Une petite page en souvenir... par René Bianco
Article mis en ligne le 5 mai 2018
dernière modification le 6 mai 2018

par SKS

Le texte présenté ici fut publié dans le numéro spécial « André Arru » de La Libre Pensée Autonome des Bouches du Rhône d’avril 2003. Il est le premier, par ordre alphabétique, des témoignages d’amis ayant bien connu André qui avaient été recueillis, complétant une biographie de quelques pages, première esquisse d’un travail de longue haleine devant aboutir à la réalisation d’un livre [1] qui parut en 2004.

Une petite page en souvenir...

« C’est juste une petite page, quelques lignes à écrire en guise de souvenir » que Sylvie me demande pour le Bulletin … et une nouvelle fois sa voix résonne dans l’appareil téléphonique, formulant la même requête ! Et voilà que les autres amis qu’elle a sollicités ont tous répondu, depuis longtemps déjà, et que je suis, paraît-il, le tout dernier (honte à moi) à me mettre à l’œuvre.

Je suis devenu le retardataire qu’on montre du doigt avec raison puisqu’il s’est avéré incapable de rédiger les quelques lignes qui lui avaient été demandées !

Et pourtant j’avais promis. Mais semaines après semaines le temps est passé. A croire que je suis littéralement submergé, noyé sous la paperasse (ce qui est tout de même un peu vrai) ou que je prends ça pour un pensum.

Pas d’autre explication car à qui faire croire que j’aurais pu oublier ?

Bien sûr que non ! Seulement qui pourrait savoir que chaque fois que j’ai pris ma plume j’ai cru voir – mais non – J’ AI VU – surgir à mes côtés ce brave André, la tête légèrement inclinée vers moi, le sourire goguenard, les yeux brillants et pétillants de malice avec cet air de dire :
- « Qu’est- ce que tu vas encore raconter ? Attention à ce que tu vas écrire. Je te surveille ! »
Et, à chaque fois, malgré moi, je me fais immédiatement – in petto – (car j’ai aussi appris le latin !) la même réponse : « c’est vrai, il a raison, je n’ai pas encore assez réfléchi et si je m’obstine je vais écrire n’importe quoi, je vais sombrer dans l’hagiographie ou le gâtisme… »
Et c’est ainsi que les jours et les semaines se sont écoulés.

En fait, la demande de Sylvie me renvoie d’un coup à plus de quarante ans en arrière quand j’ai fait la connaissance d’André et que – dans la foulée – j’ai commencé à faire mes premiers pas de militant, que je participais aux réunions du lundi soir, rue Pavillon, au local de la CNTEspagnole, de ce qui restait du groupe anarchiste local (le groupe Marseille-Centre de la FA), que je regardais les copains discuter et défendre avec fougue leurs opinions et positions respectives… Et j’écoutais passionnément toutes les anecdotes qu’il me racontait, au hasard de nos rencontres, concernant les individus liés d’une manière ou d’une autre à ce mouvement qui m’attirait comme un aimant.

A dire vrai, les idées anarchistes n’étaient pas alors cette chose nouvelle qui en attire tant selon le vieux principe : « tout nouveau, tout beau… » En effet j’avais découvert tout ce monde depuis longtemps déjà puisque, tout petit, j’ai appris à lire avec les gros titres des deux hebdomadaires auxquels mon père était abonné, à savoir : le Libertaire et le Canard Enchaîné. Mais leurs voix résonnent encore à mes oreilles et il me suffit de fermer les yeux un instant pour revoir les têtes, comme si j’y étais encore.

Il y a André bien sûr (j’ignorais alors que cet André Arru qui m’impressionnait par son aplomb, ses connaissances, sa facilité d’élocution et son extraordinaire bagout se nommait en réalité Jean-René Saulière). Je revois aussi Clothaire Henez, que sa coquetterie proverbiale et son métier (il était VRP pour une maison de confection qui ne fabriquait que des articles de très bonne qualité) obligeait à une tenue très soignée et d’une grande classe ; un copain dont le nom m’échappe qui était, je crois, dans la marine marchande, et puis Ismaël Planas, tourneur de son état, qui était le seul copain de langue espagnole à se mêler à ces discussions et à participer au groupe , un certain Stéphane Couronne, qui était employé dans une maison grecque d’import-export du quartier de l’Opéra et qui me vendit plus tard, à crédit, son « Encyclopédie anarchiste » et puis bien sûr le toujours gai Vertice Persici, qui dès cette époque me prit sous son aile protectrice. Comme je n’étais guère fortuné, c’est chez lui que j’allais, plus d’une fois, me remplir la panse, toujours accueilli avec chaleur par sa compagne, Anna, qui avait pourtant bien du mal (mais je ne l’ai su que plus tard) pour faire bouillir la marmite.

C’est à cette époque qu’André m’encouragea à lire toujours davantage, et me donna l’occasion de discuter de tous ces textes à longueur de soirée. Il me parlait aussi longuement des copains pour lesquels il avait de l’estime (les frères Lapeyre, Aristide surtout) et bien sûr Voline avec lequel il avait vécu des moments privilégiés. Mais il faisait aussi mon éducation en m’apprenant tout simplement à coller des affiches . Il avait en effet sa propre technique et il y avait une grande rigueur dans sa manière de procéder que j’ai toujours gardée par la suite contrairement à tant de militants qui collent n’importe comment, n’importe où, sans le moindre respect des autres fussent-ils des adversaires ! Tout était, avec lui, matière à discussion et à réflexion. C’est lui enfin qui m’emmena dans mes premiers congrès anarchistes où je fis la connaissance de tous ceux dont je lisais régulièrement les papiers dans le Monde Libertaire, alors mensuel. J’eus ainsi maintes fois l’occasion de l’entendre développer ses points de vue devant des assemblées réunissant les principaux courants de l’anarchie . Il était écouté, et je voyais bien que certains copains craignaient quelque peu ses interventions parfois tonitruantes car sa voix portait loin et il savait se faire entendre… Il avait un côté « tribun » qui était une des marques de sa personnalité.

Et puis, au bout de plusieurs mois de cette approche de l’Anarchie (je devrais dire « des anarchies » car tous ces individus avaient finalement leur propre conception des choses, ce qui entraînait parfois des antagonismes irréconciliables) je me retrouvais, à la vieille Bourse du Travail, rue de l’Académie, dans les locaux qu’occupait alors la CNT Française, avec une petite vingtaine de garçons et de filles, âgés de quinze à vingt ans, pour la création d’un groupe qui prit finalement la dénomination de « Groupe jeunes libertaires de Marseille ».

Je passe sur les réunions préparatoires, sur les discussions et sur les motivations des uns et des autres mais je me souviens qu’il fut vite question de publier un petit bulletin pour lequel j’avais fièrement rédigé deux ou trois articles qui furent évidemment lus en réunion plénière du groupe. L’un de ces papiers traitait de la brutale disparition d’Albert Camus qui venait tout juste de se tuer dans un accident de voiture (4 janvier 1960).

J’étais tout fier de ce papier dans lequel j’exprimais – autant que je m’en souvienne – mon admiration pour l’écrivain et mon regret de le voir si brusquement disparaître. C’était oublier qu’André qui nous avait offert ses services de dactylographe bénévole (je commençais à peine à apprendre à taper à la machine et personne parmi nous ne savait encore utiliser les stencils) était venu ce jour-là chercher nos textes. Je le revois encore, assis au milieu de nous, prenant mon « superbe » papier et commençant à le décortiquer, nous montrant à tous, phrase après phrase, ce qu’il fallait surtout ne pas faire !

J’avais commis le plus abominable des crimes puisque – il le faisait ressortir sans aucune difficulté – j’avais purement et simplement sombré dans l’hagiographie la plus idiote de l’auteur de l’Homme révolté. Ce fut un moment particulièrement cruel pour mon « ego ». La pilule était amère. Un autre peut-être se serait découragé devant une si magistrale leçon donnée devant un auditoire qui n’arrivait plus à compter les critiques (justifiées) qui m’étaient adressées. En tout cas, ce fut pour moi une leçon fort salutaire et je m’en suis toujours inspiré pour tout ce qui me fut donné d’écrire par la suite …

André m’avait rendu, ce jour là, un très grand service. Je ne lui ai jamais dit de son vivant qu’il avait droit, pour cela, à toute ma reconnaissance.

Mais il n’est peut-être pas mauvais que les autres l’apprennent finalement …

Dont acte !

René Bianco
Janvier 2003

René Bianco

Notre ami, créateur et animateur essentiel du CIRA de Marseille est décédé le 31 juillet 2005. Nous invitons les visiteurs à se rendre sur le site Ephéméride anarchiste qui publie une notice biographique très complète :

http://www.ephemanar.net/juillet31.....