RAForum
Slogan du site
Descriptif du site
Solà Gussinyer, Pere. La place de l’École moderne au sein du projet libertaire.
Article mis en ligne le 24 avril 2004
dernière modification le 29 décembre 2006
logo imprimer
Enregistrer au format PDF

Pere Solà Gussinyer, Université Autonome de Barcelone

Journal présenté à l’exposition des Journées d’hommage à Ferrer, Bieuzy (Bretagne) 1999

Ferrer est malgré tout assez connu en France, à travers un certain nombre de rues et de monuments. Il y a toute une connexion à établir avec les milieux libertaires français. Il a passé une vingtaine d’années en France.

Quelles sont les perspectives de cette pensée et de cette action ? Quelle est sa place dans le projet culturel libertaire ?

Trois angles possibles d’approche de Ferrer :

Le plan symbolique : il y a une grande iconographie de Ferrer, symbole de la liberté et de l’atteinte aux droits de l’homme (du fait de son assassinat par la raison d’État).

La dimension historiographique qui permet de reconstituer d’un angle critique ce mouvement

Le plan pédagogique qui se veut scientifique et rationnel.

Énormément de biographies fortement infléchies idéologiquement (anarchiste, libre penseur, conservateur, conservateur-traditionnaliste). La fille de Francisco, Sol, tend surtout à l’apologie tout en étant très documentée. Le discours conservateur, ne pouvant plus cacher l’atteinte aux droits humains, souligne la médiocrité intellectuelle et le danger révolutionnaire de cet homme.

Ce discours est très fréquent dans l’Espagne actuelle, il ne peut digérer la pensée alternative. La presse de soi-disant centre gauche (El Païs) a publié des articles d’histoire très orientés vers cette lecture conservatrice. De manière subliminale, on défend la forme d’agir du Premier ministre conservateur de l’époque, Antonion Maura. Aucun groupe d’influence n’a jusqu’à présent essayé d’amener la monarchie à s’excuser de cet acte : le monarque actuel est le petit-fils de celui sous lequel s’est fait cet assassinat.

Anarchiste catalan autodidacte s’exile d’abord à Paris, parce qu’il participe à un essai d’insurrection militaire pour rétablir la démocratie après le coup qui a aboli la première république. L’échec de cette tentative et l’exil à

Paris l’entraîne à se mettre en contact avec les milieux de la franc-maçonnerie, du positivisme, de la libre pensée et de l’anarchisme. Il s’axe de moins en moins sur l’action politique, l’insurrection politique et se trouve de plus en plus intéressé par l’agitation intellectuelle et éducative. Professeur au Grand Orient de France, et se forme comme autodidacte : il visite l’école de Paul Robin, qui l’inspire beaucoup, reçoit une respectable somme d’argent et impulse l’École moderne de Barcelone à partir de 1901. Cette école ne vivra que cinq ans : elle sera fermée par la monarchie, Ferrer sera accusé d’être l’inspirateur d’un attentat qui a lieu à Madrid en 1906 lors du mariage du roi, sans qu’on ait jamais d’ailleurs trouvé de preuve de sa responsabilité dans cet attentat.

La maison d’édition qu’il a formé continue de fonctionner jusqu’à sa mort en 1909. Son action éditoriale est sans doute plus importante que son action pédagogique. Il publie L’Homme et la Terre de Reclus et une édition illustrée de manière inédite de Kupka, le peintre cubiste ami de Picasso. Surveillé depuis longtemps par la police, vivant à Bruxelles et à Paris.

Quant éclate à Barcelone une grande révolte des femmes et mères des réservistes, appelés à faire la guerre au Maroc (ce dont pouvaient se soustraire les riches) organisée par une classe ouvrière qui n’est pas encore apprivoisée, mais qui va échouer, la bourgeoisie appellera des coupables, dont Ferrer, exemple vivant d’une pensée qu’elle répudie particulièrement. Malgré la grande défense et la faiblesse des preuves, il est condamné et fusillé le 13 octobre.

Politiquement, Ferrer n’est pas un pacifiste : il veut une révolution sociale démocratique et socialiste libertaire. Il ne récuse pas la violence minimum nécessaire. Il ne s’intéresse donc pas simplement à la réforme par l’éducation, ce qui ne veut pas dire qu’il soit en faveur de certains actes inutiles de terrorisme.

Son projet pédagogique et une sorte d’amalgame de plusieurs systèmes de pensée, libertaire, libre-penseur, rousseauiste, rationaliste, etc. L’influence de Robin et d’Élisée Reclus est importante, et il est probable que la pensée de Robin est plus profonde. Mais la pensée de Ferrer a une plus grande portée, parce qu’en Espagne les conditions de diffusion étaient beaucoup plus favorables parce que moins influencées par le grand capital. Son influence est aussi très grande au Mexique, au Brésil et d’autres pays d’Amérique du sud.

Le lien entre Ferrer et Robin est très direct, important, et il le suit aussi sur la question de l’eugénisme et du contrôle des naissances, ce qui à cette époque entraînait l’emprisonnement pour propagande des méthodes contraceptives. L’école de Ferrer se trouvait sise en face d’une école religieuse, elle était surtout des classes moyennes.

Deux éléments manquent : l’éducation intégrale qu’on voit chez Bakounine ou Robin et, plus tard, dans La Ruche, car il manque l’enseignement pratique, les ateliers, d’école professionnelle ; la considération pour la langue catalane, qui est celle de la région. On prend l’espagnol, et si possible l’espéranto, pour être universel.

Il y a encore des archives à consulter, notamment celles du Vatican, qui a passivement accepté cette exécution. La forme tragique de cette mort a eu d’importantes répercussions sur le développement du rationalisme républicain. Pendant la phase révolutionnaire, la philosophie pédagogique de Ferrer est devenue quasi officielle en Espagne, et elle a eu d’importantes répercussions ailleurs, notamment sur l’école de Freinet en Espagne. La mise en pratique sur grande échelle entraîne de nombreuses modifications théoriques et pratiques.

Par rapport aux autres courants libertaires pédagogiques plus récents, la pédagogie de Ferrer accorde une grande importance à l’utopie populaire. Diverses utopies sont devenues plus réalisables, comme la solidarité internationale pour la justice, l’aspiration à une vie plus naturelle, le mouvement féministe, la liberté d’information sexuelle, le contrôle de la natalité, mais d’autres éléments de l’utopie sont maintenant repoussés dans les pays les plus riches du monde, qui créent de manière légale des citoyens de seconde classe (ex. les Turcs en Allemagne), où l’on voit apparaître le désenchantement des non électeurs, la manipulation médiatique, la compétitivité individualiste, la bureaucratie, les multinationales, la globalisation, l’écrasement du Sud pauvre par le Nord riche etc. Les intellectuels du Sud vont émigrer vers l’Europe, etc. Les groupes qui ont une pensée alternative ont suscité plusieurs terrains de choix d’une action telle que l’esthétique ou l’éducation. L’esthétique, comme le surréalisme, sont une révolte contre le système, mais dans l’ensemble ces manifestations libertaires (et qui ne se proclament pas toujours comme telles, comme le philosophe indien Krishna Murti) ne sont pas dogmatiques. Au sein de cet ensemble, l’École moderne de Ferrer (à laquelle il ne faut pas reprocher de ne pas connaître des choses qui ne sont pas de son époque, comme la psychologie des profondeurs) est à compléter par d’autres pédagogues comme Friedrich Liebling, Tolstoï, Arturo Schwartz (la connaissance de soi comme voie royale de la liberté) : Son apport est sur celui de l’harmonie entre l’homme et la nature et l’importance de l’amour. ce n’est pas un hasard si l’un des fils de Ferrer se rappelle Amor : l’amour est un instrument approprié de connaissances, puisque aimer signifie comprendre l’autre.

La pédagogie de Ferrer a historiquement été utile au mouvement ouvrier espagnol et latino-américain ; ce fait historique a aussi une portée symbolique universelle en tant que fléau des bien pensants et des conservateurs. Le modèle de Ferrer est trop intellectualiste, parce que la persuasion ne suffit pas, il faut faire appel aussi à la psychologie des profondeurs, et à quelques autres éléments qui, sans être absents, méritent d’être développés. Renonçant aux moyens expéditifs comme l’insurrection, etc., ce programme pédagogique échappe au dogmatisme étroit pour rechercher la justice universelle et sa vie et sa mort symbolisent et amènent à réinterpréter l’hypocrisie d’État.

Compte-rendu par Ronald Creagh. Cet exposé a été présenté aux Rencontres de Bieuzy (1999. Hommage à Ferrer)


pucePlan du site puceContact puceEspace rédacteurs RSS

2003-2019 © RAForum - Tous droits réservés
Haut de page
Réalisé sous SPIP
Habillage ESCAL 4.1.4