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Gaetano Manfredonia, « La chanson anarchiste en France des origines à 1914 ».
Résumé d’une conférence aux rencontres de Bieuzy, 1997. Compte-rendu : Ronald Creagh
Article mis en ligne le 26 avril 2004
dernière modification le 24 août 2004

par r-c.
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Pourquoi s’intéresser à la chanson politique en général et à la chanson anarchiste ?

Les recherches m’ont amené à découvrir un nombre impressionnant de chansons totalement inconnues, avec souvent des paroles assassines, par exemple « le droit à l’existence ». Compte tenu de la teneur de ces textes et des lois scélérates en 1893-1894 qui interdisaient l’apologie de la violence et les chansons anarchistes, il y a une moisson incroyable. Tous les journaux anarchistes de l’époque publiaient des textes de chansons. Mais chanter une chanson anarchiste était passible de prison.

Une bonne partie de ces chansons étaient anonymes ou avaient des attributions multiples, d’autres étaient annoncées mais n’avaient laissé aucune trace. Certaines chansons ne sont jamais sorties de leur ville ou étaient composées spécifiquement pour une soirée, vendues à la sauvette au profit du mouvement. Dans les archives de la police, on a pu retrouver 90% des chansons annoncées par les journaux, mais probablement seulement la moitié du nombre total de ces chansons.

Quelques observations générales sur la place de la chanson dans la propagande.

D’une manière générale, la chanson occupe une place de choix dans la propagande : pas un groupe qui ne publie de chansons. C’est une sorte de prolongement naturel de l’engagement libertaire.

Charles d’Avray

Pourquoi ce surinvestissement de l’activité chansonnière ? Les anarchistes ne sont pas les seuls. On retrouve cela chez les socialistes et il y a aussi des chansons antianarchistes, par exemple contre Louise Michel, Ravachol... Dans le cas de Ferrer on accuse les anarchistes et les francs-maçons ... de déterrer des cadavres ! Quant aux libre penseurs, dans une « Ode à Ferrer », publiée avec d’autres chansons, en même temps qu’un « Hommage à Sadi Carnot ». Il s’agit d’une récupération de la libre pensée et de Sadi Carnot .

La chanson est une arme, à laquelle on attribue des vertus incroyables, « La Marseillaise » ayant accompagné l’élan révolutionnaire. Mais il faut aussi avoir des hommes conscients. Si on utilise la belle musique, on veut aussi éduquer : d’où l’importance accordée au texte, afin qu’il soit vraiment révolutionnaire, et pas seulement engagée ou sociale. Elle doit donner aux gens la possibilité de réfléchir, exprimer le plus clairement possible les préoccupations des anarchistes. Cela donne des chansons imbuvables parce qu’elles sont didactiques.

Pour les anarchistes du 19° siècle, la chanson occupe une place à part par rapport à l’art. Une majorité d’anarchistes refusaient de faire de l’art une succursale du mouvement libertaire, et on reconnaissait cette liberté, sauf dans la chanson. Je n’ai trouvé aucun texte où l’on fait cette concession pour la chanson, même si on en trouve pour la littérature. Autrement dit, la chanson n’entre pas dans « l’art noble ». Cela vient de ce que la chanson représente une activité populaire non parce qu’elle a le peuple par destination et peut être comprise par le peuple — ce que les anarchistes croyaient, car la chanson était le journal du menu peuple qui ne savait pas lire et écrire, ce qui lui permettait de savoir ce qui se passait — mais par son mode de production et de diffusion. Ces chansons ne sont pas composées par des spécialistes mais par des militants qui n’avaient pas de compétence particulière. Il y avait des répertoires musicaux auxquels on s’efforçait de s’adapter, mais il n’y a dans cette chanson aucune censure, aucune intervention étrangère entre le compositeur, l’interprète et les auditeurs. Il y a comme dans les goguettes où se sont formés les chansonniers, ces fêtes où, à tour de rôle, chaque militant à son tour compose la chanson ou l’interprète. C’est une production populaire de par son mode, avec des poètes prolétariens au sens fort de l’expression.

La chanson, en fait, était avant tout un lieu qui exprimait fondamentalement l’identité du groupe. Plutôt que la propagande, sa fonction principale était identitaire. L’apparition des camarades chansonniers, qui vivent de la chanson, signale le changement définitif de la chanson anarchiste : la production chansonnière se réduit et l’on se trouve face aux professionnels de la chanson et, en fin de compte, bien souvent, à la démagogie (Cf. Aristide Bruant, aux chansons ordurières contre les juifs). Ces gens se spécialisent dans la chanson protestataire, à thème, qui par conséquent, recherche l’intérêt commercial.

Il n’y a absolument aucune chanson anarchiste antijuive, malgré tout ce qu’on a pu écrire sur le sujet : c’étaient des positions personnelles, pas collectives qu’on peut trouver dans l’antisémitisme des anarchistes. En revanche, on trouve des articles discutables etc. C’est dire qu’au niveau des sentiments profonds il n’y a pas d’antisémitisme.

Compte-rendu par Ronald Creagh. Cet exposé a été présenté aux Rencontres de Bieuzy (1999. Hommage à Ferrer)


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