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Les présupposés des particularismes et ce qu’ils impliquent. 8
La lutte pour les droits.

Le mouvement de contractualisation se généralise.

Article mis en ligne le 26 avril 2004
dernière modification le 11 juillet 2005
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La mise en avant des droits des particularités n’est pas sans conséquences.

Les droits mettent tout à plat, ôtent toute épaisseur idéologique et historique aux éventuelles luttes moléculaires [1]. L’idée d’une agrégation de mini conflictualités, d’une coexistence de droits multiples au sein d’une réalité multiple correspond là encore à une analyse micro-sociale de type libérale qui ne conçoit l’unité des éléments d’un tout que comme simple agrégation de ces éléments, éléments dont les rapports sont régis par les règles néo-classiques (c’est-à-dire libérales) de l’utilité. Des féministes retrouvent ainsi spontanément un des papes de la micro-économie libérale, Gary Becker, qui applique à l’économie domestique les mêmes raisonnements qu’à l’économie en général. Ainsi, la famille serait productrice d’utilités et ne serait pas simplement un lieu de dépense et de consommation. La famille serait le siège d’un échange de services où chaque service devrait se payer. C’est le modèle de la nouvelle entreprise qui cherche à s’imposer. Le contrat flexible et à durée déterminée est exportable dans tous les domaines. Ce mouvement de contractualisation des rapports sociaux ne peut pas être assimilé à un retour pur et simple à des rapports de type féodaux car ceux-ci nécessitent des rapports de dépendance et de dominations personnels qui servent de médiation concrète entre l’individu et la communauté. Dans le mouvement actuel de contractualisation, il y a au contraire interchangeabilité des individus, par exemple quel que soit le sexe (là encore voir l’exemple du Pacs), mais aussi parce que ce contrat est suspensif à tout moment. Ce n’est pas l’individu qui compte, mais le contrat. L’individu est pris dans l’abstraction du rapport. C’est une situation qui existait déjà dans l’ordre de la production puisqu’elle définissait et spécifiait la subordination abstraite du salarié au capital et non à un capitaliste particulier. Elle est en passe d’être étendue à tous les rapports et les anti-sexistes ne sont pas les derniers à la revendiquer. Pour eux, l’égalité entre les sexes serait introduite par une contractualisation complète des rapports, c’est-à-dire si on ne veut pas jouer sur les mots, par une marchandisation complète des rapports à l’intérieur du couple. Le don de soi, de l’autre, ce ne serait que du vent car cela serait toujours unilatéral et au détriment de la femme comme S. de Beauvoir le laissait déjà entendre en parlant du « travail sexuel de la femme mariée » [2] . On comprend que cette logique puisse produire la remise en cause de tout rapport amoureux (au moins hétérosexuel) puisque effectivement la question de l’égalité n’y trouve et n’y trouvera jamais de place. Contracter un amour démocratique, voilà en effet une façon de poser les rapports privé/politique qui risque d’en décourager beaucoup ! Cette logique trouve son débouché dans les pratiques lesbiennes, comme nous l’indique Louise Vandelac : « Mais où voulons-nous en venir avec tout cela ? Peut-être au fait que si les femmes appliquaient systématiquement l’esprit de compte non seulement à l’analyse du travail domestique, mais aussi à leurs rapports aux hommes et souvent à la maternité, eh ! bien elles déserteraient massivement et le travail domestique et l’hétérosexualité et la maternité… C’est d’ailleurs ce que font un certain nombre d’entre elles » [3] . Finalement l’amour ne serait possible qu’entre « autres soi-mêmes » [4]. C’est le refus de l’altérité, donc d’une remise en cause de nos certitudes par la confrontation de nos particularités, de nos « subjectivités ». C’est aussi le refus de la finitude humaine qui oblige à entretenir des rapports avec l’autre. Quand Monica Wittig, dans Questions féministes n°8 déclare : « Le lesbianisme pour le moment nous fournit la seule forme sociale dans laquelle nous puissions vivre libres », elle se croit indûment au-delà de l’oppression. « La valorisation du lesbianisme à l’encontre de l’hétérosexualité relève, non des « intérêts » sexuels de certaines, mais bien de la difficulté à dépasser la vision du féminisme comme création d’un monde des femmes, et non d’un monde d’individus sociaux libres » [5]

Corrélativement aux critiques politiques que l’on peut faire à ces tendances, il s’agit aussi de relever leurs impasses méthodologiques. Ainsi, qu’advient-il quand des droits s’opposent à d’autres droits ?

On trouve un exemple de l’ambiguïté de cette lutte pour les droits, dans la revendication féministe qui porte sur l’égalité des droits par rapport au travail, alors que c’est justement parce que le travail est encore idéologiquement au cœur de notre système qu’il ne peut y avoir, pour des raisons biologiques et historiques, d’égalité. Par exemple le modèle du travail salarié étant majoritairement masculin, dans la plupart des fonctions correspondantes l’égalité consistera pour les femmes à reproduire ce modèle, mais à compte individuel… et non pas pour le genre puisqu’elles ne peuvent pas se reconnaître dans ce modèle et qu’elles n’y adhèrent que par identification, opportunisme ou « obligation ». Certaines féministes sont d’ailleurs bien conscientes de ça, qui analysent par exemple l’adéquation entre certaines femmes et l’institution qui les a acceptées (il s’agit de l’Université de Lausanne et d’une enquête sur les études en Suisse dans la revue libertaire Flagrant délit n°10). La façon qu’elles ont de rentrer dans le moule pour légitimer leurs compétences se passe de commentaires. Ce qui est aussi intéressant, c’est que dans le même article (p.24), les femmes auteurs mettent en avant la résistance que produisent aussi les femmes, mais ex ante en quelque sorte ; c’est-à-dire qu’un certain nombre s’auto-sélectionnerait négativement pour éviter des choix qu’elles ne pourraient assumer une fois entrées dans l’institution. C’est une éventualité qui met effectivement des femmes et non pas les femmes dans une position plus critique, dans tous les sens du terme, mais c’est aussi bien la position d’hommes qui refusent aujourd’hui un modèle qui est un modèle non pas masculin, mais abstrait et technico-gestionnaire auquel ils ont eux-mêmes de plus en plus de mal à s’assimiler. Du reste cela ressort de la critique du travail qui n’est pas propre à un sexe.

Il n’y a pas de solution en dehors de la fin du travail et la reconnaissance d’une humanité sexuée qui développerait des activités et des rôles ouverts, traditionnels aussi bien que nouveaux, des activités dans lesquelles les questions de la complémentarité et de l’indifférenciation des activités pourraient être réappropriées en conscience, ce qui ne veut pas dire d’ailleurs égalité. Alors pourra être dépassée la vaine opposition entre le fantasme d’un être humain sexuellement neutre et un féminisme radical noyé dans un océan de particularités. Dans d’autres rapports sociaux qui fondamentalement seront producteurs de l’égalité, la singularité des individus s’exprimera et donc aussi leurs différences. Bien des domaines relèveront d’autre chose que de l’égalité ou de l’inégalité car se trouvant en dehors de toute commensurabilité et utilitarisme. Contrairement à ce que dit Joëlle Wiels dans Le Monde du 25/02/99, la fin du genre ne débouchera pas sur une égalité absolue car il y a des inégalités objectives. Il suffira de les comprendre, ce qui ne veut pas dire que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est aussi la prise en compte de ces inégalités objectives qui permettra de comprendre les errements du féminisme entre affirmation et négation d’une nature féminine.

Le système de domination est unique au sens où il réalise la médiation globale des rapports sociaux par des déterminations qui se présentent comme antagoniques. Le projet de la communauté humaine est au contraire celui de rapports s’établissant librement entre individus singuliers dont les particularités et déterminations naturelles ne constitueraient plus que des éléments de la diversité. Ils ne seraient alors plus nécessaires pour prouver son humanité, à quelque degré que ce soit.

A un autre niveau, mais dans le même ordre d’idée, on voit dans l’éducation se heurter les nouveaux droits de l’enfant et les règlements intérieurs des établissements scolaires, l’autorité des parents. Au niveau d’abstraction atteint par les rapports sociaux capitalistes l’Institution est de moins en moins capable de mettre en place des médiations, mais elle doit surenchérir sur le sens immanent qui s’est perdu, produire des médiations vers d’autres médiations ou introduire des notions « bidons » comme celle de remédiation. Dans cette optique il ne s’agira donc pas essentiellement d’apprendre, mais d’apprendre à apprendre  !

Concrètement chaque membre d’un ensemble doit pouvoir être individualisé sur le modèle du marché et de l’usager-consommateur et par exemple chaque élève doit avoir un projet et se voit proposer un contrat. Il ne s’agit donc plus de respecter une règle commune (elle n’est pas connue ou elle n’est pas comprise ou elle n’est pas acceptée, les cas pouvant se cumuler), mais de respecter le contenu de contrats dérogatoires et « personnalisés » qui transforment tous les individus en autant de « cas » qu’il y a d’individus [6]. On partira toujours de ce que sont les individus et non pas de ce qu’ils pourraient être, ce qui est pour le moins paradoxal dans le cadre de l’éducation. Ainsi les particularités individuelles sont censées expliquer un trouble de comportement à partir d’éléments de nature médicale ou psychologique. C’est la vision libérale du déterminisme par les origines. La psychologie fait un retour en force et chasse d’un même mouvement les courants marxistes doctrinaires et la psychanalyse culpabilisante (Freud et le mythe des origines).

En fait, on assiste à une tentative de contractualisation de toutes les relations sociales, y compris dans le travail. Cette contractualisation avait déjà atteint un stade avancé dans le mode de régulation fordiste, mais nous avons peut être atteint un autre niveau. Dans le fordisme, le contrat s’inscrivait dans un convention-nalisme collectif proche de la loi . Les contrats actuels sont individualisés, font l’objet d’une réglementation simple et changeante. L’éclatement des contrats renvoie à l’idéologie des identités multiples. Ce dont rêvent nos nouveaux révolutionnaires de la vie quotidienne est d’une certaine façon réalisé par l’entreprise du troisième type décrite par Le Goff dans Le mythe de l’entreprise. J’oubliais : réalisé pour les « gagnants » bien sûr !

Finitude de la nature humaine ou toute puissance de la seconde nature ?

Les droits font de notre « nature », c’est-à-dire non pas simplement notre nature biologique mais celle que nous nous sommes donnés, dont nous avons héritée, une simple fonction sociale. En la socialisant ils la dénature. Or la nature humaine n’est pas totalement sociale. Elle a des caractères biologiques, dans le fait par exemple que le petit de l’homme n’est pas achevé (i.e. la néoténie congénitale) et que l’attachement à la parentèle s’en trouve profondément transformée par rapport aux autres espèces. C’est cela qui fait que les enfants sont d’abord des enfants de femmes et d’hommes concrets avant d’être des enfants de la société et cela même si on admet que l’individu est social. Mais si tout individu est social, cela n’implique pas de nier un dualisme premier qui s’inscrit dans la vérité des corps [7] et se développe ensuite dans des expériences psychiques différentes au cours des rapports à la mère et qui ne relèvent pas de l’éducation, de la culture, mais du processus complexe d’identification sexuelle. Cette identification a conduit historiquement et généralement (mais est-ce une obligation ?) a la formation d’identités sexuelles elles-mêmes sources de rapports asymétriques entre les sexes [8]. Cela a eu des implications sur toute l’organisation sociale et évidemment la division originelle du travail par sexes. D’une manière générale on ne peut nier le rapport d’appartenance à l’espèce qui englobe les individus et qui fondent les rapports sociaux originels à partir du seul rapport qui se fonde vraiment sur une nécessité naturelle, à savoir, la reproduction de l’espèce. [9]

La nature humaine au sens où je l’ai définie plus haut a aussi pour fonction de nous rappeler nos limites, la finitude de notre condition par opposition à toutes les idéologies, religieuses bien sûr à l’origine, mais aussi scientistes et parfois socialistes, qui toutes conçoivent l’Homme sur le modèle de Dieu. Or si on observe toutes les transformations juridiques actuelles concernant aussi bien la question de la procréation artificielle que celle des rapports adultes-enfants, elles vont dans un tout autre sens. A quand une paternité strictement légale, sans mère ? A quand des droits personnels du fœtus répondant aux droits des femmes de décider de leur procréation ? La modernité en moins, on rejoindrait ici les formes d’accouplements et les formes familiales des sociétés primitives. Si presque tous les cas de figure y étaient possibles, par exemple qu’un vivant épouse un mort, une femme une femme, qu’un père ne le soit que biologiquement alors qu’un autre pourrait l’être familialement sans être le géniteur etc., il ne faut pas oublier que cette « liberté » était celle de la communauté et non des individus qui, dans ces conditions, n’étaient que leurs rôles sociaux. C’est parce qu’elles sont dans un rapport étroit à la nature, y compris dans la dépendance, que les premières communautés, paradoxalement, sont inventives et complexes, développent des cultures différenciées dans les systèmes de parenté par exemple. La personne physique est une fonction indépendamment de sa « nature » et là effectivement le sexe est un genre. Il n’y a pas d’opposition entre les sexes car il y a une unicité sexuelle dont l’Homme est le dominant. Aujourd’hui, la situation est très différente. Nous vivons dans l’illusion de la domination sur la nature, de la création d’une « deuxième nature ». Nous sommes dans l’artefact et l’idée d’une toute puissance qui ferait que le désir peut créer n’importe quelle fonction. Ce n’est pas retrouver l’état des communautés primitives que nous voulons car le procès d’individualisation a produit les conditions de la liberté des individus et la tension d’avec la communauté s’est en quelque sorte retournée, le pôle individu devenant le pôle moteur de la tension. C’est même parfois toute tension qui est repoussée dans le refus de l’altérité. Ce qui est éton-nant c’est que se sont souvent ceux qui critiquent les dominations comme déterminées uniquement par les rôles sociaux, par exemple les rapports sociaux de sexe [10], mais aussi la famille, qui vont promouvoir des droits de la personne qui sont en réalité autant de victoires de la société capitalisée dans sa capacité à constamment séparer les individus pour ensuite mieux les agréger dans sa société sans communauté humaine. Et il ne sert à rien d’opposer à ce procès de totalisation sans totalité [11], des identités collectives immédiates, des « tribus », des « nous », qui seraient une réponse politique libertaire à l’éclatement du sujet, car si politique il doit y avoir, elle doit au contraire posséder une fonction structurante, en dehors de toute problématique avant-gardiste ou partitiste et elle doit faire surgir la dimension de la totalité en favorisant toute intensification concrète de la tension des individus vers la communauté humaine.

Retrouver une dimension politique dont le politiquement correct est la caricature

Personne à présent ne règne plus sur personne,

et tous tremblent devant le Pouvoir.

Horkheimer

Notes :

[1Cf. F. Guattari : La révolution moléculaire, Bourgois. Ce que reconnaît d’ailleurs Deleuze dans Pourparlers, Minuit. quand il met en avant la supériorité de la géographie et de la dimension spatiale par rapport à la dimension historique.

[2On retrouve cette hantise de la gratuité dans les polémiques modernes autour de la conception artificielle ou assistée. Ainsi, Robert et Elisabeth Badinter, dans Le quotidien de Paris du 17/01/1985 se prononcent clairement pour un « contrat de location » de l’utérus des mères porteuses. S’il y a don du sperme et donc gratuité côté masculin, il ne peut en être de même côté féminin car « le travail de l’utérus » serait un vrai travail, long et difficile. Sa gratuité renverrait alors à la même dévalorisation qui touche le travail domestique parce qu’il est non rétribué. De toute façon pour ces forcenés de la néo-modernité, il n’y a jamais aucun problème et le recours aux mères porteuses s’apparente « à une simple adoption par anticipation » (revue Le Débat n°36. P. 10).

[3L. Vandelac : « L’économie domestique à la sauce marchande », p. 255 de l’ouvrage collectif : Du travail et de l’amour. St Martin. Montréal.

Cela mérite la réplique de Marguerite Yourcenar, qui, dans Les yeux ouverts dit à peu près : « Penser contre les hommes, c’est penser comme les hommes ».

[4Maternité esclave, ouvrage collectif. UGE. 1975 (p. 312) .

[5Dominique Fauquet : « Pouvoir, désir, individu », p.77 d’un article de la Revue d’en face 1981 et qui a été repris dans le livre collectif déjà cité : Au-delà du personnel.

[6Et l’école devient l’école du traitement au cas par cas comme nous le disons dans un article du n°12 de Temps Critiques (automne 2OO0) à propos des dernières grèves dans l’Éducation Nationale.

[7Françoise Héritier : L’Africaine, sexes et signes. Cahiers du GRIF n°29, p. 10.

[8N’étant spécialiste de rien et surtout pas anthropologue ou psychanalyste, je ne m’avance pas davantage et ne peut que renvoyer à certains travaux comme ceux de Margaret Mead : L’un et l’autre sexe, pp. 13-14, Denoël-Gonthier. 1975 et de Françoise Héritier.

[9Dominique Fauquet : Vingt ans après, comme toujours, ou Tant qu’il y aura des hommes et des femmes, introduction à la réedition de Scum de Valérie Solanas dans le n° 3 de la revue L’Unique et son ombre.

[10Nous ne nions pas l’existence historique du patriarcat, mais outre le fait qu’il n’existe plus en tant que système, il est tout à fait différent de parler d’une part de rapports sociaux de sexes et d’autre part de rapports sociaux en général qui incluent, entre autres, des discriminations et inégalités entre les sexes. En outre, comme Françoise Maruani l’a montré récemment, cette phobie de l’autre sexe considéré comme le dominant occulte en grande partie les inégalités qui ne cessent de se creuser à l’intérieur du groupe des individus de même sexe, y compris donc entre femmes.

[11Freitag, op. cit., p. 340.


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