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Les présupposés des particularismes et ce qu’ils impliquent. 6
La critique de la vie quotidienne dégénère en tyrannie de l’intimité.
Article mis en ligne le 26 avril 2004
dernière modification le 12 janvier 2008
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La dimension politique s’efface

devant des identités culturelles médiatiquement intégrées qui se présentent alors justement comme politiques : « le personnel est politique » comme le dit si bien le livre collectif Au delà du personnel [1] en détournant abusivement la critique que Lefebvre et l’ Internationale Situationniste ont produite dans les années 60. Cette critique qui s’adressait à tous et concernait tous les individus va être accommodée à la sauce des identités. Cette critique qui était politique se mue en arguties juridiques à visée procédurale. Elle passe essentiellement par la reconnaissance de droits ou de l’égalité des droits ou alors par la possibilité de développer des communautarismes (la communauté gay par exemple). Or une revendication de droits inscrit toujours davantage les individus dans l’ordre étatique ; revendication à retrouver ce qu’on est, ce qu’on peut être, dans un abandon total de ce qui fait sa vie personnelle. La critique révolutionnaire de la vie privée au sens où on l’entendait, c’est-à-dire au sens de privée de tout, laisse la place aux tyrannies de l’intimité, qui sous couvert de libéralisme ou de libérations conduisent à de nouvelles formes de conformisme [2] et de censure, par le biais de l’idéologie et des pratiques du politiquement correct : cultural studies aux États-Unis, juridisme pacsé et outing [3] d’ Act up en France, vont dans ce sens. La Suède semble être à la pointe de ce mouvement, pays qui a déjà fait parler de lui pour sa très grande permissivité « quant aux choses du sexe » comme on dit (ne lui doit-on pas les premières cassettes « pornographiques » !) et qui pourtant, dans les années 90 a mis à la mode une forme originale de lutte féministe, à savoir arguer de l’accusation de pédophilie incestueuse vis-à-vis de conjoints afin d’activer les procédures de divorce et de s’assurer la garde des enfants. Mais il y a encore mieux aujourd’hui où certaines néo-féministes suédoises préconisent l’instauration d’un couvre-feu dirigé contre les hommes, après 22 heures ! Quand on sait que les mêmes avancent des chiffres de violences masculines au foyer en augmentation, on peut se poser des questions sur la logique de leur revendication !

Nous sommes bien loin du début des années 70, quand le journal Tout, laissant la parole aux homosexuels du FAHR fut saisi et poursuivi pour outrage aux bonnes mœurs. Les anciens poursuivis tendent à devenir les nouveaux poursuivants dans un monde qui se révolutionne suffisamment pour que les changements de positions (en fait d’identifications) n’apparaissent pas comme des trahisons mais comme la résultante positive du développement des identités plurielles.

Le changement social à la place de la révolution sociale ! L’antienne prend aujourd’hui toute son extension. L’automaticité du changement social est postulée à partir de la conversion des individus à leur « nature véritable » (la mystique écologiste) ou à un stade supérieur de vigilance (anti-sexisme, anti-spécisme, anti-fascisme, anti-racisme). Le recours au droit est inéluctable pour faire respecter une nouvelle éthique de la vie. On est passé d’une conscience politique à une conscience plaignante.

Cela ne gêne guère un système de reproduction capitaliste qui est capable de s’émanciper en partie du travail et même de la valeur [4]. Du point de vue idéologique, il s’émancipe donc en partie de l’idée de normalité dans la mesure où il peut se développer et se reproduire presque aussi bien à partir de l’anormal que du normal., de l’immoral comme du moral. Le dynamisme de la société capitalisée réalise le programme de Foucault ! Il faut toutefois noter l’aspect contradictoire du processus, puisque tout semble coexister comme on le voit aux États-Unis où les deux tendances se nourrissent et s’exacerbent l’une l’autre. Déluge de violence et de sexe contre nouvelles ligues de vertu ? Match nul dans tous les sens du terme ! C’est qu’il n’est pas simple d’analyser les rapports entre puritanisme et hédonisme. Bien souvent l’hédonisme contemporain fonctionne dans la logique inversée du rigorisme comme l’a montré le moralisme spécifique qui a accompagné la révolution sexuelle, dans les pays du nord de l’Europe qui en ont été à la pointe. Le « devoir » de libération et de jouissance s’accompagne d’un utilitarisme généralisé qui ne peut, à terme, que produire le recours à une nouvelle police des mœurs.

Tout ce mouvement introduit une nouvelle dynamique, fouette l’innovation qui s’appuie sur ce « mobilisme » généralisé. Les combinatoires succèdent aux stéréotypes qui se maintiennent quand même comme des références positives ou négatives (la bombe sexuelle, le macho des salles de musculation), dans une tendance croissante à l’indifférenciation des sexes. La représentation acquiert de plus en plus d’importance dans la construction des identités et les individus sont de plus en plus conduits vers des comportements schizophréniques qui reflètent le mouvement des séparations produit par la société du capital. Les situations et les comportements concrets peuvent alors relever du grand-guignolesque. L’activité ménagère, la cuisine sont tellement idéologisées que plus personne ne veut s’y livrer. Elles sont perçues comme pures contraintes ou dévalorisantes. Dans le couple contemporain ce n’est plus la répartition des taches qui fait problème, ce sont les taches qui sont le Problème. Tout ça pour le plus grand profit des fast food, supermarchés et industriels de l’appareillage ménager ! Ce qui est terrible, c’est qu’on n’arrive pas vraiment à savoir pour quelles activités, tellement alléchantes qu’on aimerait les connaître, se produit cette lutte autodestructrice pour la liberté et l’égalité. Les mêmes, sans doute, iront reprocher à leurs enfants de ne s’intéresser à rien, de « rouiller ». Mais tout reste du domaine du quotidien, c’est-à-dire récurrent, banal, tellement banal qu’on ne va justement pas en faire un plat tous les jours ! La liberté acquise semble sans objet, vide quand est recherché ce qui a été refusé auparavant. Elle semble aussi sans ancrage quand par exemple la seule réponse qui est faite aux mouvements anti-avortement est la proclamation du droit absolu à l’avortement dans le cadre de la libre disposition de son corps.

Suite

Notes :

[1Au delà du personnel, choix de textes de C. Monnet et L. Vidal.. Ateliers de Création libertaire.

[2Écoutons Caroline Fourest, présidente du Centre gay et lesbien dans Le Monde du 14/10/99 : « Le mariage est un droit inaliénable dont nous sommes privés ». Nous atteignons-là les sommets de la novlangue qui permet avec les mots de l’ancienne de faire passer un contenu nouveau qui vide justement les mots de tout leur sens. Que pense C. Fourest de l’institution du mariage, on n’en sera jamais rien puisqu’elle croit que c’est un droit ! Vu le niveau de « réflexion », on peut penser que les défenseurs de l’ordre social et des « vraies valeurs » n’auront pas trop de mal à répliquer.

[3Action de rendre publique l’homosexualité de certains hommes politiques afin de les amener à poser la question en termes prétendument politiques, mais en réalité en termes de communication médiatique.

[4Cf. La valeur sans le travail. Coll. Temps Critiques. L’Harmattan.


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