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Les présupposés des particularismes et ce qu’ils impliquent. 4
L’idéologie des dominations.
Article mis en ligne le 26 avril 2004
dernière modification le 23 juin 2014
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Même si certains aspects de l’analyse reprennent des schémas marxistes (pas les plus heureux !) en les détournant, comme la division de la réalité en un niveau infrastructurel représenté ici par la production désirante et un niveau superstructurel (social-politique), il y a abandon d’une vision dialectique au profit d’une vision manichéenne qui oppose dominants et dominés, système de domination et victimes. Stade suprême du raffinement de l’analyse, cette opposition dominant/dominé passe aussi à l’intérieur des individus qui peuvent être dominants dans un secteur et dominés dans un autre.

Cette pensée qui cherche à structurer tous les rapports sociaux autour de ce couple dominant/dominé est une pensée de la dissémination qui développe l’idée de la coexistence des particularités au sein d’une réalité multiple (« plurielle » disent les universitaires et les journalistes). Elle est aussi compréhension des dominations par empathie et compassion par rapport à des victimes. Le « Bourdieu nouveau » en fournit un exemple avec ces derniers ouvrages, La misère du monde pour ce qui ressort du descriptif et La domination masculine pour ce qui se veut plus théorique. Il est vrai que la théorie bourdieusienne des champs et des dominations spécifiques qu’on y rencontre ne peut que rencontrer ce mouvement des particularités et cela d’autant plus que ça s’emboîte très bien avec ses interprétations des comportements par la logique de l’intérêt et ce qu’il nomme économie générale de la pratique (42). La domination masculine serait donc le produit du champ constitué par la lutte intemporelle des sexes. Mais Bourdieu est fin politique et il sait que rien ne naît de la dissémination. Il faut donc unir les dominés des divers champs, mais attention, tous les champs n’étant pas d’égale importance et tous les dominés n’étant pas dominés au même degré, il faut ici jouer tactique : loin de penser comme les féministes radicales que c’est aux plus dominés parmi les dominés que revient l’honneur de mener la lutte en montrant la voie, il en appelle, cohérent toujours avec sa théorie des différents types de capital, à une catégorie de « dominés-dominants », les homosexuels qui par leur fort capital culturel moyen doivent offrir leurs services (travail théorique et action symbolique) aux « dominés-dominés » dépourvus de capital. On aboutit à une sorte d’alchimie structuraliste qui clôt tout le champ (sans jeu de mot !) du possible. Il n’y a pas de sortie car la domination est tellement générale ! La tension entre les sexes, bien réelle, n’est vue que sous son aspect asymétrique, alors qu’elle est aussi un élément de leur égalité qui suppose une interaction entre des individus qui ne peuvent être réduits à leurs sexes et à leurs fonctions.

Cette critique de la totalité est un point commun des théories post-modernes et des pratiques visant à la déconstruction et au relativisme. Mais pour ce qui nous préoccupe, c’est-à-dire les positions à prétention radicale, cette critique de la totalité s’exprime par l’idée que tout est domination puisque tout est pouvoir. Le Foucault des années 70 est le grand prêtre de cette interprétation du politique comme stratégie qui ne peut aboutir, au mieux, qu’à des contre-pouvoirs et donc à terme à des pouvoirs. La politique est le mal car elle a la volonté de tout englober afin de tout maîtriser [1]. Il faut donc l’abandonner au profit d’un engagement ponctuel et mesuré qui est l’ancêtre du minimalisme politique [2] que nous connaissons aujourd’hui.

Or pour nous, tout n’est pas pouvoir et donc tout n’est pas domination. Ces deux termes doivent être réservés à l’expression, par des institutions, de rapports qui sont régis par un appareil juridico-répressif concernant aussi bien vie publique que vie privée. Les rapports de domination, dans ce cas, peuvent être définis comme la fixation le plus souvent institutionnalisée, de rapports de forces produits dans des rapports sociaux spécifiés historiquement. Dans ce cas de figure il ne peut y avoir de réversibilité des positions comme on peut le voir dans l’ordre de la production où la classe dominée n’a jamais exploitée la classe dominante, y compris dans ce qui s’est présentée comme la dictature du prolétariat. Cela doit être distingué des situations où s’exerce la puissance qui relève plutôt de tout un appareillage symbolique et culturel, faisant intervenir tradition, mythes, coutumes, fantasmes au sein de rapports inter-individuels. Dans ce cas la réversibilité des positions est possible et même courante comme on la rencontre dans les rapports affectifs ; cela doit aussi être distingué des rapports bio-psychologiques qui engendrent influences et autorité comme dans les rapports parents-enfants.

Sur cette question comme sur les autres on retrouve bien ce qui fait l’unité de ces divers particularismes : le fait qu’ils prospèrent sur les limites de la période révolutionnaire précédente. Ainsi, ce qui était critique révolutionnaire de la famille dans les années 60/70 devient critique au nom de la nature car si l’acquis tue l’inné toute éducation devient répressive [3]. Toute perspective historique est abandonnée (comme par ailleurs dans l’analyse du patriarcat !). Une idéologie de la pureté de l’enfant se développe aussi au prétexte que ne connaissant pas encore la notion de temps, il se trouve en quelque sorte hors du temps et donc près de l’harmonie primitive et de l’état originaire de plaisir qu’on aurait jamais du quitter [4]. Ce raisonnement peut bien sûr être étendu aux animaux comme ne manquent pas de le faire les militants de la libération animale.

On peut voir aussi dans cette recherche d’un état originel pur, l’une des sources des polémiques anthropologiques autour du matriarcat, du caractère originellement végétarien des humains. Prenons par exemple la « méthode » zerzanienne [5]. Elle consiste à bâtir une anthropologie qui soit en adéquation avec des principes moraux et des goùts personnels. Zerzan est non violent, végétarien et féministe donc la cueillette doit être l’état naturel de la bonne humanité. La chasse, le viandisme sont immoraux, mauvais pour la santé et demandent une organisation complexe qui amène la division sexuelle du travail que Zerzan condamne. Il cherche donc les preuves de l’absence de pratiques bouchères avant l’arrivée des Néandertaliens porteurs de tous les maux. Dans le cadre de son féminisme, Zerzan produit aussi une théorie de la réduction du dimorphisme sexuel et en particulier de la disparition des grandes canines chez les mâles que les femelles auraient sélectionnés en fonction de leurs caractères sociables et partageux, au détriment des méchants mâles à grandes dents. Le problème de ces cultural studies, c’est qu’elles sont obligées de tenir compte des travaux « scientifiques » des anthropologues, au niveau des sources du moins, mais en occultant leurs interprétations, dans ce cas précis l’allongement de la durée de l’enfance et de l’adolescence sous la protection des adultes. Ce qui compte pour Zerzan, c’est de plaquer sa vision, qu’il pense féministe alors qu’elle n’exprime que son fantasme d’une guerre éternelle des sexes, masquant ainsi la réalité d’une socialisation complexe dès les débuts de l’humanité. Son hypothèse sur une domination de la nature par les hommes dès le néolithique n’est pas plus fondée. La domination de la nature n’est pas la destinée des humains. Ils ne cherchent pas à maîtriser un « milieu naturel » qui de toute façon, pour eux, n’existe pas. Ce qui se passe, c’est qu’à un certain moment, la reproduction de leurs rapports sociaux passe par un nouveau rapport à la nature extérieure, ne serait-ce qu’à cause d’un phénomène d’accroissement démographique. Tout ne s’exprime donc pas toujours en terme de domination !

Pourtant Zerzan, dans Aux sources de l’aliénation, va enfiler les équations simplistes du type : agriculture/élevage=maîtrise de la nature=domination sociale. Il s’agit de chercher le « mal absolu », celui par qui le malheur serait advenu. La pratique de l’agriculture va donc être accusée de tous les maux parce qu’elle nécessite une organisation du travail, la conscience du temps et l’activité de stockage, préfiguration de l’accumulation du capital ( !), la sédentarisation et le développement des grands groupes humains. La communauté humaine n’est pas conçue comme dépassement des conditions existantes mais comme résurrection des conditions antérieures au capitalisme. Toujours la recherche de ce soit disant âge d’or qu’on va chercher dans les mythiques sociétés primitives où règnerait le matriarcat et l’harmonie.

Le concept de domination étant utilisé à toutes les sauces et se démultipliant en toujours plus nombreuses dominations, il est nécessaire d’affirmer qu’il ne rend pas compte d’autres figures qui traversent les rapports individu/communauté : celle de l’aliénation [6](aliénation initiale dans la passion de l’activité, aliénation historique dans la contradiction du travail entre les classes, aliénation générale dans le travail comme contradiction de l’activité générique) et celle de la réification des rapports sociaux. Ne pas saisir cet entrelacement des différents niveaux ne permet pas de comprendre des phénomènes qui vont alors être interprétés comme des régressions ou le produit de l’idéologie et de la propagande des dominants. Ainsi, la femme servante de la société traditionnelle était dominée dans un ensemble de rapports sociaux moins réifiés, alors que la femme employée moderne, en devenant une sorte d’entrepreneur en mode de vie est dominée ailleurs et au sein de rapports sociaux beaucoup plus réifiés

La contradiction est alors dans le fait que la vie domestique apparaît parfois comme bien douce par rapport aux aléas du monde du travail, ce qui enlève toute pertinence à une appréhension des comportements en termes de progrès ou de régression [7]

"Je ne suis pas allée au travail aujourd’hui...

...Je ne pense pas que j’irai demain".

. Les mesures anti-discriminatoires (automne 2000) prises par le gouvernement anglais sur la possibilité pour les femmes de participer aux corps à corps dans l’infanterie, ainsi que le projet de loi français (sous pression des pays du Nord de la communauté européenne) de permettre le travail en équipes de nuit dans les entreprises industrielles pour les femmes, constituent les dernières dérives produites par l’air du temps. Le principe révolutionnaire de l’égalité qui a quand même encore une certaine force en France, de par la mémoire historique qu’il évoque, tend à être remplacé par la morale puritaine de l’égalité (égaux dans le labeur et la souffrance)

Notes :

[1Comme souvent dans l’histoire récente des idées, les philosophes français ne font que reprendre ce qu’ont dit bien avant eux des philosophes allemands et malheureusement, malgré le recul du temps, c’est la plupart du temps pour en faire mauvais usage. Ici Foucault puis les « nouveaux philosophes » reprennent la célèbre formule d’Adorno selon laquelle, aujourd’hui, le Tout serait le Faux, mais alors qu’Adorno faisait un constat l’amenant, lui et Horkheimer, sur le terrain de la pure critique et finalement du retrait, ils vont se faire les jusqu’auboutistes du relatif et du particulier.

[2J. Wajnsztejn : « Du minimalisme politique, la nature actuelle de l’État », dans le n°31 de la revue Lignes (mai 1997).

[3Cf. les positions exprimées dans la revue Invariance, série V. n°1 et ma critique dans le n°11 de Temps Critiques.

[4C’est la position exprimée dans Aux sources de l’aliénation de Zerzan . Ateliers de Création Libertaire. 1999.

[5Je reprends ici pratiquement telle quelle, la très bonne critique du livre de Zerzan ( Futur primitif. l’Insomniaque. 1998), dans John Zerzan et la confusion primitive, brochure de En attendant (5 rue du Four. 54000 Nancy).

[6Ce que nous appelons aliénation initiale (cf. n°4 de Temps Critiques), est le fait, que l’homme, dans son activité transforme la nature et lui-même. L’activité devient objet privilégiée pour elle-même. Elle s’autonomise en quelque sorte de son sujet humain, à la faveur de sa dimension sociale. L’homme ne distingue plus l’activité de son produit, il s’y perd sans pour cela s’y identifier, ce qui rendrait l’aliénation indépassable. L’activité, dans cette aliénation initiale, a la structure de la passion, ce qui explique ce déséquilibre permanent des êtres humains dans le cours historique de l’aventure humaine. Cette activité qui se présente comme aliénation première ne prend pas forcément la forme du travail. Le travail est en effet une forme particulière et historique, une forme aliénée de l’activité générique qui pose l’activité comme forcée, « aux ordres » et le produit comme propriété d’un autre homme que le travailleur . Cette aliénation se confond chez Marx, à travers la loi de la valeur, avec l’exploitation et s’énonce comme l’aliénation spécifique au capitalisme. Quant à ce que nous appelons le travail comme contradiction, il résulte du fait qu’il a été la forme prise par le procès d’auto-création de l’humanité afin de produire et reproduire une nature pour l’homme. Mais dans ce processus, c’est la transformation de la nature extérieure qui a prédominé et qui détermine de manière contradictoire la transformation de la nature intérieure de l’homme. Il est bien évident que cette contradiction abstraite du travail n’est pas réductible à la phase capitaliste, qu’elle couvre toute l’auto-production de l’humanité et questionne le projet communiste.

[7Cf. Horkheimer : Notes Critiques. Ed. Payot. 1993.


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