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Voline. "Le fascisme rouge" (1) Présentation de Charles Jacquier

samedi 19 juin 2004

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(1) Présentation par Charles Jacquier

L’article de Voline sur « Le fascisme rouge » parut dans le n° 2, juillet 1934, de Ce qu’il faut dire, publié par Hem Day (1902-1969) à Bruxelles sur quatre pages grand format, sous l’égide du Comité international de défense anarchiste (C.I.D.A.) [1] . Ce périodique n’eut, à notre connaissance, que quatre numéros de 1934 à 1936, chacun de ceux-ci étant consacré, selon des sous-titres différents, à un thème principal. C’est probablement à la suite de sa publication dans Ce qu’il faut dire, que l’article sur « Le fascisme rouge » fut repris, avec quelques modifications minimes, dans une brochure sans date d’impression aux Éditions de « Pensée et Action » du même Hem Day.

Ce numéro, sous-titré « Pour la défense des révolutionnaires persécutés en U.R.S.S. », présentait en première page un éditorial d’Ernestan qui rappelait les « souffrances physiques et morales de la prison et de l’exil » endurées par les anarchistes russes, et ajoutait que cet indispensable devoir de solidarité s’étendait aux « nombreux révolutionnaires d’autres tendances victimes de la réaction bolcheviste ». La protestation contre ces iniquités se devait d’être d’autant plus véhémente que ces crimes étaient justifiés « au nom du socialisme et du prolétariat ». Aux côtés de cet éditorial, Hem Day, au nom du C.I.D.A., lançait un appel au monde ouvrier — « Contre un gouvernement d’assassins » —, « ce prétendu gouvernement prolétarien (…) descendu plus bas encore que le pire des États capitalistes ».

Le journal présentait ensuite sur une page entière « quelques-uns de ceux qui actuellement souffrent dans les prisons et les lieux d’exil de la Russie bolchevique », en précisant en préambule qu’ils « représentent une partie infime de la totalité des libertaires victimes des nouveaux bourreaux russes ». De André Andreieff, « exilé à Novossibirsk », à André Zolotareff, « actuellement en exil à Poltava », C.Q.F.D. présentait 98 noms de militants anarchistes persécutés, à partir des informations recueillis par le Fonds de secours de l’Association internationale des travailleurs (A.I.T.) aux Anarchistes et Anarcho-syndicalistes emprisonnés et exilés en Russie.

Enfin, le périodique libertaire consacrait plusieurs colonnes aux cas de Nicolas Rogdaïeff [2], un militant libertaire russe décédé pendant son exil à Tachkent, au Turkestan, et, surtout, Alfonso Petrini, un militant anarchiste italien originaire d’Ancône, condamné par contumace à 17 ans de réclusion, sous l’inculpation d’avoir participé au meurtre du maréchal de gendarmerie Antei, pendant les émeutes révolutionnaires de 1920 dans sa ville natale. Le cas de Petrini révélait deux aspects de la dictature du Parti sur l’ensemble du peuple :

1° Il est acquis qu’en U.R.S.S. le pouvoir exécutif ne s’exerce pas seulement avec les moyens ordinaires de répression en usage dans tous les pays “bourgeois”. Ceux-ci, quoique formidables, s’augmentent en U.R.S.S. du prétexte de défendre la révolution. Pour veiller à la sauvegarde de l’appareil dictatorial, un organisme tout-puissant, qui a nom G.P.U. — police politique d’État — exerce son autorité et son arbitraire. Son pouvoir est administratif, c’est-à-dire sans recours. Elle peut (…) faire emprisonner, voire fusiller, priver de moyens d’existence, déporter en Sibérie, quiconque fait montre d’indépendance d’esprit ou est supposé propagateur de conceptions politiques discordantes [3].

« Cette persécution ne s’acharne généralement pas contre des éléments monarchistes (…), mais contre des révolutionnaires, ayant lutté et souffert pour que la Révolution marquât vraiment la délivrance économique et politique du peuple : les anarchistes, les anciennes formations socialistes révolutionnaires, jusqu’aux dissidents mêmes du parti communiste. (…)

« 2° Contre toute règle de droit international et dépassant en cela la férocité des pays à régime fasciste, un citoyen étranger peut être séquestré en U.R.S.S. lorsqu’il ne jouit pas de la protection diplomatique. C’est le cas de Petrini, de Ghezzi [4], du communiste dissident Calligaris, de Rocco d’Alessandris et de tant d’autres, tous réfugiés politiques . »

L’article de Voline pouvait donc à bon droit évoquer l’expérience de Petrini, condamné par le fascisme dans son pays et persécuté dans celui où il avait cru trouver refuge, pour établir la pertinence de la notion de fascisme rouge. Déjà, dans le livre du « groupe des anarchistes russes exilés en Allemagne » sur la Répression de l’anarchisme en Russie soviétique (Paris, Éditions de la Librairie sociale, 1923), les auteurs, dont Voline, appelaient à « l’œuvre d’organisation du prolétariat international contre les horreurs perpétrés en Russie », car, « si la classe ouvrière internationale désire vaincre dans la lutte décisive entamée contre la bourgeoisie, elle doit tenir son front unique contre les bolcheviks. » Dans le prolongement de cette dénonciation pratique de la stratégie de « Front unique » (devenu plus tard « Front populaire » à partir du VIIe Congrès de l’Internationale communiste, 25 juillet-30 août 1935), Voline posa la véritable alternative révolutionnaire à laquelle était confrontée l’humanité :

« Le vrai sens de notre époque n’est pas la lutte entre le capitalisme, d’une part, et le bolchevisme, d’autre part, mais la lutte entre le capitalisme sous toutes ses formes (le « socialisme » autoritaire ou bolchevisme en est une) et le socialisme libre, antiautoritaire. Le véritable problème de notre époque n’est pas celui d’un choix entre la dictature blanche et la dictature rouge, mais celui d’un choix entre la dictature et la liberté. »

Si l’histoire se construit et s’élabore à partir des préoccupations du présent, il faut alors accorder à l’article de Voline une singulière résonance alors qu’il est tant question d’étranges accointances entre communistes et nationalistes, de Moscou à Belgrade, donnant naissance à « une nouvelle mouture d’un totalitarisme fin de siècle » [5].

Lire l’article de Voline, "Le fascisme rouge"


[1Hem Day (Marcel Dieu dit) tenait boutique de bouquiniste, rue de la Montagne de la Cour, à Bruxelles, son arrière-boutique étant le « centre de ralliement de réfugiés politiques de tous acabits » (Cf. Bulletin du C.I.R.A.-Marseille, n° 26-27, 1986, p. 41).

[2Sur ce militant, on se reportera au livre de Paul Avrich, Les anarchistes russes, Paris, François Maspero, 1979

[3Les mots en gras sont soulignés par l’auteur. De même pour l’article de Voline.

[4Cf., notre article, « L’affaire Francesco Ghezzi, la vie et la mort d’un anarcho-syndicaliste italien en U.R.S.S. », Annali/2, Istituto milanese per la storia della resistenza e del movimento operaio, Milan, Franco Angeli, 1993, pp. 349-375.

[5Cf. Vukovar-Sarajevo … La guerre en ex-Yougoslavie, sous la direction de Véronique Nahoum-Grappe, Paris, Éditions Esprit, 1993, et Annie Le Brun, Les Assassins et leurs miroirs, réflexion à propos de la catastrophe yougoslave, Paris, Jean-Jacques Pauvert au Terrain vague, 1993.