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Bertolucci, Franco. "Lieux et mythes de l’anarchisme italien au XIXe"
Article mis en ligne le 22 juin 2004

par r-c.
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Notes prises au cours de l’exposé présenté au Colloque de l’Université de Toulouse 1999, "L’anarchisme : quel avenir ?"

Synthèse de l’histoire et de la tradition du mouvement anarchiste italien et utilisation des images.

L’anarchisme italien a connu une grande tradition qui remonte à la première internationale. Une des caractéristiques de cet anarchisme est sa décentralisation par rapport aux villes. Cette capillarité se voit dans la presse libertaire depuis la Commune de Paris jusqu’à l’avènement du fascisme. Au cours de cette période d’environ 50 ans on compte 552 périodiques.

Une photo de ces périodiques, comme L’Avvenire anarchico, montre quelle est la diffusion réelle de l’anarchisme en Italie. On voit surtout la région centrale, notamment la Toscane, où toutes les villes principales sont touchées.

Une autre province capitale est la Ligurie, notamment Gênes et La Spezzia. Très importantes sont aussi Les Marches et l’Émilie Romagne.

L’autre zone de forte implantation est la Sicile, qui bénéficie d’une présence constante.

Pour comprendre cet enracinement, on examinera la situation de la Toscane qui est une région où la présence libertaire a toujours été vivace.

(Présentation d’une carte de tous les groupes : on voit des petites villes ont une présence anarchiste significative).

On voit ainsi que l’anarchiste ne se réduit pas seulement à un caractère politique mais qu’il a touché des secteurs importants de la société. A Pise, par ex ., au début du siècle on voit un groupe anarchiste dans chaque quartier important, avec dans l’ensemble un millier de militants pour une ville qui ne dépasse pas les 50 000 habitants. Cela n’est pas vrai seulement pour Pise mais pour l’ensemble de la province.

L’anarchiste correspond en Toscane à diverses catégories de travailleurs : les marbriers de Carrare, les mineurs de la vallée de l’Arno supérieur et les sidérurgistes de Piombino, les travailleurs portuaires et des chantiers navals de Livourne, les travailleurs du bâtiment et les vitriers de Pise : cela démontre que l’anarchiste se fonde surtout sur les organisations de métier, qui représentent une catégorie particulière de travailleurs qui dérivent leurs connaissances du mode artisanal : cette catégorie est très diffusée à l’époque. Ces ouvriers ont une grande connaissance de l’ensemble du cycle productif, tant dans l’usine que dans l’entreprise industrielle, et ils sont très fiers de leur savoir.

Ce monde ouvrier, au sein duquel on remarque parfois une importante présence féminine, se trouve concentré dans certains quartiers ou bourgs des villes. Ces lieux considérés comme « subversifs » ont des us et des coutumes nettement distincts de la société bourgeoise. Ils incluent des associations ouvrières, rationalistes, des chambres de travail et ils ont la chance de posséder des propagandistes exceptionnels pour cette période, tel Pietro Gori qui eut le mérite de synthétiser et de véhiculer la propagande anarchiste dans toute la Toscane.
Une image de meeting en 1905 montre la capacité de mobilisation de l’anarchisme à cette époque.

Certains lieux sont particulièrement actifs,et notamment deux catégories d’artisans : les boutiques des coiffeurs et des cordonniers. Ces locaux sont souvent au centre du quartier ou du village, leurs ouvriers savent lire et écrire et leur arrière boutique est souvent utilisée comme siège.

Un autre lieu est le bistrot, très différent de celui des bourgeois. Ainsi l’on se retrouve quotidiennement dans tel troquet à Carrare, lieu très pauvre.

Ce monde subversif en Toscane diffère considérablement par son identité et son imaginaire de ce que l’histoire présente aujourd’hui ; sinon il serait difficile d’expliquer pourquoi il choisit les barricades et l’insurrection en 1909 par solidarité avec Francisco Ferrer. Dans toute la Toscane, les ouvriers organisent une grève spontanée au moment de l’assassinat de Ferrer.

Cette communauté a des moments et des modalités particulières pour se retrouver et favoriser sa propre socialisation. Un 1er mai à Carrare en 1913 montre le rite particulier propre à ces fêtes : le banquet, suivi de la représentation théâtrale, gérée directement par les ouvriers, qui écrivent aussi le texte de la représentation. Un moment culminant est lorsque le drapeau est hissé. On voit des drapeaux avec des inscriptions telles que " ni esclave ni patron ", etc. Ces drapeaux furent volés par les fascistes au début des années 20.

Un autre événement particulier, plusieurs mythes, après celui de Ferrer : celui de Pietro Gori, personnage clef pour comprendre l’anarchisme de ces années. Mort jeune, du fait de la tuberculose de 1911, ses funérailles durent trois jours avec une énorme participation populaire . Après cette mort, toutes les communautés subversives de la Toscane se surpassent les unes les autres pour organiser son souvenir : plaques commémoratives sur les places, monuments encore visibles aujourd’hui. Dans sa ville natale, il existe un petit musée. Ceci explique l’importance du personnage.

En conclusion, quelques considérations sur le sens de cette époque pour l’anarchisme. Le fascisme et le capitalisme en Italie, connaissent bien les racines de l’anarchisme en Italie et surtout en Toscane. Outre sa répression violente, ils lui cassent toutes les structures qui l’ont rendu fort : on détruit les quartiers populaires pour les remplacer avec des maisons qui n’ont rien à voir avec l’époque précédente. Les maisons du peuple sont remplacées par les maisons du fascio.
La révolution industrielle rend possible la disparition de l’ouvrier du métier sur le modèle du fordisme américain. Après la guerre, ce qui reste de la tradition subversive est absorbé par le parti communiste.

De cette origine historique, il ne reste que des traces mais le sujet qui existe n’a plus rien à voir avec cette époque. Les transformations radicales de la société ont secoué toutes les prémisses qui avaient rendu courant l’anarchisme dans la société.

Question : rôle du fascisme.

Malatesta a bien compris ce rôle. Dans un article de 1920, il avertit du péril qu’encourt la classe ouvrière si elle n’élève pas le niveau de la confrontation jusqu’aux plus dures conséquences, c’est à dire jusqu’à la révolution.
Ce qui arriva : la première intervention de Giolitti, après l’occupation des usines, notamment le 17 octobre 1920, constitua l’arrestation de tous les dirigeants de l’USI, y compris Borghi, de toute la rédaction de l’Umanità nova, le quotidien de Malatesta, etc. Ils restèrent en prison pendant plusieurs mois, au moment où dans toute l’Italie se déployait la guerre civile, de sorte qu’ils furent coupés de toute les forces de la rue et de la gauche, comme le parti socialiste et la confédération générale du travail.

Mais la position théorique de Malatesta sur le fascisme ne fut pas partagée par la grande masse des travailleurs italiens qui pensaient que ce mouvement n’était qu’un moment transitoire de la réaction, un peu comme à l’époque de Crispi à la fin du siècle. En fait, c’était quelque chose de totalement différent, militairement organisé, doté de grandes capacités dynamiques, au contraire de la réaction traditionnelle habituelle. Notamment beaucoup de leaders fascistes provenaient du mouvement ouvrier lui-même et donc avaient des capacités de créer un consensus. Ce ne fut pas un hasard si, après la création du parti fasciste, ils créèrent une organisation syndicale fasciste. Cela provoqua pas mal de problèmes aux organisations ouvrières.

Question : Nous sommes dans une vision ouvriériste de l’anarchiste. Est-ce que dans ces mêmes lieux et cette même époque il existe des excentriques de l’anarchisme ?

Réponse : Une des caractéristiques de cette époque est d’être prolétaire. L’analyse géographique et biographique de cette époque montre ces origines essentiellement parmi les manuels : les intellectuels sont rares. Il y a même une certaine opposition à l’égard des intellectuels.

Cela ne signifie pas que le mouvement soit sur des positions marxistes ; p ex. en Toscane est largement diffusé l’anarchisme communiste antiorganisationnel. Il y a toujours des courants qui ne se réclament pas de Malatesta, des syndicalistes anarchistes, et aussi beaucoup d’individualistes. Les uns comme les autres sont tous prolétaires.

Question : Y a-t-il vraiment des théoriciens ?

Ils se considèrent comme mettant en pratique leurs idées. Par ex Malatesta écrit un manuel de théâtre populaire. En Espagne, on pense que l’anarchisme se vit au jour le jour dans des expériences de mise en place de l’autogestion. Le débat qui se pose est par rapport aux ouvriers : faut-il susciter un syndicat anarchiste ou entrer dans les grandes organisations ouvrières ? Différentes réponses entre l’Espagne et l’Italie.

Questions : Attitude l’Église par rapport au mouvement anarchiste ?

Réponse : L’Église a évidemment un rôle d’opposition très nette. Son opposition est très forte, comme on le voit par rapport au phénomène de la diffusion des funérailles civiles, de la propagande anticléricale, des unions rationalistes et dans la vie quotidienne des jeunes couples anarchistes : on ne se marie pas et on donne aux enfants des noms qui rompent avec l’origine chrétienne : " Dynamique ", " Unique ", etc.

Il y a des groupes entiers de famille en Toscane qui se constituent avec des prénoms propres après la 1e internationale et vont jusqu’aux années 30. Un groupe d’habitants de Pise, Eliseo Giutti avait dix filles dont les petites filles s’appelaient Liberté, Egalité Fraternité, les garçons Garibaldi, Bakunino, etc. Ces fils ont émigré en France et ils ont nommé leur enfants Anarchie, Idéal.

L’Église regarde ce phénomène avec beaucoup d’inquiétude. Il y a des rapports détaillés dans les archives ecclésiastiques sur le phénomène des funérailles civiles.
La diffusion de l’athéisme en Italie est graduelle : elle ne met pas en cause l’orientation catholique de la majorité de la population, mais elle est significative par son ampleur et son caractère de rupture. Au point que dans plusieurs cas les anarchistes ont cherché à créer des écoles laïques pour les enlever à l’influence religieuse.

En ce qui concerne les classes subalternes en Italie, un des objectifs de mon intervention, on a voulu montrer que l’anarchisme a eu le maximum de sa diffusion justement parce qu’en cette période historique des couches importantes des classes subalternes ont une pratique rebelle, antagoniste, parce que l’État italien, le processus d’industrialisation, les met en marge et au contraire accroît l’exploitation de la main d’oeuvre. Les masses sont exclues de la vie politique et se rapprochent donc de l’anarchisme qui propage l’abstentionnisme électoral, qui affirme que l’émancipation des travailleurs est l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes.

Cependant l’expérience italienne est légèrement différente de celle de la France ou de l’Espagne. Pour l’Italie de ces années-là (1900) on ne peut parler d’anarcho-syndicalisme. Dans ces pays, les circonstances sont différentes, quoiqu’il manque des études d’histoire comparative pour comprendre les éléments d continuité ou de discontinuité entre les divers mouvements. Mais le fait que le syndicalisme d’action directe en Italie ne soit pas totalement identifiable à celui des deux autres pays, ne signifie pas qu’il est sans rapport avec eux. Les conditions particulières du mouvement ouvrier italien, son hétérogénéité, favorisent les expériences syndicales différentes, par ex celui des cheminots, fortement influencé par les anarchistes, et qui était indépendant de toute confédération.

Ainsi, dans la Confédération générale du travail, assez conformiste, surtout dans les milieux métallurgistes, il existait un courant anarchiste, et en même temps que d’autres anarchistes dans les années 1910, ils participent.

L’occupation des usines à Turin

Les anarchistes italiens participent au mouvement d’occupation des usines à Turin. Ce mouvement est au terme d’une courbe ascendante de lutte ouvrière, initiée au printemps et l’été 1918. Mais la présence des anarchistes aussi bien à Turin à Milan et dans les autres centres industriels est importante. A Turin, p. ex., ils contrôlent la FIOM, le syndicat le plus important, dont le secrétaire est Ferrero. Il a une grande influence sur le secteur socialiste.

Pourquoi l’occupation des usines n’a-t-elle pas déclenché une révolution anarchiste ? Il ne suffit pas d’avoir une organisation : il y a tout le reste du mouvement ouvrier, sur lequel les anarchiste n’ont pas d’influence.

Question : rapports en Malatesta et Mussolini.

Mussolini est un socialiste révolutionnaire maximaliste, formé à la tradition de l’Émilie Romagne. Il n’a jamais eu de rapport organique avec Malatesta. Le seul rapport est pendant la semaine rouge, en 1914, en tant que révolutionnaire : Malatesta pense que toute occasion est bonne pour déclencher une révolution, même si elle ne porte pas directement à l’anarchisme.

Ainsi il cherche à ce moment à réunir les républicains et les socialistes révolutionnaires afin de détruire la monarchie. C’est dans ce contexte là qu’il y a une rapport avec Mussolini. Ensuite, Malatesta condamnera violemment les faisceaux et les rapports seront essentiellement d’affrontement, même si dans sa vie privée Mussolini a beaucoup de respect pour le compagnon d’autrefois.
Giuletti, chef des travailleurs de la mer, cherche aussi à à rallier toutes forces au moment de la tentative de Fiume, contre la monarchie. Socialistes et fascistes n’ont pas encore choisi leur camp. Il y a à ce moment une grande fluidité du mouvement social.


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