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BAKOUNINE, Michel. Dieu et l’Etat (03) Reprendre au ciel les biens qu’il a dérobés à la terre
Article mis en ligne le 20 septembre 2004
dernière modification le 8 janvier 2009

par r-c.
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Les idéalistes modernes entendent l’autorité d’une manière tout à fait différente. Quoique libres des superstitions traditionnelles de toutes les religions positives existantes, ils attachent néanmoins à cette idée de l’autorité un sens divin, absolu. Cette autorité n’est point celle d’une vérité miraculeusement révélée ni celle d’une vérité rigoureusement et scientifiquement démontrée. Ils la fondent sur un peu d’argumentation quasi philosophique et sur beaucoup de foi vaguement religieuse, sur beaucoup de sentiment idéalement, abstraitement poétique. Leur religion est comme un dernier essai de divinisation de tout ce qui constitue l’humanité dans les hommes.

C’est tout le contraire de l’oeuvre que nous accomplissons. Nous croyons devoir, en vue de la liberté humaine, de la dignité humaine et de la prospérité humaine, reprendre au ciel les biens qu’il a dérobés à la terre, pour les rendre à la terre ; tandis que, s’efforçant de commettre un dernier larcin religieusement héroïque, ils voudraient, eux, au contraire, restituer de nouveau au ciel, à ce divin voleur aujourd’hui démasqué, mis à son tour au pillage par l’impiété audacieuse et par l’analyse scientifique des libres penseurs, tout ce que l’humanité contient de plus grand, de plus beau, de plus noble.

Il leur paraît, sans doute, que pour jouir d’une plus grande autorité parmi les hommes, les idées et les choses humaines doivent être revêtues d’une sanction divine. Comment s’annonce cette sanction ? Non par un miracle, comme dans les religions positives, mais par la grandeur ou par la sainteté même des idées et des choses : ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est noble, ce qui est juste, est divin. Dans ce nouveau culte religieux, tout homme qui s’inspire de ces idées, de ces choses, devient un prêtre, immédiatement consacré par Dieu même. Et la preuve ? Il n’en est pas besoin d’autre ; c’est la grandeur même des idées et des choses qu’il accomplit, qu’il exprime. Elles sont si saintes qu’elles ne peuvent avoir été inspirées que par Dieu. Voilà en peu de mots toute leur philosophie : philosophie de sentiments, non de pensées réelles, une sorte de piétisme métaphysique. Cela paraît innocent, mais cela ne l’est pas du tout, et la doctrine très précise, très étroite et très sèche, qui se cache sous le vague insaisissable de ses formes poétiques, conduit aux mêmes résultats désastreux que toutes les religions positives. c’est-à-dire à la négation la plus complète de la liberté et de la dignité humaines. Proclamer comme divin tout ce qu’on trouve de grand, de juste, de noble, de beau dans l’humanité, c’est reconnaître implicitement que l’humanité par elle-même aurait été incapable de le produire : ce qui revient à dire qu’abandonnée à elle-même, sa propre nature est misérable, inique, vile et laide. Nous voilà revenus à l’essence de toute religion, c’est-à-dire au dénigrement de l’humanité pour la plus grande gloire de la divinité. Et du moment que l’infériorité naturelle de l’homme et son incapacité foncière de s’élever par lui-même, en dehors de toute inspiration divine jusqu’aux idées justes et vraies, sont admises. il devient nécessaire d’admettre aussi toutes les conséquences théologiques, politiques et sociales des religions positives. Du moment que Dieu, l’Être parfait et suprême, se pose vis-à-vis de l’humanité, les intermédiaires divins, les élus, les inspirés de Dieu sortent de terre pour éclairer, pour diriger et pour gouverner en son nom l’espèce humaine.

Ne pourrait-on pas supposer que tous les hommes soient également inspirés par Dieu ? Alors il n y aurait plus besoin d’intermédiaires, sans doute. Mais cette supposition est impossible, parce qu’elle est trop contredite par les faits. Il faudrait alors attribuer à l’inspiration divine toutes les absurdités et les erreurs qui se manifestent, et toutes les horreurs, les turpitudes, les lâchetés et les sottises qui se commettent dans le monde humain. Donc, il n’y a dans ce monde que peu d’hommes divinement inspirés. Ce sont les grands hommes de l’histoire, les génies vertueux, comme dit l’illustre citoyen et prophète italien Giuseppe Mazzini. Immédiatement inspirés par Dieu même et s’appuyant sur le consentement universel, exprimé par le suffrage populaire - Dio e Popolo -, ils sont appelés à gouverner les sociétés humaines. [1]

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Notes :

[1Il y a six ou sept ans, à Londres, j’ai entendu M. Louis Blanc exprimer à peu près la même idée : « La meilleure forme de gouvernement, m’a-t-il dit, serait celle qui appellerait toujours aux affaires les hommes de génie vertueux. »


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