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MAGNONE, Fabrice.- "André Breton et le groupe surréaliste" - 2 -
Article mis en ligne le 5 octobre 2004
dernière modification le 26 avril 2015
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Lire la 1° Partie de cet article

D’octobre 1951 à janvier 1953, les surréalistes rédigent des « billets surréalistes » pour l’hebdomadaire. Certains d’entre eux signent même des articles en marge de cette tribune réservée, sur des sujets relatifs à l’art ou à la politique. Benjamin Péret, l’un des rédacteurs les plus réguliers, publie ainsi une étude sur le rôle des syndicats contre la révolution [1] à contre courant des discours habituels du Lib. Dans un texte dont le titre évoque les derniers vers d’un poème de Laurent Tailhade, « La claire Tour », André Breton invite les jeunes libertaires à découvrir et à apprécier Baudelaire, Rimbaud, Jarry, Sade ou Lautréamont. Il revient sur le rendez-vous manqué avec l’anarchisme :

Pourquoi une fusion organique n’a-t-elle pu s’opérer à ce moment entre éléments anarchistes proprement dits et éléments surréalistes ? J’en suis encore, vingt-cinq ans après, à me le demander [2].

Le rapprochement tardif avec la Fédération anarchiste y est présenté comme un retour aux sources du surréalisme. En réalité cet épisode intervient dans un contexte politique totalement différent de celui des années vingt. S’il faut bien reconnaître que le parti communiste de l’époque avait un pouvoir d’attraction bien supérieur à celui de l’Union anarchiste, le souvenir de Cronstadt, évoqué dans l’article, aurait du laisser André Breton et ses amis à l’écart de la propagande trotskiste. Après les purges staliniennes en U.R.S.S., le marxisme paraît définitivement discrédité tandis que le courant libertaire renoue, grâce à la Guerre d’Espagne, avec une forme de romantisme révolutionnaire susceptible de séduire des artistes en quête d’idéal.

Toujours est-il que les deux parties semblent bien décidées à rattraper le temps perdu. Si les conditions d’une rencontre entre anarchistes et surréalistes semblent dès lors réunies, il apparaît rapidement que le mode sur lequel elle pourrait s’opérer n’est pas des plus faciles à trouver. La première véritable crise intervient au moment de la publication de L’Homme révolté d’Albert Camus. Le livre reçoit un accueil favorable dans Le Libertaire sous la plume de Georges Fontenis. [3] Ce dernier émet pourtant quelques réserves concernant les passages relatifs à Bakounine. C’est Gaston Leval qui se chargera, dans une étude plus détaillée publiée en feuilleton [4], de corriger Camus sur ce point précis sans jamais remettre en cause la thèse fondamentale de l’ouvrage. [5] En réalité une majorité de militants libertaires était déjà acquise à la cause de l’auteur de L’Etranger. Les références explicites au courant anarchiste contenue dans L’Homme révolté ne pouvaient manquer de les interpeller et même à les inciter à penser, pour les plus enthousiastes, que le livre leur était spécialement destiné.

Mais si Camus dans sa thèse sur la révolte courtisait les anarchistes, il n’épargnait pas les surréalistes à qui il pouvait reprocher d’avoir exalté le meurtre et le suicide. Il n’hésitait pas non plus à s’en prendre à quelques unes de leurs idoles : Sade, Baudelaire Rimbaud et Lautréamont. André Breton, quoique relativement épargné par ces attaques, réplique dans l’hebdomadaire Arts. [6] Les deux hommes, malgré le différend qui les oppose, se retrouvent le 22 février 1952 à la tribune de la salle Wagram pour soutenir des militants de la C.N.T. espagnole condamnés à mort. [7] Mais si les deux principaux protagonistes de la polémique savent y mettre les formes, ce n’est pas le cas des jeunes surréalistes. Dans Le Libertaire la charge d’Adonis Kyrou, sous le pseudonyme de Jean Charlin [8], dépasse les limites de ce que peuvent supporter les partisans de Camus. Le comité national de la F.A. se croit même obligé de publier un démenti afin de « s’excuser auprès d’Albert Camus du ton inacceptable de l’article ». [9]

Suite à ce premier accrochage, Jean Schuster, dans un billet surréaliste intitulé « Le sens d’une rencontre » [10], revient sur les modalités de la rencontre anarcho-surréaliste. Il propose de faire la distinction entre le champ de l’action directe qui serait propre aux militants et celui de l’esprit, domaine réservé des artistes. Il s’agit donc pour les surréalistes de s’engager aux côtés des anarchistes tout en provoquant chez eux « une prise de conscience ». Outre le fait qu’elle prétend resteindre le champ de l’anarchisme, cette intervention heurte surtout la conception que se font les libertaires de l’art en général et de l’artiste en particulier. Sous le titre « Le vrai sens d’une rencontre » [11], Roland Breton, Serge Ninn et Paul Zorkine, au nom d’un groupe de militant, reprochent aux surréalistes leur hermétisme et regrètent l’absence de véritable contact à la base. Ils refusent surtout de les laisser enfermer l’anarchisme au « plan politico-économique » alors que les surréalistes se réserveraient le monopole dans le domaine artistique. « Etoile double », la réponse des surréalistes à ce texte n’a malheureusement pas paru dans Le Libertaire mais on peut au moins la lire dans les recueils de textes publiés et commentés par José Pierre [12] et Pietro Ferrua. [13] Daté d’octobre 1952, signé par Jean-Louis Bédouin, André Breton, Adrien Dax, Georges Goldfayn, Gérard Legrand, Benjamin Péret, José Pierre, Jean Schuster et François Valorbe, ce document reprend en des termes clairs les thèses déjà développées dans les précédents billets surréalistes :

Le surréalisme entend ne jamais confondre l’attitude révolutionnaire qui est sienne sur le plan social et son attitude poétique en général, non moins révolutionnaire, mais se définissant sur un plan différent.

En dépit d’un ton qui se veut conciliant, on sent une pointe d’agacement chez ces artistes obligés de se justifier face à l’incompréhension des militants :

Est-ce l’abdication de ce qui qualifie réellement un artiste : l’imagination, la sensibilité, que vous exigez des peintres surréalistes ? (...) En tant que révolutionnaires, vous ne pouvez demeurer plus longtemps tributaires d’une sensibilité frelatée qui vous met malgré vous, dans le même camp que vos ennemis, les apôtres du conservatisme social.

Comme on le voit ici, le dialogue amorcé par la « Déclaration préalable » a dégénéré en polémique. Pour tenter de régler le différend, une réunion est organisée à laquelle participent André Breton, Benjamin Péret, Jean Schuster, Adonis Kyrou, Georges Fontenis, Serge Ninn et Paul Zorkine. « Elle devait permettre une mise au clair des raisons du conflit et c’est son déroulement - effectivement le ton tranchant de S. Ninn y fut pour quelque chose - qui en fit un constat de rupture ». [14] Contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer ce sont donc les militants anarchistes qui décident de mettre fin à l’aventure.

Pour une fois, les surréalistes ne partent pas en claquant la porte. D’ailleurs la fin de la participation au Libertaire ne marque pas l’arrêt définitif de leur collaboration aux activités des anarchistes. En 1956, ils signent un nouveau manifeste « Hongrie, soleil levant » qui paraît dans Le Monde libertaire. [15] Dans ses souvenirs, Georges Fontenis témoigne de la fidélité d’André Breton et Benjamin Péret, même dans les moments les plus difficiles. On retrouvera le nom d’André Breton en compagnie de ceux d’Albert Camus, Jean Giono et Jean Cocteau dans le comité de parrainage du journal Liberté, lancé en janvier 1959 par Louis Lecoin pour défendre les objecteurs de conscience. Il soutiendra cette campagne avec la même énergie qu’il avait mise au service des révolutionnaires espagnols. Pietro Ferrua signale qu’il participa également à quelques unes des activités du groupe Louise Michel. [16] Lorsqu’ils apprendront son décès, les anarchistes ne manqueront pas de lui rendre un dernier hommage en faisant la Une du Monde libertaire avec ce titre : « André Breton est mort. Aragon est vivant... C’est un double malheur pour la pensée honnête ». [17] Le fondateur du surréalisme quittait la scène deux ans trop tôt pour voir dans les slogans de Mai 68 un nouveau rendez-vous de l’anarchisme et du surréalisme.

Au plan de la rédaction du Libertaire la collaboration surréaliste a largement contribué à redorer le blason d’un titre veillissant en proie à la crise la plus grave depuis sa fondation. Au niveau théorique, la querelle entre les deux groupes leur a permis de préciser leurs positions dans des domaines dont ils n’étaient pas spécialistes. Les surréalistes y ont trouvé une sortie de secours du marxisme même si cette évasion du camp du socialisme autoritaire sera de courte durée puisque à la fin des années soixante le groupe surréaliste renouera avec ses premiers amours en soutenant la révolution castriste et qu’il rejoindra à nouveau l’orbite trotskiste quelques années plus tard. [18] Les militants de la F.A., pour leur part, ont profité de cette polémique pour se rapprocher encore un peu plus des positions d’Albert Camus. Ce dernier avait, en effet, une vision de l’art et de la révolte encore plus proche de la leur que celle des surréalistes.

Fabrice MAGNONE

Notes :

[1Benjamin Péret, « La révolution et les syndicats », Le Libertaire du n°321, 26 juin 1952, au n°326, 4 septembre 1952, texte reproduit dans un ouvrage écrit en collaboration avec Georges Munis et préfacé par Jehan Mayoux, Les Syndicats contre la révolution, Paris, Losfeld, le Terrain Vague, 1968, 94 p.

[2André Breton, « La claire Tour », Le Libertaire n°297, 11 janvier 1952.

[3Georges Fontenis, « Le Révolté de Camus est-il des nôtres ? », Le Libertaire n°296, 4 janvier 1952.

[4Gaston Leval, « Bakounine et L’Homme révolté d’A. Camus », Le Libertaire du n°308, vendredi 28 mars 1952, au n°311, vendredi 18 avril 1952.

[6André Breton, « Sucre jaune », Arts, 12 octobre 1951.

[7Le Libertaire n°305, 7 mars 1952.

[8Jean Charlin, « Evolution », Le Libertaire n°317, 30 mai 1952.

[9« Note du C.N. », Le Libertaire n°318, 5 juin 1952.

[10Jean Schuster, « Le sens d’une rencontre », Le Libertaire n°324, 7 août 1952.

[11Un groupe de militants, « Le vrai sens d’une rencontre », Le Libertaire n°327, 18 septembre 1952.

[12José Pierre, Surréalisme et anarchie..., op. cit.

[13Pietro Ferrua, Surréalisme et anarchisme..., op. cit., p. 20-21.

[14Georges Fontenis, L’Autre communisme. Histoire subversive du mouvement libertaire, Paris, Acratie, 1990, p. 312.

[15Anne Bédouin, Robert Benayoun, André Breton, Adrien Dax, Yves Ellouët, Charles Flamand, Georges Goldfayn, Louis Janover, Jean-Jacques Lebel, Gérard Legrand, Nora Mitrani, Benjamin Péret, José Pierre, André Pieyre de Mandriargues, Jacques Sautès, Jean Schuster, Jacques Senelier et Jean-Claude Silbermann, « Hongrie, soleil levant », Le Monde libertaire n°23, décembre 1956.

[16Pietro Ferrua, Surréalisme et anarchisme..., op. cit., p. 27.

[17Le Monde libertaire n°126, novembre 1966.

[18Cf. Barthélémy Schwartz, « Changer la vie, transformer le monde : les deux problèmes du surréalisme », Le Monde libertaire n°1276, 11 avril 2002.


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