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SCHÉRER, René.- Vieillards en Harmonie
Article mis en ligne le 16 octobre 2004
dernière modification le 27 avril 2015

par r-c.
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Celui qui aura la curiosité d’ouvrir le petit traité de Cicéron intitulé De senectute (de la vieillesse), consacré à celle de Caton - qui mourut à 85 ans et apprit le grec à 80 -, y lira, en particulier, entre autres avantages, que cet exemple illustre du sévère stoïcien permet d’accorder à l’accumulation des années, celui d’atténuer l’impulsion amoureuse, la sève érotique, la lubricité et d’augmenter ainsi le temps libre à consacrer à des activités plus utiles que l’amour.

Cette idée lumineuse, ce renversement de valeurs dans la hiérarchie qui faisait de la jeunesse et de l’âge mûr une acmè, est devenu lieu commun de la pensée classique. Les censeurs des mœurs que furent Caton et Cicéron inaugurent, ou du moins ponctuent une tradition hostile à la jouissance du corps, qui voit en lui et en elle une entrave à l’exercice de l’esprit. Il faut jouir le moins possible ; le désir est un mal. Dans ces conditions, il serait illogique de se plaindre de son effacement.

La philosophie est l’apanage des vieillards et philosopher consiste, dès la jeunesse, à s’anticiper comme déjà vieux.

Il est à peine besoin de dire qu’avec Fourier on aborde la vieillesse dans une optique toute différente. L’utopiste inventeur de l’Harmonie par l’attraction passionnée d’un nouveau monde à la fois industriel et amoureux, dont le principe est le libre exercice et l’essor de toutes les passions, tourne en dérision la consolation stoïcienne. Il ne refuse pas de prendre en considération, en revanche, l’idée que la vieillesse puisse être, contrairement aux idées reçues, « le plus bel âge de la vie » ; seulement, c’est à partir d’un renversement de l’interprétation qu’en donne Cicéron . Par un tour de pensée qui lui est habituel, il joue sur un retournement du problème et manie le paradoxe.

Il n’y a pas à douter, dira-t-il en substance, que le vieillard, privé de plaisirs et de désirs, ne souffre de cette privation ainsi que du délaissement qui s’ensuit. Mais il ne s’agit pas de le consoler par la satisfaction, tout illusoire, que lui procurerait une prétendue délivrance des impulsions érotiques. Il s’agit, bien au contraire, de spéculer sur ce qui, chez lui, n’en reste pas moins une passion cardinale incoercible et de voir comment la satisfaire ; non seulement la satisfaire médiocrement, mais la combler, la diversifier, l’accroître. Il s’agit de chercher comment redonner aux vieillards plaisir et désir. De découvrir le moyen de leur rendre ce dont la civilisation les prive en les mettant à l’écart de la société dite « active ». Non seulement le lui rendre, mais faire en sorte que la vieillesse, eu égard aux avantages et prérogatives dont elle bénéficiera dans ce nouvel ordre conforme aux attractions, sera la catégorie la plus enviée de l’Harmonie. De faire qu’elle soit ambitionnée et sollicitée. Paradoxe de l’anticipation de l’âge, du moment que les vieillards verront leurs passions reconnues et comblées.

Car nous savons comment, de quelle manière, à bas prix, pourrait-on dire, au meilleur marché possible, notre temps de civilisation perfectionnée, s’étant rendu compte, malgré tout que, chez les gens âgés le désir était loin de périr mais prenait vigueur, comment cette société perfectionniste qu’est la nôtre, aborde le problème et cherche à le résoudre. On respecte aujourd’hui le désir du « vieux », on s’enchante même de ses amours. Mais à condition que cela se passe à parité d’âge. Un couple du 4ème âge, quelle admirable chose ! « La femme coquelicot » de Noëlle Châtelet, frisant la quatre-vingtaine, aux appas flétris, corps allant s’avachissant, s’éprend d’un octogénaire dont les avantages physiques déclinent de même manière et fait l’amour avec lui. Quelle admirable chose ! Et que notre morale sociale peut immédiatement intégrer et encenser. Mais que ce même « vieux » ou cette même « vieille » ressentent et revendiquent des passions qui les portent vers la fraîcheur de la jeunesse et de l’adolescence, là est le scandale et ce que, sinon nos mœurs, du moins les jugements affichés, notre « raison jugeante » ne sauraient tolérer. Chaque classe d’âge entre soi. Tel est le mot d’ordre de l’amour civilisé.

Que l’on m’entende bien : je ne dis pas que cette œuvre de Noëlle Châtelet, et la pièce de théâtre qu’elle en a tirée, ne soit pas une belle chose, vraie, convaincante et qu’il n’y ait pas d’amour possible entre sexagénaires (ou au-delà). Non, ce n’est pas du tout ça. Mais il est impossible de prétendre que, dans le cas de ces liaisons, c’est l’attrait physique qui l’emporte, et que, en ce qui concerne cette femme « coquelicot », un partenaire « athlétique » dans la plénitude corporelle de ses charmes, n’eût pas exercé, sur son amante, plus d’attraction, n’eût pas été plus en état de satisfaire sa sensualité. Or, Noëlle parle bien d’une séduction, avant tout, physique, et insiste sur « l’effet sensuel » chez l’un comme chez l’autre. Alors que, de toute évidence, si un amour s’établit entre sexagénaires, il est autre chose que physique, ne commence pas par l’attrait sensuel, mais, sans doute, par une autre forme de charme. Qui, au reste, a ses propres avantages et peut être préférable. Mais, à confondre cette forme avec celle que procurerait l’attirance induite par un corps beau et jeune, il y a mystification ; dissimulation d’un autre désir, confusion de deux attractions. La morale civilisée, riche en tours de passe-passe, transforme en comblée une résignée. Finalement, cette apologie des amours entre vieux n’est que la justification morale d’une certaine forme de mutilation du désir, l’éloge d’un renoncement .

Oui, subordination de l’érotisme à la morale. A la morale civilisée où l’interdit majeur est le mélange et la confusion des âges.

Seul, parmi les modernes, Gabriel Matzneff, commentant Cicéron, et très proche de Fourier, a su parler avec esprit de la contradiction du sage latin qui, tout en faisant l’éloge de l’abstinence de la vieillesse, filait un doux amour avec la jeune Publilia, âgée de quatorze ans [1].

Alfonso Arana. "Suzanne et les vieillards"

Tout autre est, je viens de le dire, la conception de Fourier. Je le disais à propos du renoncement stoïcien. Cette fois, c’est à propos du renoncement à la jeunesse

D’une certaine manière, le « nouveau monde amoureux » (non seulement l’ouvrage de ce nom, mais celui qui est esquissé, chez Fourier, en diverses occurrences), converge tout entier vers la satisfaction de la vieillesse. Il semble, comme l’avait bien vu Daniel Guérin, fait pour elle. Non pas qu’il s’agisse d’une société « vieille », mais, au contraire, parce que les différentes classes de vieux, révérends, patriarches, vénérables, n’apparaissent qu’associés avec des groupes de classes plus jeunes et sont indissociables de leur fonctionnement.

L’ordre harmonique de Fourier, n’est pas égalitaire, c’est-à-dire niveleur ; il fait intervenir des différences à tous les niveaux d’agencements ; et le mélange constant des âges est un des aspects de cette dissymétrie dynamique. Car il ne conçoit pas du tout, pour la satisfaction sensuelle des vieillards, la possibilité qu’ils trouvent le comble de la jouissance à copuler entre eux. Qu’on assigne à chacun sa vieillarde ou son vieillard correspondant. Cela n’est la seule combinaison envisageable qu’en civilisation, justement. Où l’amour est unique, se concentre en un seul être, forme un seul couple qui cumule toutes les fonctions, à la fois en « matériel » et en « spirituel ».

Mais que les amours soient multiples, qu’il n’y ait pas seulement un amour en nombre et en genre, alors on peut fort bien concevoir, à la fois, une pleine satisfaction du « matériel » et du spirituel ; seulement n’étant pas concentrée sur le même partenaire, la même personne. Il est nécessaire, pour cela, d’inventer des agencements nouveaux. Agencements qui se substituent à ce « dispositif de sexualité » normant notre ordre social, que Michel Foucault a si bien décrit dans La volonté de savoir. S’il n’y fait pas intervenir la parité des âges, elle y est implicite à tous les niveaux des règles organisant le couple et la « pédagogisation intégrale » du sexe. La différence d’âge y apparaît comme une forme d’inceste, aussi proscrite que lui.

En contraste avec ce dispositif de pouvoir, tout Le nouveau monde amoureux, pour employer l’expression deleuzo-guattarienne parfaitement adéquate ici, est construit sur des « agencements de désir », ayant pour correspondants – car c’est, bien sûr, un langage nouveau qu’ils appellent - des « agencements collectifs d’énonciation ».

Mots barbares ( ou cuistres, ce qui revient au même) ? Eh ! non. Car, qu’est-ce que notre « amour » que nous croyons si intimement ressentir indépendamment de toute influence extérieure, sinon un agencement d’énonciation ? et collectif avant tout. Nous ne l’avons certes pas inventé tout seuls, cet amour unique, centré sur une unique personne. Il est, comme on peut dire aussi autrement, fait de civilisation, fait historique, induit, hérité.

Bref – et Fourier ne manque pas de jouer aussi sur cela –une étude anthropologique comparée suffit à démontrer les pré-jugés et à les démonter. Nous sommes, à l’évidence, polygames et versatiles. La seule différence, mais essentielle, entre cette évidence communément partageable, et ce que le nouveau monde amoureux propose, est que nous ne tolérons que l’étalement de la versatilité et de la polygamie dans le temps, dans l’ordre des successions, tandis que Fourier imagine son fonctionnement dans l’ordre des simultanéités.

C’est là son coup de force, son « scandale ». « Toute femme pourra avoir, invente-t-il dès la Théorie des quatre mouvements, en 1806, à la fois un époux, un géniteur, des favoris en titre ou passagers, etc. Condition de principe de la liberté amoureuse.

Il ne s’agit toutefois, encore, que des attractions spontanées ou « directes ». Un autre pas sera franchi avec l’étalement de la passion « amour » elle-même dans la simultanéité des relations.

Cela, chez Fourier, porte un nom : les « ralliements ». Les ralliements d’amour, qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce que cela implique ? Et je dirai tout de suite que c’est sur eux qu’est premièrement et en grande partie construite la possibilité d’apporter une pleine satisfaction amoureuse à la vieillesse, ainsi d’ailleurs qu’à tous les démunis et désavantagés dans leurs corps.

Il me souvient d’en avoir parlé ici-même, il y a déjà quelques années. J’y reviens aujourd’hui, parce qu’il s’agit là d’un point fondamental et jamais bien compris – ou plutôt jamais admis - par les lecteurs et même les sectateurs de Fourier. Car c’est le point transgressif par excellence, scandaleux, de sa thèse ; en quoi elle s’oppose au maximum aux principes moraux, personnalistes de la civilisation et à ses visées progressistes ou son « perfectibilisme », ainsi qu’il affectionne de l’écrire.

Pour appuyer mon exposition, je me contenterai de me référer au très éclairant exemple de ralliement amoureux qu’a donné Michel Butor dans un article sur Fourier des Cahiers du chemin, en 1972, au paragraphe intitulé « le féminin ». Passage d’autant plus en accord avec mon propos que Butor le présente comme ayant fait l’objet d’une censure des publications fouriéristes de la Phalange ( précisément, la seconde édition du Nouveau monde industriel, datant de 1845, a supprimé cet exemple d’une conjonction amoureuse dissymétrique, obtenue par ralliement d’amour, et les éditions Anthropos se sont contentées de reproduire cette seconde édition, alors que Butor restitue le texte original de 1829).

Il faudrait tout citer de ce texte essentiel qui explique comment le ralliement a pour fonction de vaincre les « antipathies » naturelles entre jeunesse et vieillesse et d’assurer sympathie et harmonie là où elles n’existent pas. Je dois le résumer en m’en tenant au principal. Il est question d’Urgèle, 80 ans qui aime Valère, 20 ans. Et tout le problème est de savoir comment peut être surmontée cette répugnance. C’est en lui opposant d’autres liens, plus forts qu’elle, en faisant jouer d’autres passions, l’amitié et l’ambition, Valère devant, dès l’enfance, tout ses talents ( en l’occurrence, horticoles de fleuriste) à l’instruction d’Urgèle, a noué avec elle des liens amicaux ; et, comme il ambitionne de hautes fonctions dans les « armées industrielles », il bénéficie de la protection d’Urgèle qui y occupe le rang « d’hyperfée » ( nous sommes en phase d’Harmonie déjà installée). A ce point, je ne peux que laisser parler Fourier, toute transposition ou résumé le trahiraient :

« Le résultat sera d’exciter chez Valère, non pas une passion d’amour direct pour Urgèle, mais un penchant de gratitude, affinité indirecte, lien neutre qui tiendra lieu d’amour et conduira au même but. Urgèle obtiendra Valère par pure affection. Les 80 ans ne seront point un obstacle pour Valère habitué avec Urgèle dès le bas âge ; la jeunesse est intrépide en amour, lorsqu’elle a les stimulants suffisants ; et Valère, le premier, déclare à Urgèle qu’il s’estimera heureux s’il peut se reconnaître de tout ce qu’il lui doit. Il ne deviendra pas pour elle un amant habituel, mais elle aura quelque part à sa courtoisie ; ce sera pour Urgèle une conquête dégagée d’intérêt, de motif sordide, et bien différente de celles que peut faire aujourd’hui une femme de 80 ans, qui n’obtient un jeune homme qu’à force d’argent et ne peut se procurer aucun AMOUR COMPOSE, lien suffisant pour l’âme et les sens. » [2].

Il est vrai, ajoute Fourier, qu’en Harmonie la vieillesse présentera une verdeur inaccoutumée et que les Ninon de Lenclos seront légion ; il est vrai aussi que l’exemple donné ici ne concerne qu’un groupe minime, le plus petit, de deux personnes, et que le Nouveau monde amoureux offrira, en spéculant sur des groupes, des accords de bien plus haute puissance ( on songe au « couple angélique » de Narcisse et de Psyché qui, se donnant à tous les insatisfaits, pratique la « charité amoureuse » qui est de règle en Harmonie, ainsi qu’aux diverses « orgies » favorisées par les « chevaleries errantes » et le service du « faquirat »).

Mais tout se trouve dans l’exemple donné qui gravite autour de cette idée fondamentale, contraire à l’idée fixe de la civilisation, que l’amour n’est pas une entité monolithique, inanalysable, mais est , à la fois, décomposable et composable, c’est-à-dire qu’il peut être induit en s’associant à d’autres passions qui absorbent les obstacles et le renforcent Composition est le mot –clé des ralliements passionnels. La relation d’Urgèle et de Valère serait fausse ou leurre, ou simple marchandage, si l’amour, au lieu d’être une passion unique fonctionnant isolément, n’était, dans son principe, d’ores et déjà, une passion ralliée et ralliante. Comme toute autre, au reste, mais à plus haut titre. On ne doit jamais, il va de soi, pour comprendre et adopter ces « calculs » d’Harmonie, partir de notre conception de l’amour solitaire et d’exception. Celui-ci n’est qu’un germe, un avorton de l’amour dans son entier développement et la multiplicité de ses aspects.- étant entendu que sont prises en compte toutes les « exceptions » ou « manies » qui ne subordonnent pas le plaisir à l’exercice d’une sexualité dite naturelle.

C’est pourquoi les fouriéristes ont censuré Fourier, de telles vues dépassant leur compréhension et leur sclérose morale. ( qui, au demeurant, fouriéristes ou non, n’a fait qu’empirer jusqu’à nous).

Pourtant – et c’est là-dessus que je terminerai, leur censure n’a pas eu que des désavantages. Elle les a fait reporter l’accent, dans le mécanisme des ralliements amoureux, du « matériel » trop scabreux, sur le spirituel ou affectif qui est aussi un ressort très puissant, avec les « illusions créées » dont il s’accompagne. Cette accentuation n’est peut-être pas, au demeurant, sans paradoxe ni sans humour, si l’on a compris que l’incomparable originalité transgressive de Fourier vient moins de la « libération sexuelle » qu’il propose que du déplacement qu’il pratique dans le concept même de l’amour, de l’éclatement ou de la « dispersion » de celui-ci, parallèle à la dispersion, dans l’éventail passionnel, du moi, du sujet des philosophes. Cet aveuglement, en l’occurrence opportun, a permis aux lecteurs d’un numéro de La Phalange, en 1850, de bénéficier de la publication du manuscrit « Sérisophie », où, finalement, tout est dit de la puissance explosive du ralliement amoureux ; mais sous couvert de jouissance spirituelle, ce qui n’y ajoute que plus de sel. [3]

En plus grande conformité, peut-être, avec la pensée profonde de Fourier, pour lequel le matériel, bien que présent toujours comme « minimum » exigible, ne représente qu’une condition, non une plénitude, l’accent est mis sur l’amitié et les illusions créées de la « branche affective ». Parmi ces illusions intervient au premier chef « la confidence », la curiosité pour les intrigues.

Si le vieillard ne demande pas toujours à jouir corporellement, en revanche, il veut, avant tout, ne pas être exclu et, parmi ses plus grands plaisirs, compte celui de recueillir « les caquets d’amour », de s’entremettre dans les intrigues Ce qui n’arrive que si l’on sait passer du simple au composé, si l’amour cesse d’être concentré, comme il y a lieu en civilisation, sur la possession physique, seule valeur réelle, tout le reste étant tourné en dérision. Ce que le Nouveau monde amoureux nomme « céladonie », la part spirituelle, que l’on encense hypocritement mais que l’on bafoue de fait.

« A combien l’amour revient aux vieillards ? ». C’est ainsi, on le sait, que Balzac titrait un chapitre de Splendeur et misères des courtisanes. Rétrospectivement – car il précède de quelques décennies -, le monde amoureux de Fourier semble écrit en contrepoint et former, d’avance, réplique et contrepartie. Les vieillards, pour se rallier les faveurs de la jeunesse, n’auront pas besoin de la rendre vénale ; par d’autres services ( « exercices » écrit Fourier) ils feront jouer les ressorts de l’ambition et de l’amitié, « chaque jouvenceau ou jouvencelle ( 15 à 19 ans) regardera les vieillards de la Tribu comme une classe d’amis intimes, dont on désirera le contentement parfait », parce qu’on les aura pris comme conseillers et confidents.

Comprenons que la jouissance de ces intrigues d’amour, « au moins en passif, en rôle de spectateurs et confidents bien informés » ne saurait être, pour les vieillards d’Harmonie, un pis aller. A condition que soit assuré, par la charité amoureuse, le « minimum » en matériel, il y a en cette « passivité » que la civilisation ne sait que tourner en dérision, tout le sel, tout le raffinement du ton de la société nouvelle que Fourier préfigure en retenant, de la civilisation dont, tout en la rejetant, il est le minutieux analyste, les parcelles de vérité, les étincelles de bonheur que, dans ses poésies et ses romans, ses œuvres d’art, de beauté ( « promesse de bonheur » selon Stendhal chez qui Fourier a laissé une profonde empreinte), par instant, elle diffracte.

Je conclus par un aperçu de ce ton qui confère à la vieillesse la sagesse et le raffinement des vieilles marquises balzaciennes :

« Mais nous allons raisonner sur un ordre de choses où la chronique amoureuse sera dans tous ses menus détails aussi connue des vieillards que l’est aujourd’hui la chronique des débats législatifs et politiques. Ils reconnaîtront bien vite dans ce nouvel ordre que l’examen des gazettes ou caquets d’amour, quand ils sont variés et piquants, devient pour l’esprit un aliment aussi utile que celui des gazettes politiques. C’est un vrai déjeuné (sic) de l’esprit, et on y tiendra dans la Tribu autant et plus qu’aujourd’hui à la lecture de la gazette, car on n’y voit d’ordinaire que le masque des diplomates, ils figurent sur la scène comme les jeunes gens en amour où tout est mascarade. Combien l’intérêt sera plus [puissant] quand on pourra se flatter de savoir chaque matin à peu de chose près l’exacte vérité, sauf quelques résidus à débrouiller, et dont l’obscurité sera utile à alimenter l’intrigue des curieux.

Prétendra-t-on que cette curiosité est un aliment puéril pour un vieillard et qu’il doit se borner à s’informer de la charte et du commerce ? Mais lorsqu’il n’y aura plus ni charte, ni commerce, de quoi la 10è passion ( l’amour) devra—t-elle s’alimenter ? »

Un âge de la curiosité, piment de la vieillesse en Harmonie.

« Je rêve d’un âge de la curiosité » a écrit Foucault, quelque part [4]

René Schérer - Paris, Samedi 7 août 2004

J’ajoute un petit texte, composé d’après Deleuze, plus justement emprunté à Deleuze, à un de ses éblouissants cours sur Spinoza, à l’Université de Paris 8 – Vincennes, à la fin des années 70, qui parle de la vieillesse, précisément. Je le placerai sous le titre, qui pourrait d’ailleurs convenir au texte précédent : « Vieillesse, un art de vivre ».

« Une seule chose compte, c’est la méditation de la vie, et la philosophie, ça ne peut être qu’une méditation de la vie, et loin d’être une méditation de la mort, c’est l’opération qui consiste à faire que la mort n’affecte finalement que la proportion relativement la plus petite en moi, savoir la vivre comme une mauvaise rencontre. Simplement, on sait bien que, à mesure qu’un corps se fatigue, les probabilités de mauvaises rencontres augmentent. C’est une notion commune, une notion commune de disconvenance. Tant que je suis jeune, la mort, c’est vraiment quelque chose qui vient du dehors, c’est vraiment un accident extrinsèque , sauf cas de maladie interne. Il n’y a pas la même notion commune, en revanche, c’est vrai, quand un corps vieillit : sa puissance d’agir diminue : je ne peux plus faire ce qu’ hier encore je pouvais faire. Ca, ça me fascine dans le vieillissement,,, cette espèce de diminution de la puissance d’agir.

Qu’est-ce qu’un clown, vitalement ? C’est le type qui, précisément, n’accepte pas le vieillissement ; il ne sait pas vieillir assez vite. Il ne faut pas vieillir trop vite , parce que c’est aussi un autre manière d’être clown : faire le vieux. Plus on vieillit et moins on a envie de faire des mauvaises rencontres, mais quand on est jeune, on se lance dans le risque de la mauvaise rencontre.

C’est fascinant le type qui, à mesure que sa puissance d’agir diminue en fonction du vieillissement, son pouvoir d’être affecté varie, il ne s’y fait pas, il continue à vouloir faire le jeune. C’est très triste.

Il y a un passage fascinant dans un roman de Fitzgerald ( le numéro de ski nautique), il y a dix pages de toute beauté sur le ne pas savoir vieillir. Vous savez, les spectacles qui sont gênants pour les spectateurs eux-mêmes.

Le savoir vieillir, c’est arriver au moment où les notions communes doivent vous faire comprendre en quoi les choses et les autres corps disconviennent avec le vôtre. Alors forcément, il va falloir trouver une nouvelle grâce qui sera celle de votre âge, surtout ne pas d’accrocher. C’est une sagesse. Ce n’est pas la bonne santé qui fait dire : « Vive la vie ! » ; ce n’est pas non plus la volonté de s’accrocher à la vie. Spinoza a su mourir admirablement, mais il savait très bien de quoi il était capable, il savait dire merde aux autres philosophes. Leibniz venait lui piquer des morceaux de manuscrits pour dire après cela que c’était lui. Il y a des histoires très curieuses, c’était un homme dangereux, Leibnizé ( ???). [5]

Dernier texte de Deleuze, dans Qu’est-ce que la philosophie ?(1991) :

« Il y a des cas où la vieillesse donne, non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure où l’on jouit d’un moment de grâce entre la vie et la mort, et où toutes les pièces de la machine se combinent pour envoyer dans l’avenir un trait qui traverse les âges : le Titien, Turner, Monet. Turner vieux a acquis ou conquis le droit de mener la peinture sur un chemin désert et sans retour qui ne se distingue plus d’une dernière question. Peut-être la Vie de Rancé marque-t-elle la vieillesse de Chateaubriand et le début de la littérature moderne. Le cinéma aussi nous offre parfois ses dons du troisième âge où Ivens, par exemple, mêle son rire à celui de la sorcière dans le vent déchaîné. De même en philosophie, la Critique du jugement de Kant est une œuvre de vieillesse, une œuvre déchaînée derrière laquelle ne cesseront de courir ses descendants : toutes les facultés de l’esprit franchissant leurs limites, ces mêmes limites que Kant avait si soigneusement fixées dans ses livres de maturité » [6]
Notes :

[1Gabriel Matzneff, Le Taureau de Phalaris, Paris, Les éditions de La table ronde, 1987, article « vieillesse », p. 284 ; Mamma li Turchi,Paris, La Table ronde, 2000 p. 196 et suiv. ; et il contrebalance l’interprétation classique trop puritaine de Cicéron par des références bien plus nuancées au même auteur qui « soutient que les adolescents doués d’un bon naturel éprouvent au contraire les sentiments les plus tendres pour les sages vieillards qui les guident dans le chemin de la vertu ». Un chemin, tient à préciser Matzneff, qui « passait nécessairement par son lit » Comme cela préfigure bien tout Fourier !

[2cité par Butor, loc.cit. p. 64 ; intervenant , dans la réédition d’Anthropos, p. 324, à la place de : Amour- lacune forcée…

[3Publication des manuscrits, dans le t.. Il y est question, au ch. XX, sous le titre « Impéritie de la civilisation », de la condition des vieillards et des remèdes à apporter à leur privation d’amour essentiellement caractérisée par la rupture du lien amoureux entre la jeunesse et la vieillesse, ainsi que du type de « charité amoureuse » qu’elle exige.

[4« La vie des hommes infâmes », Les cahiers du Chemin, n° 30, 1977.

[5Dernière phrase peu claire, qui traduit surtout l’aversion de Deleuze contre un certain aspect ( officiel, orthodoxe et autoritaire) de Leibniz, favori des Grands auquel il aime à opposer l’hérétique contestataire Spinoza ; mais cette histoire de « piquage » de texte est bien peu vraisemblable. On se souviendra surtout de l’admiration réelle de Leibnitz pour Spinoza et de sa lettre au Père B. « Spinoza aurait raison, s’il n’y avait pas les monades »

[6A noter que Kant est mort à 80 ans et a écrit cette 3ème Critique à 66 ans, en 1790. Chateaubriand, même âge ; a écrit la Vie de Rancé à 76 ans


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