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KAYSER, Paulette.- Jacques Derrida - l’irrécupérable
Article mis en ligne le 23 octobre 2004
dernière modification le 13 novembre 2006

par r-c.
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Il était aussi et avant tout le porte-parole, le druide, l’avocat, le poète, le défenseur de l’incomplétude - c’est-à-dire de ceux qui manquent de quelque chose - des sans ... : sans-patrie, sans-état, sans-papiers, sans-logis, sans-emploi, sans-droits, sans-parole et aussi des sans-vie.

Dans son dernier cours à l’EHSS intitulé La bête et le souverain, il a abordé la vulnérabilité du cadavre, celle de celui ou de celle qui ne peut plus répondre aux autres, qui est absolument désarmé devant eux, dans la mesure où ils lui survivent et peuvent faire de lui leur chose.

Ecrire à ce moment même, à son sujet avec les meilleures intentions du monde est à la fois un geste d’admiration, d’amour et un acte de violence, comportant toujours le risque d’une appropriation, d’une déformation, le risque de - ce qu’il appelait si souvent - « manger l’autre ….. ».

Et pourtant : ne pas le passer sous silence, le porter en-soi, car l’écriture (si balbutiante, si maladroite qu’elle soit) est la moindre des choses que nous devons à celui qui a donné sans cesse, sans rien nous demander en retour.

Ses écrits survivent, ressourcent et demandent à être lus et relus encore. A chaque fois que je lis ou relis Derrida, un nouveau monde s’ouvre à moi. Non pas un contre-monde, au sens d’une critique symétrique - et donc récupérable - des injustices et des abominations du monde ambiant, mais un monde absolument ouvert, abyssal, comportant la possibilité de l’impossible et ceci dans tous les sens.

Son écriture désarme et désaxe le monde désespérant, en destruction permanente, sans merci, celui d’une mondialisation capitalistique et elle dévoile un monde présent et absent à la fois, ponctuellement là et pourtant toujours à venir, où les animaux seraient reconnus comme témoins témoignant, où les sans-voix pourraient se faire entendre, où les villes-refuges pourraient offrir une hospitalité incondionnelle et irréductible à celle du droit. Où la philosophie ne parlerait pas seulement du père, du fils et du frère, mais ferait précéder la mère, la fille et la sœur, sans pourtant s’arrêter à deux sexes : l’entrevue de l’innombrable. Une philosophie de la trace, c’est à dire une philosophie qui ne préconiserait aucun retour à l’origine, mais ouvrirait sur une multiplicité préoriginaire au sens d’une différenciation multiple an-archique qui précèderait un temps linéaire se défaisant sans cesse. La trace ne serait donc pas une trace originelle : elle aurait toujours déjà été trace de la trace.

Le cours de Jacques Derrida a représenté un lieu d’hospitalité et d’ouverture infinie à l’autre. Son enseignement s’y est toujours adressé à toutes et à tous, sans distinction. Tout le monde avait le droit d’y assister, le cahier qui circulait, souvent tant bien que mal, nous invitait seulement à signer notre présence, nous permettant ainsi de témoigner de l’émergence permanente d’une pensée fertile et inépuisable qui n’avait cesse de s’exposer à un public, de donner : pur don sans réserve.

Derrida répondait à toutes les questions posées dans la salle, aux bonnes, aux incompréhensibles, aux cris du cœur, aux absurdes, aux monologues des ventriloques… toujours à l’écoute de l’autre, toujours prêt à s’expliquer, à développer, à s’exposer davantage, à répondre de soi, à se faire réponse aux autres.

Désormais, il ne pourra plus répondre et nous poserons nos questions dans le vide. La fin du monde, la mort. Chaque fois unique, la fin d’un monde, tel que l’expose sa dernière grande publication, dédiée aux amis disparus.

Une fin qui se passe et toutefois ne passera jamais.

Car ce qu’il développait devant nous et pour nous ne nous quittera pas, survivra à cette fin, recommencement éternel.

Paulette Kayser, le 20 octobre 2004


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