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La tornade électorale américaine et le regard de Noam Chomsky. Par Ronald Creagh
Article mis en ligne le 27 octobre 2004
dernière modification le 27 novembre 2015

par r-c.
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Il suffit de se plonger dans un journal américain du dix-neuvième siècle pour constater à quel point les élections présidentielles ressemblent à une tornade qui balaie toute l’actualité à son seul profit. Tout le sort du pays semble suspendu entre deux ou trois noms. Puis arrive le dénouement prévisible : un rituel d’investiture paraît redonner au pays une innocence nouvelle.

C’est une évidence que les élections de 2004 représentent un paroxysme de cet événement climatique. C’en est une autre qu’aujourd’hui plus que jamais le reste de la planète l’observe passionnément.

A ce titre, comme tout événement d’actualité, la campagne électorale sert aussi de pince à linge pour exposer des points de vue à un public soudain plus concerné.

C’est ainsi que s’est diffusée la nouvelle que le philosophe linguiste Noam Chomsky se portait au secours de l’un des prétendants, John Kerry. Une interview au Left Hook puis, le 20 mars 2004, un titre à la une du Guardian, porte parole d’une certaine gauche britannique et phare pour une certaine gauche française, diffusait le scoop : "Chomsky soutient la candidature de Kerry, ’un Bush en plus léger’." [1]

Il allait de soi que la nouvelle allait être utilisée pour détruire la crédibilité de Chomsky, ébranler l’opinion anarchiste, et présenter l’agenda politique de tel ou tel groupe. Des amis qui nous veulent du bien, par exemple le Comité International de la Quatrième Internationale, ont sauté sur l’occasion pour reprocher à Chomsky d’épouser l’une des factions de la classe dirigeante. Citant un texte tronqué d’une interview antérieure, ils insistent sur le fait que Chomsky avait déjà pris position en faveur de cette candidature. [2]

Chomsky a donc clairement invité à voter contre Bush, pour l’éliminer.

Mais il est tout à fait arbitraire de soutenir qu’un vote de refus traduit nécessairement une approbation du rival. Ce que certains ont conclu. Ils ont même surenchéri en reprochant aux anarchistes d’annexer un Chomsky qui, en fait, se conduit en bon bourgeois.

Il va de soi que l’intéressé ne soutient absolument aucune candidature. Il l’a dit et répété.

Et comme il le rappelle, il y a une mauvaise et une bonne manière de connaître ses idées. La mauvaise est de lire ce qu’en disent les journaux. La bonne est de lire les textes mêmes de l’auteur. Il va donc de soi que les interprétations que je présente ici n’engagent que moi.

En fait, sur ce sujet, qu’il considère fort peu important, Chomsky s’est rarement exprimé. Voici, pour permettre à chacun de se faire une idée, quelques citations textuelles de Chomsky à la revue Democracy Now [3]. Il faut toutefois noter que, selon Chomsky, cette interview a été éditée. En particulier, il semble qu’il prenne l’initiative de parler des élections, ce qu’il ne fait jamais, alors qu’en réalité il répondait à une question qui a été supprimée. De même, une des réponses faites correspond à une question toute autre que celle que l’on voit ici...


AMY GOODMAN : La semaine passée, je suis allée à Cambridge pour parler avec le Professeur Noam Chomsky. Je me suis rendue à ses bureaux au Massachusetts Institute of Technology.

NOAM CHOMSKY : Nous sommes confrontés dans ce pays à de graves problèmes. Un de ceux-ci est la quasi totale désillusion, la disparition des bases d’une société démocratique. Je veux dire que si nous comparons, disons, cette élection avec celles du second plus grand pays dans l’hémisphère, le Brésil, nous devrions avoir honte. Ils ont des élections réelles, où il y a des enjeux, où ils élisent quelques organisations populaires de masse. Il leur est possible d’élire pour Président quelqu’un issu de leurs rangs, un homme d’origine paysanne, un ouvrier de la sidérurgie, un responsable syndical, quelqu’un sans éducation universitaire ni personnalité très impressionnante. Ils peuvent réaliser cela en dépit de handicaps bien plus grands que ceux qui existent ici.

Je veux dire qu’ici nous avons quelque chose qu’on appelle "élections", qui consiste dans le choix entre deux hommes, tous deux nés dans des familles de grande fortune et influence politique, qui sont allés dans les mêmes écoles privées, de haut standing, les mêmes universités élitistes, qui ont rejoint la même société secrète où l’on entraîne les gens à devenir des membres de la classe dirigeante. Ils peuvent se présenter aux élections parce qu’ils sont financés par à peu près les mêmes regroupements privés du pouvoir.

Tous deux comprennent que l’élection est censée se tenir à l’écart des enjeux. C’est que ces élections sont conduites par l’industrie des relations publiques, et elles sont menées d’une manière qui est conçue pour en écarter le public. Elles mettent l’accent sur ce qu’elles nomment les qualités : Est-il un meneur, un type sympa ? Est-ce qu’il lui arrive de se lamenter, ce genre de choses. La campagne électorale consiste en cela.

Très peu de gens connaissent leur position. En fait, il y a eu un sondage Gallup il y a environ une semaine, au cours duquel les électeurs ont été interrogés sur les raisons pour lesquels ils votent pour Bush ou Kerry. J’ai trouvé cela très frappant. Je veux dire qu’une des questions concernait leur prise de position quant aux enjeux. Vous savez, les programmes, les politiques. Cela tournait autour de 10%. Si l’on avait interrogé les gens, ils n’auraient pas su quoi répondre.

C’est comme cela que les choses sont supposées devoir se passer. Ceci est le symbole de quelque chose d’extrêmement grave. En fait, enjeu après enjeu, ce pays est très bien sondé. On sait beaucoup de choses sur les attitudes et opinions des gens. Elles sont essentiellement écartées de ce qui est à l’ordre du jour. On ne les discute pas ; elles sont radicalement différentes du consensus de l’élite. Elles ne font tout simplement pas partie du système politique. Ceci est un problème majeur.

Ces attitudes des gens ne sont pas mauvaises. En même temps que tout cela, il Il y a beaucoup de militantisme, à un très haut niveau, peut-être plus élevé que jamais. Il est désorganisé. C’est la manière dont fonctionne le pays, tout est morcelé, désorganisé, nul ne sait ce qui se passe de l’autre côté de la ville. Mais il y a beaucoup d’actions en cours, bien plus que dans le passé.

AMY GOODMAN : Pourtant vous dites que ces deux candidats diffèrent fort peu l’un de l’autre.

NOAM CHOMSKY : La population a été soigneusement exclue de l’arène politique, de la culture générale, de la culture dominante générale. Ce n’est pas un hasard. Cela a requis une énorme quantité de travail. Les élites étaient terrifiées par les années soixante, cette explosion de participation populaire à la démocratie et ainsi de suite. Et il y a une immense campagne pour contrecarrer cela. Elle se manifeste de toutes sortes de façons. Depuis ce qu’on appelle le néo-libéralisme – l’ouverture du système financier à des flux financiers libérés, qui sont bien compris comme étant une arme qui empêche les gouvernements de faire des choix, une arme contre la démocratie. De cela et jusqu’à l’énorme expansion des lobbies à Washington, jusqu’aux groupes d’experts (think tanks) de l’extrême-droite. Tout ce que l’on peut concevoir, tout ce qui est possible, a consisté en un effort pour remettre la démocratie dans le trou qui lui revient.

AMY GOODMAN : Pourtant, la personne qui souligne cela, vous, Ralph Nader, vous et Howard Zinn, et d’autres, avez signé à la surprise de beaucoup une lettre qui disait : "Ne votez pas pour lui".

NOAM CHOMSKY : Nous n’avons pas dit cela. En fait, je suis un peu surpris de cette surprise. J’ai adopté exactement la même position que celle que j’avais prise en 2000, à savoir que l’élection est une affaire marginale, qu’elle ne devrait pas nous distraire du travail sérieux qui consiste à changer la société , et la culture et les institutions, de créer une culture démocratique. C’est sur cela que vous travaillez.

Vous ne pouvez pas méconnaître l’élection. Elle est là. Mais elle est essentiellement conçue comme une méthode pour marginaliser la population. C’est une immense campagne de propagande pour amener les gens à se centrer sur ces grands spectacles personnalités et les amener à penser "C’est cela la politique".

Eh bien, ce ne l’est pas. Ce n’est qu’une partie marginale de la politique et, ici, une partie très marginale. Donc la chose essentielle est de poursuivre votre travail.

Vous ne pouvez pas la méconnaître. Vous devriez dépenser cinq minutes, peut-être, pour penser à ce que vous devriez faire. Durant ces cinq minutes, vous devriez reconnaître qu’il y a quelque différence entre les deux groupes qui se disputent le pouvoir, que l’un des deux se trouve être vraiment extrêmiste et extrêmement dangereux, et qu’il a déjà causé beaucoup de troubles et peut en causer bien plus. L’autre est mauvais, mais moins extrême et moins dangereux. Donc dans les cinq minutes que vous consacrez au sujet, vous devriez aboutir à la conclusion rationnelle, si c’est un Etat en ballotage, protégez-vous des plus mauvais. Si c’est un autre Etat, faîtes comme vous le sentez. C’est la même chose que j’avais dite en l’an 2000 durant les cinq minutes que j’ai consacrées à cette question."


Ces lignes, mais aussi les textes que l’on peut lire sur le site anglais de ZNet [4] permettent de résumer une partie des positions de Chomsky dans les points suivants.

1° Le système électoral est un grand spectacle, sans lien avec les problèmes réels de la nation.

2° La différence entre les candidats est minime, mais on ne peut nier qu’elle peut affecter les victimes présentes et potentielles à l’intérieur et hors de la nation. Par exemple, s’il fallait choisir entre Hitler et Bush, le résultat du vote ne serait pas indifférent et il serait préférable de voter pour Bush, du moins dans les Etats où il y aurait ballotage.

3° Les bases mêmes de la démocratie sont absentes de tout ce fatras, et les enjeux véritables sont volontairement écartés. Aussi ne faut-il ni sacraliser le fait de voter ni en faire fi, pas plus qu’on ne peut faire fi d’un ouragan.

4° Plutôt qu’un regard sur les candidats, il faut rechercher les intérêts qu’ils représentent.

5° La tâche véritable est de construire au jour le jour un mouvement populaire assez puissant pour forcer la prise en compte des enjeux réels de la société.

Il est sans intérêt de discuter si ces opinions sont anarchistes ou non, à moins de se considérer comme les gardiens de l’orthodoxie : laissons cela aux papabile. Il faut par contre noter que cette analyse s’adresse à un public de gauche qui, pour l’instant et dans sa grande majorité, est incapable d’entendre une pensée politique sans référence à la démocratie.

Il est donc essentiel de voir comment celle-ci est définie. Celle que propose Chomsky, fondée sur le mouvement social et les enjeux cruciaux, peut laisser sur leur faim ceux qui voudraient aussi lui voir définir des procédures différentes des pratiques actuelles. Il ne s’exprime pas, à ma connaissance, sur l’importante question des contraintes qu’une majorité peux exercer sur une minorité. Néanmoins, le refus de toute société hiérarchique exprime implicitement des valeurs que même un mouvement social majoritaire doit respecter. Il n’en est pas moins vrai que, sans ouvrir la porte à des manipulations éventuelles, aucun dogme ne peut être décrété dans l’abstrait... et pour les autres. Chaque situation a son moment de vérité, qui requiert et l’attention et l’humilité collectives.

Ce qui pose une question de fond pour les anarchistes. L’abstention n’est pas toujours pronée : aux élections espagnoles de 1936, qui virent les républicains arriver au pouvoir, les anarchistes s’abstinrent, contrairement à leur habitude, de préconiser l’abstention. Le vote n’est pas une question tabou.

Une argumentation souvent utilisée est que l’acte de voter constitue une reconnaissance de la légitimité des institutions démocratiques. Cette interprétation repose sur un faux présupposé et une illusion. Nul ne sait jamais ni ne peut savoir la signification qu’un électeur donne à son vote. A-t-il agi parce qu’il trouvait le candidat agréable à voir, parce qu’il détestait les rivaux, parce qu’il croyait accomplir un acte civique ou parce qu’il trouvait cela aussi amusant que de jouer aux courses ? Ce n’est donc que de manière abusive que des commentateurs prétendent tirer des significations d’un vote.

On ne peut non plus affirmer que tout est joué à l’avance et que le vote ne changera rien. En effet, nul ne peut prédire l’avenir ni savoir, devant l’imprévu de la vie, comment réagira le groupe au pouvoir. C’est la raison, d’ailleurs, pour laquelle il est tout aussi naïf de croire aux promesses des candidats.

Pour toutes ces raisons, le système électoral n’est que la caricature d’un processus de décision collective. Tel est le monde où l’on est contraint de vivre et c’est une illusion de croire qu’on n’en fait pas partie [5]. Se prétendre extérieur au système n’est pas d’un grand secours pour ses victimes.

Cela n’enlève rien à l’urgente nécessité d’en établir un autre.

Notes :

[1"Chomsky Backs ’Bush-lite’ Kerry" article de Matthew Tempest.

[2Voici le paragraphe complet, paru dans Left Hook : "Au demeurant, quoique les différences ne sont pas très grandes, elles existent en fait. Les candidats actuels peuvent créer des dommages graves, peut-être irréparables, si on leur donne une nouvelle mainmise sur le pouvoir – une mainmise très mince, mais qu’ils utiliseront pour accomplir leurs très sales et très dangereux objectifs.

Dans un Etat qui dispose d’une grande puissance, de petites différences peuvent se traduire en des effets très substantiels pour les victimes, dans le pays et à l’étranger. Ce n’est pas faire une faveur à ceux qui souffrent, et peuvent affronter le pire à venir, que de fermer les yeux sur cela. Ecarter le cercle de Bush signifie se boucher le nez et voter pour quelque démocrate, mais là n’est pas le dernier mot de l’histoire. Il faut construire, reconstruire en partie, la culture et les institutions de base d’une démocratie, et vaincre une clique extrêmement dangereuse dans la course présidentielle n’est qu’une toute petite portion de cette tâche."

[3Parus dans Democracy Now

[4Voir en particulier "Bush or Kerry ?" où l’on retrouve à quelques mots près une partie de ce texte

[5Qu’en est-il de celui qui demande à l’Etat une carte d’identité ou un visa ? de celui qui utilise un téléphone ou même l’Internet, ce nouveau pilier de l’économie capitaliste.


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