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Deux compte-rendus par Daniel Colson
COLSON, Daniel. Le Judaïsme libertaire d’Europe centrale.
Michael Löwy, Rédemption et Utopie, Le judaïsme libertaire en Europe centrale, Une étude d’affinité élective, P.U.F., 1988.
Article mis en ligne le 7 novembre 2004
dernière modification le 25 avril 2015

par r-c.
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Né en Occident, l’anarchisme a pourtant des origines multiples, des pays latins (Proudhon) au monde slave (Bakounine et Kropotkine), en passant par les différents courants anglo-saxons et le millénarisme espagnol avec son étonnant mélange de tradition chrétienne et judéo-arabe. Dans son livre Rédemption et Utopie, Le Judaïsme libertaire d’Europe centrale, M. Löwy met en évidence une autre origine : la pensée juive née à la fin du XIXe siècle en Allemagne et dans l’Empire Austro-Hongrois. Pendant une cinquantaine d’années il y aurait eu une rencontre entre le messianisme juif propre à cette aire culturelle, un messianisme violemment anti-étatique et sans "messie", et l’aspiration libertaire à une transformation radicale de la société, plus particulièrement à travers son expression "anarcho-syndicaliste", avec l’idée de "grève générale" insurrectionnelle et révolutionnaire, le "grand soir" qui a si longtemps hanté l’imaginaire ouvrier, en particulier dans les pays latins.

Erich Fromm

Dans son livre M. Löwy consacre de nombreuses pages aux auteurs engagés directement dans le mouvement libertaire (G. Landauer) et aux écrivains et philosophes les plus proches de ses objectifs, de W. Benjamin à G. Lukacs en passant par Kafka, E. Bloch ou E. Fromm. Mais le grand intérêt de son livre est d’attirer l’attention sur des écrivains moins connus du mouvement révolutionnaire et libertaire, parce que religieux, F. Rozenzweig, G. Scholem, L. Löwenthal ou M. Buber, que M. Löwy qualifie de "juifs religieux anarchisants". Dans une période marquée par les replis communautaires, il n’est pas inutile d’examiner et de discuter la façon dont les racines et les traditions des uns et des autres, forcément multiples, peuvent être porteuses d’un projet commun de transformation radicale de la réalité, de remise en cause d’un "progrès" technique et économique que W. Benjamin décrivait comme "un grand cortège triomphal qui passe au dessus de ceux qui jonchent le sol".

On connaît (à travers Kropotkine et Bakounine) tout ce que l’anarchisme doit au monde slave, au philtre et au creuset si singulier qu’a constitué la Russie, entre l’Orient et l’Occident. À côté des conditions contemporaines de son apparition (industrie, capitalisme) et des multiples traditions qui ont contribué à lui donner forme - du proudhonisme latin aux différents courants anglo-saxons, en passant par le millénarisme espagnol et son étonnant mélange de traditions chrétienne et judéo-arabe - le livre de Michaël Löwy met en évidence un autre apport essentiel : le messianisme juif d’Europe centrale.

Le "Messianisme historique".

L’importance numérique des militants d’origine juive dans l’histoire du mouvement libertaire [1] n’est pas seulement due aux circonstances ou aux intérêts de classe. M. Löwy montre qu’il s’agit, de façon beaucoup plus profonde, d’une véritable "affinité élective", entre l’anarchisme naissant et l’extraordinaire vitalité culturelle et sociale que connaissent au même moment les communautés juives d’"Europe centrale". La précision géographique est importante.

Il ne s’agit pas de n’importe quel foyer culturel juif. Alors que le judaïsme occidental (en France et en Angleterre plus particulièrement), mieux intégré dans des révolution bourgeoises plus anciennes, participe d’une conception républicaine et rationaliste du monde (à l’exception notable de Bernard Lazare) [2], l’Europe Centrale, sous influence germanique, voit fleurir un fort courant de pensée que, faute de mieux, M. Löwy qualifie de "messianisme historique". Pendant plus de cinquante ans il y aurait eu une rencontre entre la pensée juive de cette aire culturelle et l’aspiration libertaire à une transformation radicale de la société, plus particulièrement à travers son expression "anarcho-syndicaliste", avec l’idée de "grève générale" insurrectionnelle et révolutionnaire, le "grand soir" qui a si longtemps hanté l’imaginaire ouvrier, en particulier dans les pays latins. Dans son livre l’auteur insiste surtout sur les écrivains et les philosophes les plus connus, F. Kafka, W. Benjamin, E. Bloch, G. Lukacs, E. Fromm, en élargissant son analyse de façon très intéressante, à des auteurs qu’il qualifie de "juifs religieux anarchisants" comme F. Rosenzweig, G. Scholem et L. Löwenthal, M. Buber [3]. On peut seulement regretter qu’il n’ait pas eu le temps de s’intéresser aux nombreux militants, beaucoup moins connus, ayant participé directement au développement du mouvement anarchiste [4]. Seul Gustav Landauer fait l’objet d’un long développement.

"Romantisme" et "Philosophie des Lumières".

Une des nombreuses pistes qu’ouvre le livre de M. Löwy est d’ordre théorique. Selon lui, le "judaïsme libertaire" d’Europe centrale serait issu de la rencontre entre deux traditions antérieures : le "messianisme juif traditionnel" ; le "romantisme allemand classique". Deux traditions qui, en fusionnant, auraient donné naissance à une vision du monde entièrement nouvelle, profondément originale, "une modalité nouvelle de philosophie de l’histoire", un regard nouveau sur le lien entre le passé, le présent et l’avenir" (p. 250).

L’originalité de cette fusion est double. En effet, comme la plupart des autres courants qui ont contribué à produire l’anarchisme révolutionnaire (en particulier sous sa variante anarcho-syndicaliste), le judaïsme libertaire parvient à la fois à se démarquer radicalement de la vision "progressiste" et rationnelle de l’histoire issue de la philosophie des Lumières, mais aussi de la postérité autoritaire et fasciste du romantisme allemand. Comme ses cousins latins (français, italiens et, surtout, espagnols), mais aussi slaves (il faut relire Bakounine) le "messianisme révolutionnaire" juif-allemand d’Europe Centrale peut bien confondre ce que l’époque moderne avait mis tant de soin à séparer : sphère politique, sphère sociale et sphère "religieuse" (au sens sociologique de ce mot). Par ses caractéristiques, cette recomposition libertaire de la réalité ne peut que s’opposer violemment aux deux grandes caractéristiques du romantisme de droite : "le culte religieux et totalitaire de l’État d’une part, et celui du Guide suprême de l’autre" (p. 251).

Violemment antiétatique, comme tous les autres apports du mouvement anarchiste, le messianisme libertaire juif a également pour originalité d’être strictement "impersonnel", d’être un "messianisme" sans "messie", de refuser (comme l’"Internationale") tout "sauveur suprême", tout "sauveur charismatique" (ibid.).

Il est vrai que cette différence pourtant déterminante ne rassure qu’à moitié M. Löwy, inquiet du radicalisme de la critique que le judaïsme libertaire peut faire de la "rationalité moderne" et qui, manifestement, ne parvient pas à se défaire du soupçon d’"irrationalité" qui pèse aussitôt sur ce type de critique.

Les dernières pages du livre invitent pourtant à aller plus loin dans l’analyse. L’irrationalisme n’est pas toujours là où on croit le trouver. Cinquante ans après la disparition tragique du judaïsme libertaire d’Europe Centrale, M. Löwy observe comment la conception progressiste et rationnelle de l’Histoire issue des Lumières achoppe justement à rendre compte des "catastrophes de la modernité - comme les deux guerres mondiales, Auschwitz et Hiroshima" (p. 253), comment elle tend, soit à les transformer en événements transcendants, a-historiques, soit à les réduire à de simples "accidents de parcours", sur le long chemin de la "rationalisation" du monde [5]. De ce point de vue, la démarche du judaïsme libertaire et, avec elle, celle de l’anarchisme, révèlent toute l’actualité de leur puissance affirmative et interprétative.

Parce qu’elles sont "en rupture avec (la) philosophie du progrès et avec le culte positiviste du développement scientifique et technique", parce qu’elles donnent une voix à la lucidité et aux espérances des "opprimés", ceux pour qui, comme l’écrit W. Benjamin, l’histoire n’est pas une accumulation d’acquis mais un "grand cortège triomphal qui passe au dessus de ceux qui jonchent le sol" (cité p. 255), elles seules peuvent sans doute rendre compte rationnellement du caractère dramatique de ce siècle.

Autre conception du temps, qualitative, où le retour vers le passé sert à sauter vers l’avenir, dans un "écart absolu par rapport à l’état des choses existant", elles seules peuvent s’opposer à la cécité moderne, à la "nouveauté factice (et aveugle) de la marchandise", à "la répétition éternelle du toujours-le-même". (p. 253-254).

Notes :

[1Pour en avoir une petite idée, lire, le numéro d’Itinéraire consacré à Rudolf Rocker, no 4, 12/88 ; et W. J. Fishman, East End Jewish Radicals, 1875-1914, Duckworth, 1975.

[2M. Löwy exclut également de son livre les très nombreux militants d’origine juive (sociaux-démocrates ou anarchistes) issus de l’est de l’Europe, une distinction tranchée beaucoup plus discutable. Comment ne pas voir tout ce que des militants comme Voline, E. Goldman, Alexandre Berkman, ou R. Luxembourg, doivent au messianisme révolutionnaire juif, fut-il résolument a-religieux.

[3De M. Buber, cf. Utopie et socialisme, préface d’E. Lévinas, Aubier-Montaigne, 1977.

[4P. Kampffmeyer, W. Wess, L.Rothziegel, Y. Kaplan, R. Grossmann (dit Ramus), E. Müsham, E. Toller, etc...

[5Cf. la façon dont l’Humanité commente le dernier livre de F. Furet, en estimant que le "stalinisme" n’est finalement qu’un "moment" (bien court) dans la longue marche vers le communisme (sic). Là réside sans doute le moteur théorique de la façon dont l’ultra-gauche, marxiste et hégélienne, a pu, en toute bonne conscience, se fourvoyer, faute d’outils d’interprétation adaptés, dans une "réduction" économiste aveugle du nazisme et des génocides de la dernière guerre.


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