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AUZIAS, Claire. "Liber-terre : Les vieillards célestes ne seront plus clochards : un phalanstère pour nos vieux jours"
Article mis en ligne le 11 novembre 2004
dernière modification le 20 mars 2005

par r-c.
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René Schérer et Claire Auzias
Photo : Hans Müller-Sewing

I. VIEILLIR SANS ENTRAVES

Et d’abord que dois-je comprendre par vieillesse, vieillard ?

Dans l’Encyclopédie de Diderot, j’apprends qu’un vieillard, selon la médecine autorisée de l’époque, à la fin du XVIIIe siècle est quelqu’un de refroidi, d’un tempérament desséché ; c’est quelqu’un qui touche à la fin de sa durée de vie. On est vieux, selon cette source, vers 60 ans et décrépi vers 80 ans. Le bon vieux temps est celui des regrets qui prouvent au moins qu’on est mécontent de celui qui court.

Le Vieil de la montagne, quelques-uns disent le Vieux de la montagne, est le nom du prince des Ismaéliens ou l’Irak persien Molahedad dont les sujets se dévouaient pour assassiner ceux que leur prince tenait pour ses ennemis. Le premier vieil de la montagne fut Hassan-sabah en 493 de l’hégire, c’est-à-dire en 1099 des chrétiens qui fonde la seconde branche des Ismaéliens de Perse, les Assassins par corruption les Arsacides (en Syrie) fondateurs de l’empire des Parthes connus dans l’histoire des croisades comme assassins ; la source de ces récits se trouve dans les textes sur les croisades.

Les vieillards, poursuit l’Encyclopédie de Diderot, sont assiégés de mille défauts : l’avarice, ils espèrent peu, ils sont lents, ils temporisent, ils sont toujours alarmés sur l’avenir, ils panégyrisent de façon ennuyeuse le passé, ils sont des censeurs sévères et surtout de grands donneurs d’avis aux jeunes gens. Ils tremblent que le nécessaire leur manque, ils sont de mauvaise humeur, le passé est le temps de leurs plaisirs. Tout vieillard en général doit penser à la retraite, car il est un temps de se retirer, comme il est un temps pour paraître et abandonner la vie mondaine. Mais comment arrive cet affreux dépérissement de notre machine ?

- grossissement et graisse vers les 35 à 40 ans.. La peau se dessèche, les rides apparaissent, les cheveux deviennent blancs, les dents tombent,, le visage se déforme, le corps se courbe. En premier avant quarante ans apparaissent les premiers signes du vieillissement puis ils vont en augmentant. Jusqu’à 70 ans.

- La caducité vient à 70 ans, c’est la décrépitude et la mort avant 90 ans ordinairement. Il se produit une altération des os, du cartilage de la circulation sanguine, les mouvements deviennent plus lents les yeux et les lèvres deviennent ternes, le cerveau s’avachit ,c’est un triste hiver.

- La vieillesse est ennemie des plaisirs et tarit dans le cœur toute source de joie,, elle vous dégoûte du présent, elle est insensible à tout et redoute l’avenir, la vieillesse est plus vertueuse ; les vieux racontent ce qu’ils ont été en oubliant ce qu’ils vont cesser d’être.

Il me fallait repartir d’un tableau banal, de la vieillesse entravée par les idées reçues et les représentations dominantes afin de m’acheminer plus limpidement vers ce que je souhaite qu’elle soit, c’est à dire sans entraves.

II/ VIEILLESSE LUBRIQUE , VIEILLESSE DEPRAVEEE

Me reviennent en mémoire « la vieille dame indigne », « et vieilles dentelles », « la fée carabine » : trois fictions de vieillardes hors normes comme je les aime. Songeons encore qu’Alexandra David- Neèl voyage en Chine lorsqu’elle est âgée de 78 ans et renouvelle son passeport à l’âge de cent ans révolus. Au cinéma nous avons encore vu Harold et Maud, histoire, d’amour et d’amitié entre une vielle femme et un adolescent. Quant aux hommes de l’histoire qui s’écartèrent des sentiers battus sur le tard, il n’en manque pas : vous remplirez vous-mêmes les blancs-

Je cherche une rêverie, une fièvre pour m’embarquer dans une aventure collective qui, loin de m’enfermer me libère et loin de m’aliéner m’émancipe, loin de m’attrister, me fait rire. D’une part le choix d’une mortalité accélérée est, notamment dans la partie moyenne de la société mondiale, un choix capitaliste ( i.e. pas de recherche biologique vouée au bien-être du genre humain, d’autant moins que les chinois traditionnels tiennent pour acquis qu’une durée de vie normale est de cent cinquante ans, ce que l’on peut lire dans certain traité classique de médecine chinoise tel que le Nei Jing que j’ai lu en bande dessinée.

Et enfin, il y a, mes bien chers amis, parmi nous – et dans le contexte politique et social qui nous environne – un problème de défaite, de mélancolie, de dépression généralisée que je vous demande de considérer comme une affection collective avec solidarité et non point avec répulsion et rejet, éloignement et mise en quarantaine. Car la dépression c’est la mort annoncée. Là où il n’y a plus de joie ni jouissance, ni malice ni plaisir, ni enthousiasme ni intérêt, ni éros ni charme, guettent la tombe, la fin, et l’anéantissement. C’est pourquoi j’espère que nous sommes encore capables d’interractions, de récréations gratuites, voire futiles, d’amusements et de fantasmagories peu necéssairement sérieuses mais aux seules fins hédonistes et esthètes de nous enchanter un peu, beaucoup, passionnément….

« Le privilège de la vieillesse » ( pour utiliser des clichés éculés, c’est celui du concret limité que nous avons devant nous, de telle sorte qu’on ne peut plus s’offrir le luxe de l’ennui, de la morosité, du flirt avec les humeurs noires. Non. Ces passions là sont passions de jeunesse. La vieillesse est vouée à cueillir, au contraire, les urgences des plaisirs... ceux de notre temps bien sûr, non point des plaisirs juvéniles réservés à l’aube des apprentissages.

Je dois ici vous communiquer la trouvaille géniale de notre ami Alain Pessin sur laquelle s’articule mon propos. Alain nous dit : ce sont aux vieux d’inventer l’avenir, pas aux gosses qui ne le peuvent pas, pris qu’ils sont dans un état policier resserré d’une part, dans des besoins vitaux d’autre part qui les paralysent et les placent hors de propos. Contrairement aux idées reçues, les jeunes sont sans pouvoirs d’innovation. Ce sont aux vieux qui n’ont rien à perdre à inventer un monde futur. Les vieillards que nous sommes sont voués à bâtir un nouveau monde. Bonne nouvelle n’est-ce pas ? Je le répète, la trouvaille est d ‘Alain Pessin.

Lorsque nous nous sommes trouvés fuyards plus ou moins expulsés de Réfractions- et prenant la fuite à toutes jambes loin de cette revue ( « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi") que nous jugions conformiste et déplaisante et anti–anarchique, nous nous sommes réunis les quatre fuyards et avons conjuré dans la bonne tradition. C’est là qu’Alain nous déclara que les vieillards ont le nouveau monde à inventer. Car ils n’ont rien à perdre et tout à inventer, à explorer. Seuls les vieillards peuvent prendre les risques requis à l’imagination d’une porte de sortie de l’impasse du moment.

« Je ne suis pas de ceux qu’hypnotise le mot de révolution », écrivait Alexandra David-Neel.du temps qu’elle fréquentait assidûment les anarchistes. Qu’il s‘agisse donc de révolution, d’évolution est un aspect bien secondaire de la chose pour autant que nous demeurons dans « l’idéal anarchique » ; au sens précédemment décrit par René Schérer, d’harmonie. C’est à dire phalanstérien.

C’est à nous de prendre des risques car nul ne les prendra à notre place. Voilà dix ans que je sonde autour de moi l’hypothèse d’un phalanstère des vieux et voici ce que j’ai obtenu comme réponse. Mes interlocuteurs sont trop jeunes encore, ils ne sont pas encore retraités et gagnent leur vie normalement et, bien que peu fortunés, ils ne manquent de rien. Ils ont entre 50 et 60 ans, sont d’anciens barricadiers de mai 68, ils veulent bien parler d’après, mais ils sont de fait installés de nos jours dans leurs cités laborieuses respectives. Si le phalanstère suscite leur attention, il n’est pas d’actualité immédiate. Quand viendra leur temps de retraite oisive s’ils le désirent, dans cinq à dix ans, l’Europe sera déjà rachetée par les nordistes et il ne restera plus une once de terrain pour nos ébats collectifs à prix accessible.

De guerre lasse, mon phalanstère des clochards célestes, la communauté des terroristes à la retraite, le réseau des individualités solidaires contre une vieillesse dépossédée de tout ( à commencer par la dépossession de ses amis, de ses proches, de ses égaux et semblables, de ses complices et de ses cothurnes, de ses amants, amantes et amours, faunes et nymphes, etc.) eh bien petit à petit mon phalanstère rêvé se mue en littérature pour ne pas sombrer entièrement aux pertes et profits des vélléités sans lendemain. J’éructerai mes déceptions, faiblesses et inachèvements sur de blanches pages calligraphiées et vaille que vaille, le monument de ce désir s’accoutumera à son statut de remplacement. Je suis de ceux qui pensent que le rêve précède la réalité, que le désir déplace des montagnes et que la théorie crée la pratique, étant entendu par ailleurs que la vitesse de circulation entre cette infinité de points produit parfois la polyphonie audible et cohérente requise.

Mon phalanstère des clochards célestes est donc pour l’heure un vœu pieu.

C’est un lieu vaste permettant à plusieurs feux d’y co-habiter C’est un lieu par exemple en Cévennes, en Bretagne, dans la Crau, dans Marseille intra-muros, à Paris-ville, en Aragon, en Ariège, etc. ce sont donc, vous l’avez compris, des lieux.

Chacun de ces petits lieux est un lieu de vie éventuellement principal pour plusieurs feux, cinq ou sept par exemple. On agence ses fonctionnements matériels internes à son goût spécifique : cuisines communes/ et individuelles par exemple, buanderies et autres services collectifs, mais aussi espaces d’individuation, de solitude, de choix uniques. Célibataires ou couples non cohabitants tout comme toutes les formes d’agencement d’habitation sont ouverts aux participants, tels que cases pour les adolescents à l’entrée du domaine, comme chez les trobriandais. J’en passe… c’est à chacun d’élaborer son aménagement intérieur..

Chaque lieu de vie s’articule à d’autres, en réseau. On n’est pas vissé à sa terre pour toujours. On peut circuler de l’un à l’autre. Il existe un espace d’accueil pour les visiteurs, les hôtes de passage, les curieux et les picoreurs. Les bâtiments en dur peuvent être construits en bois , c’est moins cher, et alterner avec une série d’habitations ou de pièces mobiles : tentes, cabanes, etc. qui peuvent être gigantesques et offrent l’avantage de ne point figer un espace mais au contraire de le garder évolutif au gré des recompositions et décompositions qui adviennent immanquablement en de telles aventures parmi les membres ainsi que nous l’ont démontré les expériences des trente à quarante dernières années. Verdines, roulottes et caravanes peuvent s’aménager en espaces individuels, salons de musique, salles de télévision ou de cinéma et les immenses tentes touaregs font de parfaits salons de thé et espaces de conversation tandis que les youtres bouriates et de Mongolie ont prouvé leur résistance au froid et leur capacité de confort alliée à une mobilité précieuse.

A l’heure des déteritorialisations et des vitesses accentuées pour les affaires humaines contingentes nous en sommes pas contraints de raisonner en termes de pierres de taille classées historiques et fermant l’espace à toute irruption d’imprévu. On peut alterner les formes afin de mieux ouvrir le temps à sa création.

En unissant nos forces, nous pouvons nous désennuyer, répondre à l’indigence de nos propres pauvres par l’affirmation de nos capacités collectives, poursuivre nos chimères jusqu’à satiété et imposer nos choix de vie à leur réalisation micro-sociale sans languir pour un grand soir qui ne dépend que de nous mêmes. En réinstallant nos propres vies au centre de notre souci de nous-mêmes, il nous reste encore assez d’énergie physique et physiologique pour faire de nos vies nos chefs d’oeuvres d’émancipation, de désaliénation et d’espoir vers un mieux être, un mieux vivre, voire un exemple désirable d’exercice de nos libertés, renforcées les unes les autres pour refuser l’emprise d’un univers social et humain sombrant dans la barbarie et la régression généralisée.

Le phalanstère des vieillards dérangés est une manière de mettre en commun ce qui peut l’être sans s’attrister par des impératifs totalitaires ni d’inutiles obligations. On peut concevoir une immense bibliothèque collective dans nos unités phalanstériennes, mais rien n’interdit ses quelques rayonnages personnels pour ses petits trésors individuels qui nous font vibrer au son de leurs harmoniques, etc.…

Les phalanstères des vieillards rieurs seront traversés de tous les âges de nos choix, au goût et à la responsabilité spécifique de chaque unité. Il n’y a aucun pré-requis dictatorial. Le phalanstère est la construction de ceux qui y vivent et s’y engagent. Quant aux questions dangereuses qui nous mettent la police sur le dos, telles que consommation de drogues et détention d’armes, ayant pratiqué l’une et l’autre dans ma jeunesse, je suis mal placée pour moraliser à ce propos. Il y a moyen , chez les Harmoniens, d’harmoniser tout cela sans animosité ni vaine querelle car il y a place pour les abstèmes comme pour toutes les ivresses artificielles, de toutes essences, il y a droit de cité pour les pacifistes comme les non violents et autres végétaliens intégraux comme pour les tireurs d’élite, les adeptes des arts martiaux, les lanceurs de javelot ou les frondeurs patentés, dès lors que les modalités de chacun de ces exercices sont explicitement fixées par les phalanstériens eux-mêmes et respectées. Je suis pour la diversité démultipliée et je pense que sur le fond, chaque situation mérite son analyse circonstanciée ; que certaines luttes en des moments historiques définis se mènent les armes à la main et les morts en abondance ( la plupart inutiles) et que d’autres luttes réclament sang froid, impassibilité et mains nues ; tout comme d’autres enfin ne se peuvent engager que par la beauté souveraine et inaliénable, l’aveuglante beauté d’un geste et d’une geste sûre d’elle-même.


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