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CREAGH, Ronald. "Le privilège de l’âge"
Texte présenté à la conclusion des 6es Rencontres de Bieuzy
Article mis en ligne le 12 novembre 2004
dernière modification le 23 décembre 2004

par r-c.
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Il n’est pas donné à tout le monde de vieillir. Parvenir à un âge avancé est un privilège momentané, mais bien réel. Recevoir des signes de déférence, prêter une oreille plus attentive à la vie et à son entourage, prendre de la distance par rapport aux événements et, surtout, jouir plus longtemps des êtres aimés et leur offrir le meilleur de soi, tels sont certains des bénéfices possibles d’une longue existence.

Il existe cependant des nuances. La nature ménage les uns et maltraite les autres. En revanche, ce qui est insupportable, le rang qu’on occupe dans la société modifie les règles du jeu. Dans un monde où l’argent est la référence suprême, la richesse est un facteur important. Les nations prospères sont les plus avantagées, car l’espérance de vie y est plus grande. Et les classes sociales les plus opulentes bénéficient d’une plus grande longévité : la vie d’un ouvrier de banlieue est en moyenne plus courte que celle d’un grand bourgeois.

Il n’est donc pas surprenant si une partie du monde vit sous le régime de la gérontocratie, c’est-à-dire du gouvernement des vieux, du moins de ceux qui tiennent les rennes de la politique et les cordons de la bourse. Mais c’est de moins en moins le cas lorque se substituent des organisations bureaucratiques qui peuvent, par exemple, organiser une fuite de capitaux si un gouvernement leur déplait ; par ce moyen qui fausse le jeu de la démocratie, ils le ramènent "dans le droit chemin". Les potentats septuagénaires ou les bureaucraties qui dirigent une entreprise ou gèrent des sommes considérables ne s’intéressent le plus souvent qu’au profit immédiat. Le sort des générations futures et celui de la planète est le cadet de leur souci. Après eux, le déluge.

Ce prestige de l’âge était aussi reconnu dans certaines catégories sociales et dans certaines cultures. Le patriarche de la tribu ou de la famille disposait d’un certain pouvoir. En France, par exemple, les petits propriétaires ruraux, titulaires de l’exploitation, avaient le dernier mot dans les choix importants quand ils ne dictaient pas les choix quotidiens. Leur épouse était le plus souvent sous leur dépendance financière ; quant à leurs enfants, la fortune familiale décidait du choix du conjoint, de sorte qu’en ce domaine aussi le père disposait du pouvoir.

Ce système patriarcal s’est effondré quand la petite paysannerie fut ruinée par l’industrialisation et par l’Etat. L’exploitation qui, de génération en génération, avait donné responsabilité et prestige au premier enfant mâle s’évanouissait du fait de l’’endettement et de la faillite, détruisant par là même la déférence accordée au patriarche.

Cette perte de pouvoir s’est accompagnée d’un phénomène plus général, la dissolution de la famille élargie. Le foyer se réduit souvent au couple, voire à la mère célibataire et aux enfants. Les personnes âgées sont ainsi mises à l’écart, comme aussi les oncles et tantes célibataires qui étaient restés au foyer.

Ne parlons pas ici de cette forme de vieillesse qui est celle des esprits clos : ceux-là sont des vieux dès leur jeunesse et il est probable qu’ils ne changeront guère. La vieillesse dont il est ici question, c’est "le grand âge", phénomène complexe, lié à la classe sociale, au pouvoir dont on dispose dans la sphère familiale et aux formes de cohabitation qu’on peut adopter.

L’apparence sociale est un atout ou un handicap. On a beau se sentir jeune, l’entourage porte un regard différent. Les industries des cosmétiques ont, depuis des décennies, promu dans les magazines et la publicité l’image de l’éternelle jeunesse d’un corps aseptisé, sans odeur et sans histoire. Les nouveaux retraités ont intégré le jeunisme dans leur discipline de vie : ils s’efforcent de paraître juvéniles par toutes sortes de sports et d’artifices ou dans leurs goûts musicaux. Les premiers cheveux gris et les premières rides provoquent le même choc que les premières éraflures d’une voiture neuve ; avec une différence : on ne s’y habitue pas.

L’individu à la retraite évoque dans son entourage l’idée d’oisiveté : chômeur ou pas, la personne sans emploi attire parfois le blâme et souvent une jalousie instinctive. Pourtant, l’arrêt des activités professionnelles est souvent l’occasion d’une crise. Les uns, pour ne pas se sentir mis au rencart, multiplient les occupations et vivent dans la turbulence ; les autres, au contraire, incapables de se trouver une activité valorisante, sombrent plus vite dans la sénilité.

L’actuelle société de consommation suscite l’âgisme et met en œuvre la ghettoïsation des vieux. Son mode de discrimination des personnes âgées s’est opéré en deux temps. Dans une première étape, durant le baby-boom des années 1960, elle a ciblé les consommateurs par tranches d’âge, plus particulièrement les jeunes. Elle a ainsi secrété une collectivité purement statistique et catégorielle. Or un groupe statistique ou des traits partagés ne transforment pas une classe d’individus en communauté : la classe des femmes blondes ou des hommes d’un mètre soixante et onze ne constitue pas pour autant un groupe social. Pas plus qu’un jeune énarque avec un jeune postier.

Le baby-boom des années soixante a donc ouvert l’appétit des marchands, qui créèrent le phénomène jeunesse - notamment par la mode et la musique. Puis, les revendications liées à la libération sexuelle et au choix d’une identité ont suscité leurs institutions propres : associations, librairies et commerces. On peut craindre que le papy-boom ne voie proliférer les clubs du troisième âge, les revues spécialisées, les agences de voyage ou de l’immobilier. On peut ainsi labelliser cette catégorie de personnes dans le qualificatif pseudo-prestigieux de "senior" et l’enfermer dans un ghetto. Encore faudra-t-il avoir l’air jeune et disposer d’un certain pouvoir d’achat ; les autres seront écartés et culpabilisés.

L’âge de la lutte extrême, tous terrains, contre les adversaires extérieurs et intérieurs, qu’évoque Roger Dadoun, est donc aussi, comme le rappelle Suzanne Weber, un moment révélateur de l’absurdité d’un système où l’argent est le référent majeur et où la solitude résulte de la privation de relations authentiques. Elle oppose à ces épreuves la nécessité d’être en bonne compagnie avec soi-même. Et pour cela prendre de la distance par rapport à soi, intérioriser des objets d’amour et donner toute sa valeur à l’instant et au fantasmatique.

Pourtant, l’âge reste un privilège. Les anciens se situent dans l’histoire de longue durée, ce qui leur permet une certaine distanciation. Ils sont la mémoire de la famille et de la collectivité, leur savoir est unique et irremplaçable. Ils ne sont plus dans une situation de concurrence et sont donc mieux écoutés. Par delà leurs enfants, ils jettent un pont vers la génération suivante, pour des échanges plus libres et moins tendus, chaque partie amenant ainsi ses richesses complémentaires.

Ils ont aussi pris leur distance par rapport à l’action et à ses obligations. Ils peuvent jouer. Or la nature joue avec elle-même. Observer ce jeu, méditer sur la vie plutôt que sur la mort, partager des imaginaires créatifs, c’est sortir du conformisme de la jeunesse et des adultes, c’est apprendre à ne plus être vieux.

Seuls les anciens peuvent rêver d’autres avenirs. Car la vieillesse n’a pas d’âge : elle n’existe que chez ceux qui ont tué en eux-mêmes la part de l’utopie. Sortir du statut d’adulte pour entrer dans le grand âge, tel est le privilège que le temps accorde parfois.

Emma Goldman (2e à g.) Alexandre Berkman (à d.)

flèche Sur le web : 6es Rencontres de Bieuzy

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