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FREDERICK, Françoise. "que viva la révolution"
Article mis en ligne le 12 novembre 2004
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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Refuser la lutte quand elle est perdue d’avance est une preuve de sagesse, mais enfin nul n’est forcé de supporter l’insupportable.

Ainsi pensait, Alphonse, dernier arrivé de la maison de retraite « Les jardins d’Epicure », marmonnant dans sa barbe blanche. Il s’avançait pas à pas, plissant ses yeux derrière ses gros verres de lunettes, martelant le sol de sa canne, avec vigueur. Il entra dans la salle, où étaient regroupés les quelques vieillards valides du foyer.

Certes, son arrivée avait été difficile ; quitter son appartement niché sous les toits, où il avait vécu, ri, aimé, pleuré, durant toutes ces années, entouré de ses objets familiers, de ses amis, de ses relations, avait été une perte douloureuse. Il s’était résolu à laisser cette lumière de Paris qu’il aimait tant, les bruits de la rue, le trafic, la foule, les cris des enfants de l’école de la rue voisine, mais vivre chez lui devenait trop difficile.

Ses neveux, pleins d’attention et de bons sentiments, l’avaient persuadé d’essayer, d’aller y voir au moins. L’idée de faire de nouvelles rencontres, de pouvoir échanger des idées, de laisser encore place à de nouveaux hasards, de vivre avec moins de soucis matériels, l’avait décidé.

OUICHSTE ! La directrice, une petite femme gironde, lui avait tenu un discours magnifique sur les services offerts, la disponibilité des personnels, l’importance du bien être et du bien traité apportés aux résidants. Il ne serait presque senti pousser les ailes de la royauté. Puis…

Elle lui avait remis :

-  une charte de qualité
- 
-  un livret d’accueil
- 
-  un plan de projet individualisé à préparer
- 
-  un règlement intérieur
- 
Il n’avait pas osé lui dire tout de go, que l’écriture de ces ouvrages sans doute fort intéressants, était trop serrée, les caractères trop petits, qu’il lui faudrait du temps et une bonne loupe pour les déchiffrer.

Pas de place pour beaucoup d’imprévus, de hasards dans tout cela ; tout semblait avoir été codifié, tableauétifié

Son instinct lui dit de se méfier, et modula à la baisse son enthousiasme déjà mesuré.

Les autres « anciens » l’avaient accueilli avec indifférence, tout au plus un peu de curiosité. Un étrange malaise l’avait gagné. Il les trouvait éteints, silencieux ; d’ailleurs c’est le silence qui l’avait surpris en arrivant ; lui qui jusque là vivait entouré des bruits et embarras de la ville et des hommes.

Aujourd’hui, il était question d’activité physique. Une jeune femme, animatrice, leur vantait les bienfaits et plaisirs de la gymnastique douce. Lui, qui avait horreur de la gymnastique, du foot, et autre gesticulations, depuis la primaire. Il aimait marcher, tracer dans sa ville, et plus loin dans sa jeunesse danser sur des musiques rythmées, évoquant le bonheur des corps désirants en mouvement, et de la vie cubaine. Mais la gym ! …

La jeune femme leur expliqua qu’ils utiliseraient des ballons et balles en mousse et plastique, dans une salle au nom impossible « snuzelen » digne des feuilletons américains serinés par la télévision pour faire rêver le pauvre peuple. Il y aurait des musiques relaxantes, des jeux de lumières…

Les autres résidants, qui devaient tous bénéficier du statut de résidant privilégié comme lui, semblaient absents ; quelques uns écoutaient avec un sourire poli.

Il sentit un frémissement de rébellion le gagner. Il demanda à l’animatrice, si les promenades à l’extérieur se faisaient en rang, deux par deux.

Un peu surprise, elle sourit d’un petit air pincé et patiemment lui expliqua qu’il avait beaucoup d’humour, mais que cela était sérieux, indispensable pour leur bonne santé physique et mentale. Le pire, c’est qu’elle semblait convaincue de ce qu’elle avançait. Il jeta un œil du côté de ses condisciples et discerna chez quelques uns de furtifs sourires et mouvements de contentement. Un homme droit, et une petite dame toujours bien mise nommée Violette lui firent un clin d’œil. Bon ! il avait des alliés dans la place ;

La séance n’eut pas lieu ce jour là, le temps étant passé en palabres. Il en ressentit pourtant quelques courbatures supplémentaires et invalidantes pour ce soir et sans doute quelques jours à venir.

Ils disposaient d’une bibliothèque accessible 2 fois la semaine : de dix heure à midi, heure à laquelle il aimait sortir, marcher dans la rue, aller à la BN

Quelques romans de Gauthier, Zola, B. Cartland, A. Christie,des revues sur l’automobile, le tricot le foot et cinémondes, faisaient le fond de la littérature sensée les cultiver. Tout de même télérama y figurait. De toute façon, les télés s’éteignaient automatiquement à 22h30,juste à l’heure des quelques émissions intéressantes d’ARTE.

IL se jura s’il restait de faire venir une partie de sa bibliothèque, Tolstoï, Marcuse et divin marquis, Apollinaire et tous las autres, d’organiser un circuit de lecture parallèle. Peut-être même pourrait-il proposer des soirées littéraires dans sa chambre, des rencontres de discussions ;Après tout, n’était-ce pas pour entretenir leur cerveau et mémoires, ce serait plus plaisant que leurs fichus « ateliers mémoire » ; ils pourraient parler de poésie, de philosophie, d’art, de musique, d’histoire, de politique, d’amour peut-être .Ils rêveraient d’un autre monde ; meilleur que celui qu’ils avaient traversé, sans réussir à suffisamment le bonifier. D’ici là, il y aurait du travail pour réveiller les consciences et contester l’ordre ici établi. IL demanderait à son neveu préféré, de lui apporter quelques bonnes bouteilles de bordeaux et ses petits cigares. Bien sûr, le règlement stipulait que l’introduction d’alcool était formellement interdite dans l’établissement sans accord de la direction, et il était interdit de fumer. Il ferait apporter aussi ses disques : les chants de la Commune. ,le jazz, Archie Shepp et aussi Buena Vista, et Léo et Brassens

Dans la bibliothèque un ouvrage attira son attention. « les capacités individuelles du sujet âgé » Sans doute, une jeune stagiaire aide- soignante l’avait- elle oublié là. Sa lecture le conduisit de surprise en terreur.

Parlait-on de lui, de ces personnes âgées, riches de leurs vies, de leur passé ,de leur condition d’êtres humains, libres et fiers ?

Il se vit réduit à l’état d’objet, pire de nourriture, que ces auteurs découpaient en rondelles, pour mieux le faire disparaître, comme une meute anthropophage se jetant sur les proies qu’étaient les vieux.. Tout son être devait donc se résumer dans ces colonnes de la grille à GIR ? oui pour agir , ils étaient féroces, ces soignants, bureaucrates, et autres races mal définies. Puis il lut que leurs différents sens devaient être stimulés pour entretenir le bon état des personnes âgées en institutions ;

Bon ! ils allaient leur montrer à ces jeunes comment stimuler les différents sens. Il décida d’organiser une réunion de résistance ce soir même. A l’heure du passage entre l’équipe de jour et de nuit, un sas s’ouvrait pour eux. 5 personnes répondirent à son appel . Il se sentait revivre. Oubliée l’arthrose , les rhumatismes, les migraines, les tristesses. Ils allaient leur montrer à tous ces empêcheurs de vieillir en rond ce qu’était leur vie, qui ils étaient.

Yvon, ex employé des postes, amenait une terrine de paté que confectionnait sa cousine à la mode de Bretagne,qui lui rendait visite trois fois par an. La petite dame Violette, apporta des biscottes soigneusement sélectionnées au petit déjeuner et goûter pour éviter les sans-sel. Un autre aporta du tabac à rouler ; une atmosphère de complot planait sur le groupe. Jusqu’à une heure, ils firent connaissance, devisèrent, et convinrent de se retrouver trois jours plus tard pour organiser un plan de refus des brimades contraintes et maltraitances dont ils se sentaient l’objet.

Ainsi fut fait. Ils rédigèrent un manifeste, dénonçant l’ostracisme dont ils étaient victimes en qualité de vieux. Enfin après 6 mois de lutte souterraine puis ouverte, refusant les traitements médicamenteux visant à endormir leur agressivité, ils décidèrent de quitter cet endroit d’infamie, de constituer une communauté , gérant eux-même les aides dont ils avaient la nécessité, accueillant de plus jeunes qui venaient là se ressourcer, choisissant de partir à l’heure qu’ils auraient choisie, accompagnés des compagnons d’automne de leur vie.

Ainsi fut fait !

Alphonse mourut à 104 ans , par un beau jour d’été, au son de la cucaracha, sachant que la science ne pourrait plus alléger ses faiblesses corporelles. Violette avec laquelle il avait noué une idylle, l’avait précédé de façon imprévue une nuit dans son sommeil . Quant à Tanguy, plus jeune de quelques années, il trouva un compagnon de vie en Marcel, qui lui avait avoué son amour. Tous vécurent encore quelques belles années, nourris de nouvelles arrivées, rencontres et bonheurs de vie.

9 et 10 octobre 2004
FREDERICK Françoise

Pour les Vièmes rencontres LIBER-TERRE « VIEILLIR SANS ENTRAVES » BIEUZY-les EAUX 56


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