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SIMONNOT, Dominique. "Une chorale pas pour les enfants de choeur"
Article mis en ligne le 24 décembre 2004
dernière modification le 6 juillet 2015

par r-c.
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Devant la Santé, au mur des Fédérés... la Canaille fait résonner les chants révolutionnaires [1].

"Les choristes sont une vingtaine. Parmi eux, Hanlor (à g.) et Dominique Grange (guitare), ici à l’Espace Louise-Michel, dans le XXe arrondissement de Paris.
Photo : Jean-Michel SICOT-Libération

En février, sous les fenêtres de la prison de la Santé, près du boulevard Arago à Paris, les gardes sont surpris. Un accordéoniste, un siffleur, une rousse qui gratte la guitare, toute une petite troupe chante à pleins poumons. Des chants révolutionnaires ou anarchistes, des chants de la Commune de Paris. Les barreaux des cellules s’ornent de tissus rouges. « Qui est le responsable ? », râlent les policiers. « Nous sommes tous responsables ! », clament les chanteurs. « Que faites-vous là ? », continue la commissaire appelée en renfort. « Pour gagner du temps », Lucio, 73 ans, leur a tenu un discours : « Nous chantons pour les prisonniers, des chants qu’il faudrait apprendre dans toutes les facultés, ce sont des chants de la Commune, des chants de notre histoire ! » Il a pointé du doigt un homme et une femme. Deux avocats, Mes Irène Terrel et Jean-Jacques de Felice : « Ce sont les avocats de Cesare Battisti, nous chantons pour lui ! » Mais l’écrivain, depuis en cavale, n’a rien entendu. Sa cellule ne donnait pas sur la rue.

Ce soir-là, les gars accrochent des tissus rouges aux barreaux, certains chantent aussi. Les policiers laissent les chanteurs égayer un moment la vieille prison puis, presque gentiment, les repoussent vers le boulevard. La même scène s’est répétée en juin, le soir de la Fête de la musique. « Nous avons dit que les prisonniers ont droit aussi aux chants et je voyais bien de la sympathie dans les yeux des policiers ! », se souvient Lucio. « Ils ont d’abord dit qu’ils allaient nous arrêter, et puis non. C’est tout l’intérêt de chanter, ce n’est pas méchant », s’amuse la chanteuse Dominique Grange.

Hélicoptère. La Canaille, chorale libertaire, est une bonne bande. Une vingtaine, dont Hellyette Bess, la « mamma d’Action directe » ; Dominique Grange, artiste des barricades de Mai 68 ; Oreste Scalzone, figure des Italiens « réfugiés » en France ; Nadine Vaujour, qui fit évader son mari de prison en hélicoptère (elle vient quand elle peut, elle habite loin) ; Lucio Uturbia, l’Espagnol anarchiste qui, pour financer la lutte antifranquiste, inonda l’Europe de faux traveller’s chèques et de faux papiers ; Ricardo, un ancien du MIR chilien, président de l’association des ex-prisonniers politiques chiliens... Et d’autres encore : des anarchistes, des libertaires. « Pas une chorale de repris de justice, sourit Hanlor, une des plus jeunes, une chorale d’épris de justice. »

C’était la nuit de l’an 2000, à la Fête de la musique, ils sont plusieurs, place des Vignoles, à entonner des couplets dont ils ne connaissent pas la suite. Hervé en était : « C’est là qu’on a vu la belle rousse, on savait qui elle était, on l’a emmerdée : "Chante-nous les Nouveaux Partisans !" Elle disait : "Vous êtes dingues, j’ai pas chanté depuis vingt ans." On disait : "C’est pas grave, on la connaît par coeur !" On ne la connaissait pas mais on savait qu’on avait avec elle un passé commun ! » Emue, d’après les autres, « sûrement pas », conteste-t-elle, Dominique Grange a repris sa guitare [2]. Pas évident : « Je ne chantais plus depuis si longtemps, alors que c’était ma vie, mon métier, mais je refusais de l’exercer tel que le show-biz l’impose, en jouant le jeu des concessions. » Ça ne devait pas marcher bien fort en effet : « En 1982, Libération m’avait classée dans "les horreurs de l’année". D’accord, c’était avec Marianne Faithfull, mais ça m’a bien fait chier ! ». La Canaille, pour elle, « c’est une façon de contourner le système, de chanter quand même ». Des chants engagés, « {}je ne sais pas chanter autre chose, il faut que ça véhicule des idées ». La chorale s’est formée.

A leurs débuts, ils braillent, comme dit Hervé. Pendant deux ans, une fois par mois chez Grange et le dessinateur Tardi, son compagnon. Décision est prise d’engager un chef de choeur. Un jeune, un professionnel qui ne connaît pas du tout le monde militant. Un peu éberlué. « Il a eu du mérite, on était dilettantes, raconte Oreste, il a fini par vachement se passionner et il nous a forcés, nous a appris plein de choses, les pupitres et la polyphonie. » Comme rien n’est simple, il y en a qui s’énervent. Entre ceux qui refusent de payer au maître de choeur l’écot des 10 à 15 euros par personne à chaque leçon, parce que c’est inégalitaire pour ceux qui n’ont pas de sous et ceux qui refusent parce qu’il est « idéologiquement intolérable » de payer quelqu’un pour chanter. Prié de ne plus venir, mais pas rancunier, le « maître » vient quand même les écouter. Hellyette aime La Canaille, « c’est un repos militant, où on ne parle pas de choses graves, où on se détend en bavardant après le chant ».

Bande à Bonnot. La Canaille se retrouve maintenant chez Lucio, dont la maison, dans le XXe arrondissement, est surplombée d’une enseigne Espace Louise-Michel, haut lieu de réunions et de débats. Les chants s’entonnent sous les portraits de Jules Vallès et de la « Louve rouge ». Le répertoire est ciblé. C’est peu dire. De la Butte rouge, avec son « sang des copains » à « Nous sommes tous condamnés, nous sommes les sacrifiés », de la Chanson de Craonne, composée en 1917 après le massacre du chemin des Dames. Ou la Java des Bons-Enfants, écrite par Raymond la Science de la bande à Bonnot [3], guillotiné en 1913, qui raconte la fameuse affaire de la bombe trouvée dans la rue et rapportée par les policiers au commissariat des Bons-Enfants, où elle a explosé. Il y aussi « La vie s’écoule, la vie s’enfuit, le temps s’achète au supermarché, le temps payé ne revient plus, la jeunesse meurt du temps perdu » d’un anonyme belge « dont tout le monde sait qu’il s’agit de Raoul Vaneigem » ­ le célèbre situationniste ­ et qui célèbre une grande vague de grèves en Belgique en 1961.

La Canaille est rodée mais elle n’est pas à louer. Ce n’est pas facile de mobiliser, entre les enfants, les boulots et les autres tâches militantes. Elle se produit à la demande ou à l’envie pour des causes. Souvent confidentielles, comme la sortie d’un bouquin sur la « chanson sociale ». Ou plus fréquentées, ainsi, devant le mur des Fédérés. Ils chantent aussi à Merlieux (Aisne) où s’organise un Salon du livre off. Au programme, l’Internationale, bien sûr, et le Déserteur, dont La Canaille a repris la fin originelle et non pacifiste de Boris Vian : « Prévenez vos gendarmes que je tiendrai une arme / Et que je sais tirer... »

Notes :

[1Paru dans Libération le 24 décembre 2004. Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteure et de la rédaction.

[2Coffret de deux CD de Dominique Grange, « l’Utopie toujours... », Edito Hudin, 2004, Mélodie Distribution.

[3Note de René Biname : "en 1892, un policier ramène au commissariat de la rue des Bons-Enfants une marmite suspecte et la retourne. Boum. C’était une marmite à renversement. Lui et quatre de ses collègues n’entendront jamais la chanson que l’anecdote inspirera à Raymond Callemin, dit Raymond la Science, un des comparses de la bande à Bonnot"


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