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DOUGLASS, Frédérick. Mémoires d’un esclave
Article mis en ligne le 28 janvier 2005
dernière modification le 30 novembre 2015

par r-c.
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Il y a deux siècles, nombreux étaient ceux qui considéraient l’esclavage, cette “ institution particulière ”, comme une chose acceptable, morale, voire tout à fait normale. Face à tant de cruauté, d’injustice et d’impunité, des voix se sont élevées, aux Etats-Unis et dans le monde entier. Aujourd’hui plus personne ne pense que l’esclavage est une bonne chose.
Publier ces Mémoires d’un esclave, c’est non seulement travailler contre l’oubli et la banalisation des luttes, mais c’est aussi rappeler que, au milieu d’un océan de phénomènes tenus pour acceptables, moraux, voire tout à fait normaux (capitalisme sauvage, exploitation des humains et de l’environnement, course aveugle au profit), il n’est pas vain de résister.

Editions Lux, collection “ Mémoires des Amériques ”. ISBN : 2-89596-017-8

Introduction

“Agitate ! Agitate ! ”

Toute l’histoire des progrès de la liberté humaine démontre que chacune des concessions qui ont été faites à ses nobles revendications ont été conquises de haute lutte. Là où il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès. Ceux qui professent vouloir la liberté mais refusent l’activisme sont des gens qui veulent la récolte sans le labour de la terre, la pluie sans le tonnerre et les éclairs : ils voudraient l’océan, mais sans le terrible grondement de toutes ses eaux.

Frederick Douglass

En février 1818 [1] , sur une ferme située près d’Easton [2] , au Maryland, dans le sud des États-Unis, une jeune esclave appelée Harriet Bailey [3] donna naissance à un garçon.

Cette femme avait toutes les raisons de penser que la vie qu’elle venait de donner serait aussi misérable que la sienne et que celle de ces centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants alors enchaînés dans l’enfer de l’esclavage. Elle songea probablement, comme toutes les autres mères esclaves, qu’elle ne pourrait guère offrir à son enfant plus qu’un nom. Mais elle n’ignorait pas l’importance de ce présent, si précieux parce qu’il confère à qui le porte un minimum d’identité et contribue à lui donner un semblant de dignité humaine susceptible d’alléger le fardeau des chaînes. On peut donc supposer qu’elle choisit avec le plus grand soin le nom de son enfant. Il allait s’appeller, ainsi en avait-elle décidé, Frederick Augustus Washington Bailey.

Mais, cette fois, rien ne devait se passer comme prévu. Contre toute attente, cet enfant ne serait pas toute sa vie un esclave et, ne gardant que le prénom que lui avait donné sa mère, il allait devenir universellement connu. Son parcours serait aussi remarquable qu’improbable : le petit Frederick apprendrait à lire et à écrire, en grande partie seul ; puis, ayant réussi à passer au Nord et à fuir l’esclavage, il deviendrait un des plus célèbres, des plus éloquents et des plus passionnés abolitionnistes ; il serait aussi un des plus illustres orateurs de son temps et un écrivain qui aura non seulement cherché, mais aussi, et c’est beaucoup plus rare, trouvé une part de son salut dans la littérature ; il serait encore un philosophe et un politologue de tout premier plan ; un conseiller des présidents ; enfin et surtout il serait un combattant lucide et fermement engagé dans toutes les luttes menées contre toutes les injustices.

Car Frederick Augustus Washington Bailey allait devenir Frederick Douglass, c’est-à-dire un de ces êtres plus grands que nature dont l’Histoire gratifie parfois l’humanité, peut-être pour lui rappeler que tout n’est pas perdu.

Le texte qui suit, et dont nous proposons une traduction pour la première fois intégrale et annotée, est le premier écrit de Frederick Douglass. Il a paru en 1845, sous le titre : Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave. Written by Himself. La puissance de l’inspiration, l’originalité et le talent de l’écrivain allaient propulser Douglass aux premiers rangs des auteurs de récits autobiographiques d’esclaves, genre littéraire en plein développement à l’époque, et lui ouvrir toutes grandes les portes du fulgurant parcours qui allait être le sien. Le livre avait pourtant été rédigé dans un but ponctuel et stratégique bien précis. Douglass voulait en effet établir la crédibilité de l’orateur abolitionniste qu’il venait de devenir. Passé au Nord depuis quelques années à peine – son évasion date de 1838 –, il était devenu, dès 1841, un porte-parole bien en vue de la cause antiesclavagiste. Or de nombreuses voix s’élevaient alors de toutes parts pour mettre en doute que cet homme à la formidable éloquence, à la vaste érudition et aux si remarquables capacités argumentatives puisse être un esclave en fuite. En publiant son récit, Douglass entendait leur répondre et établir ainsi son identité. Mais il a voulu le faire en racontant intégralement son histoire, et donc non seulement en rapportant des faits, mais aussi en donnant des noms de lieux et de personnes, dont certaines étaient toujours vivantes. Puisque ces dernières ne souhaitaient rien tant que le ramener au Sud et à sa condition d’esclave – et que la loi les autorisait à le faire – il fallait, pour oser tout raconter de la sorte, un immense courage. Mais Douglass, on va le constater, en avait à revendre. Son récit nomme donc chacun des participants au drame terrible qu’il expose. L’auteur raconte tout, ou du moins tout ce qu’il lui est possible de dévoiler sans nuire à ses frères enchaînés et sans diminuer leurs chances de s’évader à leur tour. L’ouvrage connut un succès énorme et immédiat, qui contraignit aussitôt Douglass à l’exil.

Mais on sera mieux en mesure de comprendre les raisons de ce succès et l’importance des enjeux soulevés par Douglass si on garde en mémoire le contexte historique des événements qu’il raconte : pour cela, il sera utile de rappeler quelques données concernant l’esclavage aux États-Unis.

Lorsque Frederick Douglass naît, en 1818, l’esclavage est déjà, dans cette colonie devenue les États-Unis d’Amérique, une institution vieille de presque deux siècles, qui maintient dans ses sordides fers près d’un million et demi de personnes.

S’il convient de dire que l’esclavage a bien, sans aucune restriction géographique, affligé l’humanité tout entière et s’il est nécessaire de rappeler, dans le même souffle, que tous les peuples ont pris part à ce drame, il est aussi important de souligner ce qu’a eu de particulier l’esclavage dans la colonie américaine.

Reportons-nous à la fin du XVI et au début du XVII siècle, au moment où des colons britanniques commencent à s’installer sur des territoires aujourd’hui appelés Virginie et Caroline du Nord et qui sont, depuis la dernière glaciation, habités par des populations que nous appelons maintenant amérindiennes. La vie est extrêmement dure pour ces colons, leur survie même est difficile et improbable. Ils survivent pourtant et bientôt se mettent à la recherche d’une culture qui pourrait assurer le développement et la prospérité de leur colonie. Après divers essais – café, canne à sucre, banane, notamment –, un des colons, John Rolfe, qui épousera la célèbre Pocahontas, propose la culture d’une plante indigène sacrée aux yeux de la population locale : le tabac. Le succès en sera instantané et foudroyant, mais il posera bien vite aux colons une difficile question : où trouver la considérable main-d’œuvre indispensable à la culture et à l’exportation du tabac ? Après avoir tenté, mais en vain, d’asservir la population locale, on fera venir d’Angleterre des travailleurs embauchés comme serviteurs sous contrat. Mais les conditions de vie et de travail sont d’une telle dureté que cette source tend vite à se tarir et qu’il faut trouver une autre solution au problème de la main-d’œuvre. Cette solution sera d’importer des Africains et de les asservir.

Dès le XVI siècle, des Africains avaient accompagné les Européens venus parcourir l’Amérique. Mais à cette date, déjà, l’esclavage était pratiqué en Afrique : depuis des temps immémoriaux par des Africains et par des Européens ; depuis le VII siècle (et jusqu’au XIX) par des négriers musulmans et depuis le milieu du XV siècle (et toujours jusqu’au XIX) de nouveau par des Européens. Dans cette dernière forme, on vit s’instituer un commerce triangulaire : des bateaux transportaient des biens des Amériques jusqu’en Europe, où ils étaient vendus ; ces bateaux repartaient avec de la marchandise qu’ils transportaient en Afrique pour l’échanger contre des esclaves qu’ils amenaient ensuite en Amérique, où ils étaient vendus. Cette dernière étape du commerce triangulaire constituait le sordide “passage du milieu”, où tant d’Africains perdirent la vie, tandis que tous les autres subirent des horreurs impossibles à imaginer.

Les historiens ne sont pas unanimes sur le nombre exact d’Africains qui furent ainsi transportés en Amérique, mais ils l’évaluent généralement entre onze et quinze millions, certains allant jusqu’à avancer des chiffres beaucoup plus élevés (entre dix-huit et vingt-quatre millions). Si on ajoute à cela les quelque dix-sept millions d’Africains vendus par la traite musulmane, si on songe encore que, pour tout Africain parvenant à sa destination finale, il en mourait un nombre considérable, si on songe enfin aux effets, sur la population restée en Afrique, de cette perte d’une si grande part de ses membres les plus forts et en santé (les “spécimens” recherchés par les négriers), l’évocation de ce qu’il faut bien appeler l’Holocauste noir prend des proportions atroces qui donnent le vertige.

Il faut cependant savoir que peu de ces esclaves furent amenés aux États-Unis, où la traite ne se poursuivit d’ailleurs plus qu’à une très petite échelle après son interdiction en 1808. On estime en fait que les États-Unis ne reçurent que cinq pour cent de la totalité de la population déplacée – le reste allant au Brésil et aux Caraïbes. On peut retrouver l’origine de l’esclavage états-unien grâce au même John Rolfe, que nous avons évoqué plus haut, qui note en passant, dans son journal de la fin août 1619, qu’un “navire de guerre hollandais est arrivé et nous a vendu vingt nègres”. L’événement serait autrement passé inaperçu, mais il marque le début de l’implantation forcée d’Africains aux États-Unis et de leur asservissement. Il est vraisemblable que ces vingt Noirs furent traités comme des serviteurs blancs sous contrat et qu’il n’y avait guère à ce moment de différence de statut ou de condition entre les uns et les autres. Mais, très vite, en quelques décennies à peine, le statut des Noirs se modifie et ils deviennent des esclaves plutôt que des serviteurs. La disparité des jugements rendus en juillet 1640 dans une célèbre affaire d’évasion de trois serviteurs, deux Blancs et un Noir, en témoigne. Les Blancs sont condamnés à travailler un an de plus pour leurs maîtres, tandis que le Noir, John Punch, est condamné à servir son maître durant toute sa vie ; en d’autres termes, il est condamné à l’esclavage. Une loi adoptée en Virginie en 1661 confirme que, dans les cas d’évasion de serviteurs, les Noirs sont “incapables de donner satisfaction par addition de temps” à leur contrat : autrement dit, les Noirs sont des serviteurs à vie et ne peuvent réparer quelque faute que ce soit en ajoutant des années de service à un contrat qui n’existe pas. De cette époque datent les premiers codes noirs promulgués dans les colonies (Virginie, Maryland, Caroline du Sud) : ils sanctionnent et définissent le statut d’esclave désormais attribué aux Noirs.

Au XVIII siècle, l’esclavage se répand, essentiellement au Sud, où il est mis au service de l’agriculture commerciale qui s’y développe. À la culture du tabac s’ajoutent bientôt celle du riz, apprise des Africains, et celles de l’indigo, de la canne à sucre et du “roi coton”, qui se déploient selon un système de plantations d’une rentabilité telle que peu de voix, même au Nord, viennent le troubler.

Quelques-unes, timides, s’élèvent pourtant contre “l’institution particulière”, notamment chez les quakers. Dès 1688, un groupe de fidèles avait rédigé la Protestation de Georgetown (Pennsylvanie) contre l’esclavage. En 1700, le juge Samuel Sewall avait pour sa part publié en Nouvelle-Angleterre un tract calviniste intitulé The Selling of Joseph. Mais le plus important des premiers textes antiesclavagistes paraît en 1754. Cette année-là, en effet, un patron demande à son employé quaker, John Woolman, commis dans sa boutique de Mount Holly, de rédiger une facture pour la vente d’un esclave. Le client attend dans la boutique et Woolman se résout à faire ce qu’on lui demande. Mais il s’interroge sur l’acte qu’il vient de commettre. La même année paraît son pamphlet qui expose ses réflexions. Il s’intitule Some Considerations on the Keeping of Negroes : Recommended to the Professors of Christianity of Every Domination et reçoit une large diffusion, qui donne aux idées antiesclavagistes qu’il défend une audience qu’elles n’avaient jamais eue jusqu’alors.

La Révolution, qui trouve son aboutissement dans une déclaration d’indépendance affirmant solennellement des valeurs d’égalité et de liberté universelles, rend de plus en plus sensible la contradiction que constitue le maintien de l’esclavage sur le sol des États-Unis. Elle sera l’occasion d’une première émancipation, alors que des États du Nord prennent des mesures progressives pour mettre fin à l’esclavage. Au Sud, cependant, “l’institution particulière” reste bien présente et rentable. En 1787, les États du Nord et ceux du Sud parviennent à un compromis, selon lequel les États esclavagistes sont autorisés à comptabiliser, dans la détermination du nombre de représentants au Congrès auxquels ils ont droit, soixante pour cent de leurs esclaves comme composant leur population totale, tandis que les États non esclavagistes doivent rendre aux États esclavagistes leurs esclaves en fuite qui y auront cherché refuge.

Loin de s’estomper, l’esclavage reçoit même, en 1793, un formidable élan, avec l’invention de l’égreneuse à coton. Comme le note Howard Zinn, “ le soutien du gouvernement américain au système esclavagiste se fondait avant tout sur un indiscutable sens pratique. Aux environs de 1790, le Sud produisait un millier de tonnes de coton par an. En 1860, il en produisait un million de tonnes [4] ”.

La demande d’esclaves sera alors énorme et la traite s’accentuera, d’abord depuis l’extérieur du pays puis, à partir de 1808, à l’intérieur même des États-Unis. Le tableau ci-dessous montre le considérable accroissement du nombre d’esclaves.

Année Population d’esclaves
1790 697 624
1800 893 602
1810 1 191 362
1820 1 538 022
1830 2 009 043
1840 2 487 355
1850 3 204 313
1860 3 953 760

Table 0.1 : La population d’esclaves, 1790-1860. (Source : A Century of Population Growth : from the First Census of the United States to the Twelfth, 1790-1900, Baltimore, Genealogical Publishing Co., 1970)

Le Sud, dès lors, vit dans la crainte constante des rébellions et des insurrections. La résistance des esclaves est à la fois individuelle – refus d’obéir, sabotage du travail, destruction de matériel, affrontements physiques ou verbaux, évasions – et collective. Des insurrections auront lieu en 1663, 1687, 1712, 1739 et 1741. D’autres sont découvertes avant d’éclater : ce sera notamment le cas de celle de Gabriel Prosser (1776-1800) qui, inspiré de Toussaint Louverture qui vient de libérer les esclaves d’Haïti, a conçu en 1800 un plan ambitieux que, trahi, il ne peut mettre à exécution. De même, la conspiration de Charles Deslondes, qui souhaitait en 1811 s’emparer de la Nouvelle-Orléans, a également avorté à la suite de la trahison d’un des conspirateurs. L’insurrection de Nat Turner (1800-1831), en 1831, ne connaît pas le même sort. Elle est la plus importante révolte d’esclaves que connaîtront les États-Unis : au moins cinquante-cinq Blancs et cent Noirs seront tués et les autorités mettront deux mois à capturer Turner et son groupe de soixante-quinze esclaves. Cette révolte aura pour conséquence le durcissement des codes noirs et des lois appliqués aux esclaves ainsi que le renforcement de l’interdiction de leur apprendre à lire.

L’esclavagisme est aussi, à cette époque, au cœur de débats d’idées entre les esclavagistes du Sud, avançant des arguments pro-esclavagistes, et les Noirs et les Blancs qui s’y opposent. En 1832, le professeur Thomas R. Dew, du College of William and Mary, dresse le bilan des débats en Virginie en donnant une formulation qui restera canonique de la position pro-esclavagiste. L’esclavage, assure-t-il, n’est ni un mal en soi ni même un mal nécessaire qui aurait des conséquences bonnes, mais il est un bien positif pour la race inférieure qu’il asservit. La même idée est défendue par William Harper dans son Memoir on Slavery (1837), par James Henry Hammond, qui promulgue une théorie selon laquelle toute société viable comprend un groupe inférieur dévolu à l’accomplissement de tâches manuelles, et par le médecin John H. Van Evrie qui met la science au service du racisme esclavagiste. À la même époque, des médecins diagnostiquent des maladies mentales propres aux esclaves, qu’ils baptisent de savants noms latins : la tendance à voler de la nourriture, la tendance à s’évader…

En contrepoint, l’idée abolitionniste fait son chemin au Nord. Le 1 janvier 1831, le Liberator – journal publié par William Lloyd Garrison – paraît à Boston. Autour de lui se réunit le noyau dur du mouvement abolitionniste. Le 4 décembre 1833 est fondée, à Philadelphie, la Société antiesclavagiste américaine, qui se donne pour objectif l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. En 1839, elle fait paraître ce que plusieurs tiennent pour le plus important document antiesclavagiste américain. Signé par Theodore D. Weld et intitulé American Slavery As It Is, l’ouvrage réunit, de sources exclusivement sudistes, une irréfutable montagne de faits et de données qui dresse un impitoyable portrait de l’horreur de “l’institution particulière”. À ce moment, la plupart des abolitionnistes espèrent parvenir à leurs fins en exposant au grand jour la réalité de l’esclavage, avec pour seules armes la parole et la persuasion morale. Ce ne sera pas le cas, comme on sait.

Dès 1829, une voix forte se fait d’ailleurs entendre et affirme qu’il faudrait en venir à l’action directe et à la violence pour en finir avec l’esclavagisme. Cette voix de tonnerre, annonçant l’orage qui va bientôt s’abattre sur les États-Unis, c’est celle de David Walker. Il lance, dans un ouvrage intitulé Walker’s Appeal in Four Articles ; Together with a Preamble, to the Coloured Citizens of the World, But in Particular and Very Expressly to Those of the United States of America, qui reste à ce jour un des plus intenses et vibrants réquisitoires jamais prononcé contre l’esclavage. Né en Caroline du Nord en 1785 d’une mère libre et, dès lors, libre lui-même, David Walker est un autodidacte qui a passé une partie de sa jeunesse à voyager dans le Sud, où il a été le témoin de certaines des pires horreurs de l’esclavage. Comme il le rappellera, il a vu de ses yeux le fils forcé de fouetter à mort sa propre mère et le mari contraint de fouetter sa femme parturiente jusqu’à la mort de l’enfant qu’elle portait [5] . Craignant de laisser sa peau dans ce pays maudit, il le fuit et s’installe à Boston où, à la fin des années 1820, il tient une échoppe de vêtements usagés. Il coud son tract dans les habits de marins et le fait ainsi parvenir dans le Sud. On le trouvera mort près de sa boutique en 1830.

À cette époque, un esclave appelé Frederick Bailey projette de s’évader, ce qu’il fera en 1838. Dans le texte qui suit, sous le nom de Frederick Douglass, il nous raconte sa vie depuis sa naissance jusqu’au moment où, à la suite de son évasion, il est devenu un célèbre orateur abolitionniste. Nous avons rappelé plus haut comment, ayant choisi de nommer par leurs véritables noms tous ceux qu’il a croisés durant son esclavage et tous les lieux où il s’est trouvé, Douglass, s’il a ainsi pu établir hors de tout doute possible sa véritable identité d’esclave en fuite, s’est également mis dans une position extrêmement périlleuse. C’est ce qui explique que, à la suite de la parution de son autobiographie, ses amis lui organisent une tournée de conférences en Angleterre, où il part en hâte afin d’échapper à ceux que son ouvrage a rendu fous de rage et à tous les ennemis qu’il s’est faits en le publiant. Il y restera près de deux ans. Non seulement y connait-il un immense succès comme conférencier, mais il y lie aussi des amitiés profondes, dont certaines dureront toute sa vie. Pendant son séjour, certains de ses amis réunissent la somme de 150 livres sterling (soit environ 1250 dollars américains de l’époque) qui permet à Douglass d’acheter sa liberté à Thomas Auld, son “propriétaire”. L’affaire se termine en décembre 1846. Douglass a alors vingt-neuf ans et, après de nombreux mois d’exil, il lui est permis de rentrer aux États-Unis. Il y retrouvera les siens et pourra s’atteler au projet qu’il caresse, pour lequel ses nouveaux amis le soutiendront financièrement : lancer son propre journal.

Ce projet est cependant mal accueilli par Garrison et ceux qui se réclament de lui. Ces derniers, et on peut le comprendre, jugent peu opportune et contre-productive, pour la cause abolitionniste, la concurrence au Liberator que représenterait ce nouveau journal ; et cependant, leur opposition au projet de Douglass manifeste également autre chose, à savoir ce désolant paternalisme avec lequel certains abolitionnistes blancs, quoique progressistes à tant d’égards, manifestèrent si souvent à l’endroit de Douglass en particulier et des Noirs en général [6] .

Douglass tient bon, persuadé que les Noirs doivent s’approprier et mener eux-mêmes, et aux toutes premières lignes, ce combat qui est d’abord et avant tout le leur. Rétrospectivement, on peut dire de cet épisode qu’il constitue la première des brouilles qui ponctueront par la suite les rapports entre Douglass et certains abolitionnistes blancs, jusqu’à la rupture avec Garrison qui ne pouvait manquer de s’ensuivre sitôt que, comme nous le verrons, s’y ajoutèrent, impérieuses, des questions concernant les fins et les moyens du combat antiesclavagiste.

Le journal de Douglass, appelé North Star, paraît à Rochester, New York, le 3 décembre 1847. En 1851, il deviendra le Frederick Douglass’ Paper puis, en 1858, le Frederick Douglass’ Monthly, avant de fermer définitivement ses portes en 1863. Douglass fonde en 1870 un autre journal, le New National Era, destiné à aider les Noirs nouvellement libérés dans le processus de reconstruction qui s’ouvre à la fin de la guerre civile : il paraîtra jusqu’en 1874 et sera le dernier journal de Douglass.

Douglass ne cesse pas, pendant tout ce temps, d’écrire et de prononcer des discours. En 1848, il devient le président du Colored Convention Movement. Cette même année, il participe à la célèbre Seneca Fall Convention, lors de laquelle il se distingue par son appui entier et sans réserve aux revendications des femmes et des suffragettes, combats que, sa vie durant, il jugera fondamentaux et auxquels il apportera son indéfectible soutien.

L’abolitionnisme de Douglass a longtemps été profondément inspiré par la position de Garrison au sujet de la constitution américaine, laquelle défendait l’idée que ce document est une abomination morale, fondée sur un diabolique compromis avec les esclavagistes – “un pacte avec la mort et une entente avec l’enfer [7] ”. Une telle analyse commandait les grandes orientations de l’action menée par les tenants de Garrison, qui cherchaient à convaincre les esclavagistes de l’immoralité de leurs actes et encourageaient, dès 1832, les États non esclavagistes à se retirer de l’Union et à devenir ce qu’ils appellaient des Comeouters, étant admis que seule la dissolution de cette Union pourrait libérer les esclaves. À compter de 1849 [8] , Douglass montre les premiers signes de son renversement d’opinion sur cette question cruciale. S’opposant aussi bien aux plans de ceux qui souhaitent organiser le retour en Afrique des esclaves noirs américains qu’à ceux qui, parce qu’ils voient dans la Constitution un document esclavagiste, refusent de s’engager dans l’arène politique, Douglass dessine, à partir de ce moment, une avenue d’action et de pensée originale et féconde en laquelle les Noirs américains vont largement se reconnaître.

Le radicalisme que ces conversions annoncent va être encore accentué par la promulgation de la célèbre et sordide Fugitive Slave Law, en 1850. Cette loi, on s’en souviendra, avait été votée au terme du grand débat opposant les États du Nord à ceux du Sud sur une brûlante question, à savoir si les nouveaux territoires conquis à l’Ouest seraient ou non esclavagistes. Le compromis auquel on parvient est le suivant : le Nord obtient une limitation de l’extension de l’esclavage, en échange de cette Fugitive Slave Law qui garantit l’appui du gouvernement à tout propriétaire voulant récupérer ses esclaves enfuis au Nord. Rédigée de telle manière qu’elle menace toute la communauté afro-américaine du Nord, cette loi modifie les positions en présence et radicalise le mouvement esclavagiste tout entier.

À cette époque, le célèbre “chemin de fer souterrain”, ce réseau de personnes et de caches sûres qui favorise les évasions d’esclaves, fonctionne à plein et Douglass y participe activement. Ce que votre 4 juillet signifie pour un esclave, discours qu’il prononce le 5 juillet 1852, donne la mesure des sentiments d’urgence, de colère et de détermination qui habitent alors Douglass [9] . L’année suivante, Harriet Beecher-Stowe fait paraître un roman puissant et émouvant : La Case de l’oncle Tom, qui donne une énorme visibilité aux idéaux abolitionnistes.

En 1855 paraît la deuxième des trois autobiographiesdeDouglass : MyBondage and My Freedom. C’est un ouvrage beaucoup plus long et émotivement beaucoup plus chargé que celui dont nous donnons la traduction dans les pages qui vont suivre. Au cours des années suivantes, la radicalisation de Douglass se poursuit et elle atteint son point culminant lors du célèbre jugement Scott, rendu en 1857. Dred Scott, né esclave en 1795, avait suivi son maître du Missouri jusqu’à Rock Island, dans l’Illinois, où l’esclavage était interdit. Ils y étaient restés cinq ans avant de revenir au Missouri et Scott réclamait donc sa liberté, qu’il avait toutes les raisons de penser lui être due. L’affaire avait traîné des années devant les tribunaux, fait énormément de bruit et s’était rendue jusqu’en Cour suprême. Le 6 mars 1857, la Cour rendait son jugement : il n’avait jamais été dans l’intention des auteurs de la Constitution de compter les Africains, qu’ils soient venus aux États-Unis comme hommes libres ou comme esclaves, au nombre des citoyens américains.

En 1859, Douglass rencontre secrètement John Brown, qui s’apprête à lancer son fameux raid : avec quelques compagnons, il a décidé de tenter une opération armée dans le Sud avec pour objectif de provoquer l’étincelle qui allumera l’incendie de la révolte et de la libération des esclaves [10] . Douglass ne croit pas en ses chances de succès, et avec raison : l’aventure se solde par un lamentable échec et plusieurs compagnons de Brown y laissent la vie. Lui-même est arrêté et sera pendu le 2 décembre 1859. Douglass étant présumé mêlé à l’affaire, le gouverneur de Virginie réclame son arrestation immédiate. Il s’enfuit, d’abord au Canada, puis en Angleterre. C’est de là qu’il reçoit la nouvelle de la mort de sa plus jeune enfant, Annie. Il rentre aussitôt aux États-Unis, où les choses se sont entre-temps calmées. Les charges contre tous les éventuels complices de Brown ont été abandonnées.

Quelques mois plus tard, en novembre 1860, Abraham Lincoln est élu à la présidence du pays et la guerre de Sécession va bientôt commencer. À la différence de Lincoln, cependant, Douglass comprend que l’esclavage est un enjeu capital et absolument incontournable de cette guerre civile, qu’il perçoit comme l’aboutissement des profondes contradictions qui perturbent les États-Unis au moins depuis la Révolution. Durant cette guerre longue et meurtrière, Douglass travaille notamment à faire admettre l’idée de créer des bataillons de soldats noirs, puis à les mettre sur pied. Lorsqu’en 1865 la guerre tire à sa fin et que le XIII amendement est adopté, Douglass a quarante-sept ans. Avec la libération de quatre millions d’esclaves, l’immense combat auquel il s’est dévoué pendant des années vient de prendre fin. Mais Douglass sait également que de nombreuses autres luttes sont à mener, qui concernent cette fois l’intégration sociale, politique et économique de la communauté afro-américaine. Douglass sera présent dans chacune de ces luttes.

En 1881 paraît sa troisième et dernière autobiographie, intitulée Life and Times of Frederick Douglass. Son épouse, Anna, meurt l’année suivante. Elle l’avait aidé à échapper à l’esclavage et l’avait soutenu tout au long de sa vie. Douglass se remarie deux ans plus tard avec une femme blanche de vingt ans sa cadette. Si des voix s’élèvent contre cette union, elles ne parviennent pas à troubler la tranquillité du couple. La vie de Douglass est d’ailleurs, à compter de cette époque, celle d’un homme comblé d’honneurs : il sera tour à tour président de la Freedmen’s Bank, marshal du district de Columbia et ambassadeur à Haïti. Il ne cesse pourtant de chercher à recouvrer cette part de son identité dont l’esclavage l’a à jamais privé, en particulier en le laissant dans l’incertitude quant à l’identité de son père. Un an avant sa mort, il rédige ce qui sera la toute dernière entrée de son journal : elle concerne les démarches qu’il est alors en train d’accomplir pour savoir qui était son père, ce secret qu’il a toujours voulu percer.

Le 20 février 1895, Douglass se rend à une assemblée du National Council of Women, à Washington, où il prend la parole. Le soir même, à son domicile de Cedar Hill, il s’écroule devant son épouse à qui il racontait sa journée.

En observant la vie de Douglass, on ne peut manquer d’être frappé par le fait que la société américaine d’alors ait tant appris de la liberté d’un de ses fils parmi ceux qui en furent si cruellement privés. Mais, à vrai dire, nous-mêmes avons encore de belles et importantes leçons à retenir du parcours de Douglass, des questions qu’il a posées et des réponses qu’il leur a données. D’autant qu’à l’échelle de la planète, hélas, le combat contre l’esclavage n’est pas encore gagné. En effet, comme le rappelle l’organisation Anti-Slavery International, en ce moment même vingt millions d’adultes sont soumis à un esclavage traditionnel, en Asie du Sud, en Afrique et en Amérique du Sud, notamment par l’entremise d’un système de remboursement de dettes qui permet à des créanciers de maintenir en servitude des familles entières, parfois durant plusieurs générations. À ce nombre, il faut encore ajouter de deux cent cinquante à trois cents millions d’enfants exploités par le travail ou la prostitution et soumis à des conditions très proches de l’esclavage [11] .

Mais on lit aujourd’hui Douglass pour d’autres raisons encore que son opposition à l’esclavage et on trouve à son œuvre des mérites qui vont bien au-delà des circonstances historiques dans lesquelles elle s’est inscrite. Il apparaît ainsi, et de plus en plus, comme un écrivain à part entière, un philosophe, un orateur et un éducateur.

Pour notre part, en méditant sur cette vie et sur cette œuvre, nous sommes d’abord admiratifs devant la passion de connaître et d’apprendre qui a brûlé en Douglass avec une intensité que chacun de ses lecteurs ne peut manquer de ressentir. Nous souscrivons donc volontiers au jugement de Carl Sagan qui, dans un émouvant chapitre de The Demon-Haunted World, explique que Douglass nous a montré que, si l’esclavage et la liberté sont multiples, tous les chemins de la liberté passent par l’éducation en général et par la lecture en particulier [12] .

Cependant, lorsque nous pensons à Frederick Douglass, une autre image s’impose également à l’esprit, une image qui nous est donnée par une anecdote que nous voulons rappeler pour clore cette introduction.

On raconte qu’un jeune étudiant vint trouver Douglass au soir de sa vie pour demander au célèbre vieil homme ce qu’il devait faire de son existence.

Douglass se leva alors de toute sa grandeur et déclara : “Agitate ! Agitate ! ”.

Normand Baillargeon

Chantal Santerre

Février 2004

Notes :

[1Douglass pensait, sans en être certain, être né le 18 février 1817. On a depuis découvert un registre d’esclaves dans lequel sa naissance est consignée : il permet d’assurer que Frederick Bailey est né en février 1818. Voir à ce sujet : Preston, Dickson J., Young Frederick Douglass : The Maryland Years, Baltimore, John Hopkins University Press, 1985. Le mystère entourant l’identité de son père, et qui semble l’avoir hanté sa vie durant, est demeuré entier.

[2La ferme où naît Douglass (Anthony Farm) appartenait à Edward Lloyd. Elle était située à une quarantaine de kilomètres de la plantation principale, la plantation Lloyd (ou Wye House). L’ensemble des terres d’Edward Lloyd s’étendait sur dix mille acres et comprenait treize fermes ; plus de cinq cents esclaves y travaillaient et assuraient sa complète autarcie.

[3Son nom de famille – Bailey – est peut-être dérivé d’un nom islamique – Belali – et aurait été celui des ancêtres africains de l’arrière-arrière-grand-père Baly de Frederick, né esclave aux États-Unis en 1701, et qui est le tout premier de la lignée de ces Bailey dont on ait gardé trace. Cette hypothèse est notamment étayée par William S. McFeely, dans Frederick Douglass, New York, Norton, 1991, p. 5.

[4Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, Marseille et Montréal, Agone et Lux, (2002) 2004, p. 199.

[5Cité par C. Johnson et P. Smith, Africans in America. America’s Journey through Slavery, Florida, Hartcourt Brace and Co., 1998, p. 340.

[6Dès les premières pages de son magistral ouvrage, Roll, Jordan, Roll (New York, Pantheon, 1974), Eugene D. Genovese, le grand historiende l’esclavage aux États-Unis, explique ce réseau complexe de relations dans lequel s’enracine ce paternalisme.

[7L’expression provient d’une résolution présentée par Garrison devant la Société de lutte contre l’esclavage du Massachusetts en 1843. Elle est citée par Walter M. Merrill dan Against Wind and Tide : A Biography of William Lloyd Garrison, Harvard University Press, 1963.

[8Voir à ce propos les analyses de Bill E. Lawson dans “Property or Persons : on a “Plain Reading” of the United States Constitution”, Journal of Ethics, 1 (1997), p. 291-303.

[9On en trouvera de larges extraits en annexe, page anx_4juillet.

[10Dans L’Année terrible (“Décembre”), Victor Hugo évoquera John Brown et cet épisode de l’histoire des États-Unis :
Toi dont le gibet jette au monde qui commence,
Comme au monde qui va finir, une ombre immense,
John Brown, toi qui donnas aux peuples la leçon
D’un autre Golgotha sur un autre horizon

[12Carl Sagan, The Demon-Haunted World, Ballantine Books, 1997, chapitre 21.


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