RAForum

Accueil > Recherches sur l’anarchisme > Le mouvement anarchiste et la mouvance libertaire > Arts et Artistes > Les Courants, Mouvements, Styles (Dada, Surréalisme...) > Surréalisme > BRETON, Roland. "La rencontre entre surréalistes et anarchistes dans les (...)

BRETON, Roland. "La rencontre entre surréalistes et anarchistes dans les années cinquante"

samedi 5 février 2005, par ps

Les relations entre le mouvement anarchiste et les surréalistes ont pris un tour particulièrement actif vers 1950. La collaboration entre le Groupe Surréaliste et la Fédération Anarchiste s’est traduite par un "Bulletin surréaliste" publié régulièrement dans Le Libertaire, organe de la Fédération Anarchiste. Autour de l’année 1952 parurent ainsi trente et un Bulletins, accompagnés d’une vingtaine de textes divers. Tandis qu’avant cette série, avaient déjà été accueillis, en provenance des surréalistes, quatre déclarations collectives, trois textes d’André Breton et un de Benjamin Péret. Mais cette assez étroite collaboration fût éphémère et aboutit à une séparation due, surtout à des malentendus que la plupart des protagonistes regrettèrent peu après et bien longtemps encore.

Les échos de la rencontre

Cet événement intellectuel a eu son écho direct dans cinq publications :

Au premier chef, trente ans après ces évènements, il y eut "surréalisme et anarchisme", communication de Pietro Ferrua à l’inauguration, le 5 juin 1982, de l’Institut Anarchos à Montréal, qui fut publiée la même année à Paris, aux éditions du Monde Libertaire en une brochure polycopiée de 25 pages.

Peu après, en 1983, José Pierre, membre du groupe surréaliste, ayant vécu assez indirectement ces évènements, mais ayant, par la suite, recueilli le témoignage d’autres membres du groupe, plus activement impliqués, tel Jean Schuster, publie, chez Plasma "Surréalisme et anarchie ". Cet ouvrage de 245 pages présente tous les "Billets surréalistes" et la plupart des autres textes des membres du groupe parus dans Le Libertaire à ce moment. Dans une introduction se référant notamment à Pietro Ferrua, il tentait d’expliquer la façon dont ce dialogue tourna court, mais par des supputations sur les motivations supposées (négatives, perfides, peu courageuse, etc.) d’interlocuteurs anarchiste dont il reconnaît que les surréalistes ignoraient l’existence (pp. 41/44).

Alors qu’en 1990, Georges Fontenis, qui avait été alors, en tant que Secrétaire général de la F. A, l’un des principaux acteurs de cette crise, en publiant ses mémoires chez Acratie, L’autre communisme. Histoire subversive du mouvement libertaire, fait des mises au point très précises (pp. 153/157) et, répond notamment aux allégations de José Pierre (Annexe XIV, pp 310/313).

Ensuite, en 1992, sous la direction d’André Bernard, qui, plus tard, avait participé au groupe surréaliste, parait à l’Atelier de Création Libertaire, en reprenant le titre de SURRÉALISME ET ANARCHISME, l’écrit de Pietro Ferrua. Mais encadré d’une quinzaine d’autres textes datant de la rencontre, l’annonçant ou l’éclairant à posteriori, et permettant, ainsi, une mise en perspective générale des points de vue.

Enfin, en 1995, Carole Reynaud-Paligot, dans sa thèse de doctorat de lettres, Parcours politique des surréalistes 19191959, publié aux éditions du CNRS, après enquête auprès de tous les témoins encore accessibles et analyse des archives écrites disponibles, consacre un chapitre à "La rencontre entre surréalistes et anarchistes (pp. 160/177) et remet en place ces faits dans l’histoire du surréalisme.

Et je dois ajouter aussi que, personnellement, j’ai été assez impliqué dans la fin de cette rencontre comme par les textes qui l’ont présentée. D’abord, en tant que membre de l’équipe du Libertaire et co-auteur, en 1952, du papier ayant déclenché la crise. Puis, dans les années quatre-vingt, comme témoin sollicité par Pietro Ferrua, alors que nous étions l’un et l’autre attaché à des universités américaines. Et témoin vivement stigmatisé, à ce titre, par José Pierre qui ne me connaissait pas. Ensuite, dans les années quatre-vingt-dix, en ayant été touché par Georges Fontenis comme André Bernard ; et, finalement, en permettant à Carole Reynaud de rencontrer la plupart des survivants de ces évènements.

Une rencontre emblématique

Cette rencontre débouchant sur une collaboration régulière entre anarchistes et surréalistes a donc duré un peu plus d’une année, puisque les trente et un "Billets surréalistes" ont paru dans Le Libertaire d’octobre 1951 à janvier 1953. Elle exprimait une convergence idéologique radicale entre les deux mouvements, proclamée de part et d’autre. Et elle manifesta une entente constante, semée de très rares expressions de désaccord notamment à l’égard d’Albert Camus. Mais, si, finalement, cette collaboration régulière vint à son terme, cela se fit de façon très consensuelle, sans aucune condamnation de part ou d’autre ; dans le silence et sans constat public d’opposition ou de divergence. Ce qui, essentiellement, reste à regretter, car la poursuite du dialogue amorcé aurait dû alors permettre une analyse des malentendus et aurait peut-être pu éviter la séparation et mener à une collaboration différente.

Aussi, avec du recul, convient-il de voir maintenant quelles pouvaient être, par-dessus les convergences fondamentales, indiscutables et clairement énoncées, les causes réelles de divergences : conjoncturelles ? structurelles ?

Une convergence politique totale

Rappelons brièvement ce que tous les textes, communs ou propres à chaque partie, affirmaient avec constance. Notamment la Déclaration préalable "Surréalisme et anarchisme" qui fut le premier Billet Surréaliste, signé par les dix-huit membres du groupe surréaliste, plus "leurs camarades étrangers actuellement à Paris". Les surréalistes sur le plan politique proclamaient, pareillement aux anarchistes, la nécessité d’une révolution sociale permettant d’accéder à une société sans classes ni État, c’est-à-dire communiste libertaire. Et que, donc, cette lutte commune passait par la dénonciation des mythes conservateurs exaltant le travail, la famille, la patrie. Avec la condamnation, non seulement des totalitarismes, stalinien ou fasciste, mais de la démocratie bourgeoise comme de toutes les formes d’impérialisme et de colonialisme. Cette opposition radicale à toute exploitation économique et politique visait naturellement aussi toute aliénation culturelle, avec, au premier chef, la religion, dont le judéo-christianisme était la pire manifestation. D’où cette commune recherche de la révolution liée à la révolte et au rêve, et se traduisant par l’exaltation de la liberté, de l’amour et de la poésie comme valeurs et démarches indépassables.

Deux attitudes opposées à l’égard de Camus

À côté de cela, au long des mois de fréquentation régulière et d’expression parallèle dans un même journal, deux divergences s’étaient publiquement manifestées sur le plan de la responsabilité organisationnelle de la Fédération Anarchiste , qui ne pouvait cautionner dans son organe officiel un papier (du 30 novembre 1951) selon lequel les anarchistes auraient souhaité une condamnation à mort. Et, encore moins, le Billet surréaliste (du 30 mai 1952) d’Ado Kyrou, violemment hostile à Camus et à son livre "L’Homme révolté" qui énonçait, entre autres, que "Camus viole le mot révolte". Alors que G. Fontenis avait, six mois plus tôt, écrit un long article de critique, détaillé et amical, du livre de Camus. Critique qui avait, alors, amené J. Schuster à manifester, dans une lettre qui ne fût pas publiée, son désaccord face à la façon dont Fontenis lui semblait avoir laissé Camus dévaluer le concept de Révolution en l’assimilant au stalinisme.

Mais ce Billet de Kyrou conduisit Le Libertaire à passer, dans le numéro suivant, une courte note du Comité National de la F.A. déclarant en particulier : "Nous avons ici polémiqué avec A. Camus, mis il n’a jamais été dans nos intentions d’insulter un homme que nous estimons." En regrettant que ce billet, parvenu à la rédaction du Libertaire après la réunion de la Commission responsable, ait pu être imprimé sans contrôle, et en précisant : "la F.A. tient à s’excuser auprès de A. Camus du ton inacceptable de l’article de (Ado Kyrou) et laisse à ce dernier l’entière responsabilité de ses écrits."

Des responsabilités organisationnelles ou non

Cet incident reflétait bien les comportements publics assez distincts des surréalistes et des anarchistes. Les premiers restant libres d’une expression personnelle plus ou moins en accord avec un groupe de dix à vingt-cinq personnes se réunissant à Paris environ une ou plusieurs fois par mois. Tandis que les seconds, organisés en une association réunissant, à travers la France des centaines de militants, ouvriers et autres, constitués en groupes locaux, devaient gérer par des responsables élus, un organe de presse touchant chaque semaine plusieurs milliers de lecteurs, sympathisants ou non. Alors que les surréalistes étaient habitués à un public surtout intellectuel devenu familier à un langage très vif portant principalement sur des thèmes littéraires ou artistiques. Tandis que les anarchistes visaient un large public à base surtout populaire, particulièrement attaché à la lutte de classe, engagé d’abord dans le combat politique et économique, mais aussi, culturel.

L’articulation de leur organisation face à ses adhérents, comme l’ampleur du public visé, donnaient aux anarchistes des responsabilités auxquelles les sortes d’électrons libres qu’étaient les membres du groupe surréaliste n’étaient pas astreints. Sans qu’il y ait jamais eu l’idée même d’une censure, il est évident que les "billets" apportés chaque semaine, généralement par J. Schuster ou J.-L. Bédouin, aux deux permanents tenant le siège de la F.A., Quai de Valmy, passaient, comme tous les autres articles, devant le Comité de Rédaction du Libertaire avant d’aller, rue du Croissant, sur le marbre, où pouvaient accéder aussi les surréalistes. Cette discipline collective souffrait rarement de précipitation, et, alors, le risque pris pouvait varier avec l’impact éventuel de chaque écrit.

Avec, en plus, des réunions au Café de la Place Blanche où André Breton et Georges Fontenis se retrouvaient souvent avec une partie de leur équipe respective [1]. Mais sans toutefois que les membres de chacune connaissent vraiment ceux d’en face, puisqu’ils ne se rencontraient pas ailleurs. Et c’est, par-delà cette profonde relation amicale entre les principaux responsables, que le manque de fréquentation mutuelle et d’estime réciproque pût amener des surréalistes de base à ignorer les militants anarchistes et à penser qu’ils n’étaient, comme eux-mêmes, qu’un petit noyau d’éléments libres autour d’une figure connue [2] Toutes choses que la plupart des autres membres du groupe imaginaient à peine : ils croyaient avoir tous les anarchistes en face d’eux.

Et ces rencontres traduisaient une profonde estime réciproque entre Breton et Fontenis. Même si Fontenis, en tant que représentant de la FA, ne pouvait tolérer la publication d’attaques personnelles contre Camus, il nourissait une très profonde amitié pour Breton qui l’est prolongée par la suite. Et lors de la rupture Breton, comme Fontenis ont été de ceux qui l’ont le plus combattue et regrettée]].
.

La perception de l’autre.

C’est celte collaboration assez restreinte et occasionnelle qui explique, entre autres, comme José Pierre l’exprime naïvement dans son livre (pp.43/44), que certains surréalistes, aient pu estimer problématique l’"existence" même de militants anarchistes, aussi bien autour du journal qu’au-delà, et aient trouvé "mystérieux" des noms inconnus d’eux, car appartenant à des cercles un peu plus distants du groupe surréaliste. Certes, s’il n’y avait aucun fossé idéologique entre le Groupe et la Fédération, il y avait bien cette grande différence de taille, d’organisation et d’audience recherchée, entre une sorte de club littéraire et une organisation, sinon de masse, du moins ayant une assez large base populaire, ouvrière ou autre, de militants et sympathisants,

Cela pouvait générer et amplifier certains malentendus entre les membres des deux mouvements, rapprochées par une pensée politique voulue commune, mais séparés par leurs modes d’organisation et d’action. Hormis Breton et Benjamin Péret, les membres du Groupe collaborant au Libertaire ne connaissaient vraiment de la F.A. que son secrétaire Fontenis et les deux permanents du Siège social : toute autre figure restait fréquemment sans nom. Ayant tendance à voir la F.A. à l’image de leur groupe, ils imaginaient mal qu’il y eut beaucoup d’autres militants à travers le pays qui puissent exercer constamment une influence sur l’organe de presse commun et manifester, oralement ou par courrier, leurs critiques et désaccords.

Quant aux militants de la F.A., ils appréciaient plutôt qu’une école artistique célèbre se soit rapprochée d’eux en partageant leurs aspirations et s’exprime dans leur journal. Mais ils pouvaient aussi manifester de différentes façons, ce qu’ qu’ils pensaient vraiment de son discours, quant à sa forme et quant à son fond. Et c’est précisément là, en dehors des thèmes politiques communs, que les différences de sensibilité en vinrent à se manifester.

D’un dialogue avorté à une séparation sans rupture déclarée.

C’est ce dont témoignent les trois textes autour desquels s’articula la rupture : "Le Sens d’une rencontre" de Schuster, du 7 août 1952, qui fut le 26 ème Billet, puis "Le vrai sens d’une rencontre" signé par "Un groupe de militants", le 11 septembre, et, enfin, "Étoile double" qui était la "Lettre à un groupe de militants", rédigée par Schuster, avec des corrections de détail de Breton, qui fut signée par les neuf membres du groupe pour être envoyée au Libertaire en octobre ; mais où elle ne parût pas, et qui ne fut publiée qu’en 1983 par José Pierre.

Comment ces deux parties étaient-elles engagées par ces trois textes ? Les surréalistes par leurs deux mises au point, la première, spontanée, d’un des membres, et la seconde, plus détaillée, élaborée en réponse au questionnement anarchiste et approuvée par l’ensemble du groupe. Du côté anarchiste, c’est le comité de rédaction du Libertaire qui avait chargé trois de ses membres de traduire les sentiments des militants, exprimés dans les groupes ou adressés au journal, sur la collaboration avec les surréalistes. Ce papier, face à la première mise au point surréaliste, "Le sens d’une rencontre", fut donc intitulé "Le vrai sens d’une rencontre" et signé "Un groupe de militants".

Les auteurs en étaient Serge Ninn, Paul Zorkine et moi-même. Serge Ninn, avait été, pendant la guerre, membre du groupe surréaliste de Londres, comme l’anarchiste Herbert Read. Il avait ensuite fréquenté le groupe surréaliste à Paris pour pencher, en fin de compte, vers le Collège de Pataphysique dont il est devenu un des provéditeurs. Paul Zorkine, décédé en 1962, et moi-même, étions alors tous deux étudiants et nous signions généralement nos articles communs du Libertaire sous le pseudonyme de Paul Rolland. C’est-à-dire que ces trois rédacteurs étaient des intellectuels relativement plus ouverts au surréalisme que la base militante de la F.A. Et qu’ils avaient bien en fait l’intention, comme l’exprimait leur conclusion, de "rendre plus étroite et fructueuse la collaboration" entre les deux mouvements, en précisant les efforts à faire de part et d’autre. Et, qu’ils n’étaient en aucun cas ces porte-parole des "ennemis irréconciliables" des surréalistes que José Pierre (p. 41) imaginait dans les rangs anarchistes.

Après cela, comme le Libertaire ne fit pas paraître la deuxième mise au point des surréalistes, leur "Lettre à un groupe de militants", une réunion commune fut alors décidée. Dans un café proche du domicile d’A. Breton, rue Fontaine, y participèrent, d’un côté A. Breton, B. Péret, J. Schuster et A. Kyrou, et de l’autre, G. Fontenis, S. Ninn et P. Zorkine. Or, cette réunion, malgré les intentions très conciliantes des principaux responsables de part et d’autres, n’aboutit, du fait d’une certaine agressivité manifestée par S. Ninn ou A. Kyrou, qu’à une sorte de constat oral de rupture qui fit qu’ensuite la collaboration au Libertaire s’espaça —deux Billets surréalistes et trois critiques de cinéma en novembre 1952 et un Billet en janvier 1953— pour ensuite disparaître…

Sans qu’aucun texte, ni commun, ni de part ou d’autre, ne soit venu l’expliciter publiquement, cette nouvelle distanciation des deux mouvements n’entraîna aucune hostilité entre eux et, au contraire, permit la continuation de relations cordiales des individus comme l’accès aux organes de presse. C’est ainsi qu’A. Breton et B. Péret soutinrent G. Fontenis, la F.C.L. et Le Libertaire dans leur combat contre la guerre d’Algérie ; puis se lièrent à la nouvelle F.A. et au Monde Libertaire, qui publia en 1956 le manifeste surréaliste "Hongrie , soleil levant" et où paraîtra encore la signature d’A. Breton, qui appuya la lutte pour les objecteurs de conscience et participera même aux réunions du groupe Louise Michel aux côtés de Maurice Joyeux ; comme avec Noir et Rouge auquel B. Péret adresse en 1958 sa critique du n° 7/8 sur le nationalisme. Plus tard, dans Le Monde Libertaire, paraîtront "La Liberié, l’amouir et la poésie" de - J. -C. Tertrais (mars 1963) et "Surréalisme et anarchisme " de Jacques Sorel, (juillet 1964), qui célèbrent les liens entre les deux pensées.

Les trois thèmes d’un dialogue avorté

À travers les trois textes du dialogue avorté de 1952, exprimant chacun une volonté sincère de collaboration, on voit apparaître trois thèmes principaux de discussion :

le lien entre action politique et expression idéologique,

l’accessibilité de la création artistique,

et le contenu philosophique du rationalisme.

Or, ce début de dialogue, s’il manifesta un accord assez complet sur le premier thème, resta vague sur le second, et n’approfondit pas du tout les angles de vue sur dernier. Aussi, faute de poursuite du débat, on n’aboutit qu’à cette rupture, assez tacite, que chacun put déplorer. Reste donc encore à faire le point sur chacun de ces trois thèmes.

Actions politique et/ou culturelle ?

Sur le premier thème, les trois textes convergent : l’action des uns et des autres est fondamentalement liée, puisque visant toutes les puissance installées, aussi bien spirituelles que sociales et politiques. Et que, pour surréalistes, comme pour les anarchistes, toutes les révoltes mènent à la révolution totale politique. La seule question est de savoir jusqu’à quel point les uns et les autres peuvent spécialiser leur action. D’où les surréalistes concluent "Étoile double" en déclarant penser "avoir montré qu’une volonté révolutionnaire commune doit selon un critère d’efficacité qui corrobore en ce cas le critère moral, s’exprimer différemment suivant qu’on se place sur le plan social et politique ou sur le plan sensible et poétique."

Car, de même que les militants anars avaient affirmé comme absurde que le surréalisme puisse passer pour l’art officiel anarchiste, les surréalistes dénonçaient fortement toute conception littéraire engagée et académique, tel le "réalisme socialiste", et notamment l’illusion selon laquelle en poésie ce serait le choix du sujet qui prime, en affirmant qu’"il n’existe pas de clé modèle standard apte à ouvrir tous les individus au choc poétique." Ce qui rejoignait la demande des militants qui s’étaient proclamés "persuadés que la rencontre avec les surréalistes peut découvrir des horizons nouveaux pour les militants anarchistes sur le plan intellectuel et artistique."

Il n’empêche que la base anarchiste ressentait comme discriminatoire toute menace éventuelle de partage des tâches entre des militants voués à la praxis de l’action quotidienne et une petite élite se bornant à articuler la pensée sans apparaître dans la rue.

Langage accessible ?

Mais c’est sur le plan de la clarté du discours que portait plus la critique militante, demandant une expression, non hermétique, mais simple et accessible, voire une certaine vulgarisation. Ce à quoi les surréalistes, attachés au bouleversement des structures mentales répondaient que "les notions de clarté et d’obscurité, d’accessibilité et d’inaccessibilité qui se justifient pour toutes les disciplines rationnelles de l’esprit n’ont absolument pas cours en poésie et en art." Parce que "l’art exprime le contenu latent - en d’autres termes ce qui est secret, indicible en chacun de nous."

Chose que pouvaient fort bien admettre les "militants" qui affirmaient que : "Les anarchistes, s’ils ont un but précis sur le plan politique et économique, n’ont pas sur d’autres plans la prétention de diriger les esprits vers une expression artistique plutôt qu’une autre." En sous-entendant ainsi que, tout en repoussant pareillement tous les académismes, bourgeois comme prétendu socialiste, ils ne sauraient favoriser quelque école, forme d’art ou style littéraire que ce soit. Réaliste aussi bien que surréaliste, et pas ouvriériste. Mais, sur ce point aussi, le dialogue, qui aurait pu se poursuivre, en resta là.

Rationalisme ou non ?

Enfin, c’est sur le troisième point, philosophique, le rationalisme, qu’à mon sens, le malentendu le plus profond s’est manifesté et a perduré. Mais sans qu’il ait prêté vraiment à débat, ni que les commentateurs ultérieurs ne l’aient mentionné.

Dans "Le Sens d’une rencontre", Schuster, avait écrit :

"Du rationalisme, dont trop de camarades sont encore tributaires, on a prétendu faire une machine contre l’obscurantisme religieux, alors qu’historiquement rien n’a mieux contribué à renforcer la doctrine chrétienne. On sait assez quelles peines furent infligées par l’Église à ceux qui tentèrent d’échapper à la toute puissance de la raison et comment celle-ci fait excellent ménage avec la foi dans le rite scolastique."

Et, plus loin, il précisait :

"Le surréalisme, dans sa définition spécifique, ne se connaît d’autre mobile qu’une continuelle révélation des phénomènes irrationnels jusqu’à ce qu’ils deviennent, au même titre que les phénomènes rationnels, d’usage courant et qu’en dernier recours disparaisse toute classification et toute hiérarchie à l’intérieur de l’esprit."

Enfin, "Étoile double" mentionnait encore au passage "l’amalgame entre christianisme et rationalisme".

De même José Pierre, plus tard, présentera ce débat en disant : "J’ai souligné avec quelle obstination les "billets surréalistes" s’employaient à lutter contre le rationalisme éculé aussi bien que contre les diverses formules de l’art "ouvriériste" : c’était à coup sûr se faire des ennemis irréconciliables dans les rangs anarchistes."

Ainsi, bien avant, J. Schuster, avait écrit en conclusion du troisième Billet surréaliste :

"Éveillé, l’homme comprend du monde ce que sa raison et ses sens veulent bien lui laisser percevoir, c’est-à-dire une infime partie de ce qui est réellement ; en rêve, les objets, les sentiments, les rapports les plus audacieux lui deviennent licites, familiers. Il est descendu au cœur de lui-même, au cœur des choses.

Il en va des collectivités comme des individus. Si le rêve est l’expression du désir, si l’explication de l’un peut préluder, dans une certaine mesure, à la réalisation de l’autre, le plus grand désir collectif est le révolution. G.C. Lichtenberg regrettait que l’histoire ne fût faite que des récits des hommes éveillés. Lorsqu’une nuit tous le exploités rêveront qu’il faut en finir, avec le système tyrannique qui les gouverne, alors, peut-être, l’aube se lèvera dans le monde entier sur des barricades."

Mais "le groupe de militants" n’avait pas du tout abordé le thème du rationalisme, qui, à mon sens, reste jusqu’à présent la principale source fondamentale de mésentente idéologique, non-éclaircie, entre surréalistes et anarchistes. La pensée libertaire peut, certes, reconnaître que les principales formes de totalitarisme, comme le catholicisme, le stalinisme et le fascisme ont su incorporer à leurs discours des démarches à prétention rationnelle. Mais l’anarchisme reste fondamentalement et expressément lié, à travers l’histoire, aux mouvements de la pensée rationaliste, matérialiste et athée, ce qu’il aurait du mal à renier ou contester. Et la raison reste, aux yeux des anarchistes, comme de tous les libres-penseurs, le principal rempart contre la foi et toutes les religions.

Tandis que, d’autre part, l’apport surréaliste consistant à attirer l’attention sur la valeur créative et éclairante de l’irrationnel à travers le rêve, l’amour, la spontanéité, la poésie, l’image, les formes plastiques, la musique et tant d’autres apports des sens, de l’inconscient, de l’imagination et de la psychologie, ne peut non plus être contesté. Tout cela allant aujourd’hui de pair avec les progrès récents des sciences cognitives qui permettent de mieux connaître le fonctionnement de notre cerveau.

Il n’empêche que la démarche et la discipline de l’expression rationnelle reste, quand même, à la base de la connaissance de l’univers, de sa transmission par le langage et de sa structuration par la science. Ce qui ne va pas non plus à l’encontre de la liberté totale que suppose la création artistique.

De la rencontre à la fusion ?

La rencontre aurait pu aller plus loin ; mais comment ?

Certainement en publiant "Étoile double" dans le Libertaire ? Ce que beaucoup d’entre nous, comme Fontenis (p. 311), reconnaissent avoir regretté. Car ainsi,, en poursuivant le dialogue, on aurait permis à la rencontre de se poursuivre…

En admettant le groupe surréaliste comme un groupe de la Fédération Anarchiste ? À condition que c’eût été voulu de part et d’autre. Ce qui aurait amené les membres de ces différents groupes à se côtoyer, à se connaître, à débattre ensemble et à se trouver côte à côte en plus d’un combat…

Nous ne devons cesser de regarder ce passé, comme, par ailleurs, l’avenir. Et, dans cette double perspective, nous ne pouvons, sans jamais prétendre conclure, que répéter, une fois de plus, ce que André Breton écrivait dans "La Claire tour", onzième Billet surréaliste, paru dans le Libertaire du 11 janvier 1952 :

"Pourquoi une fusion organique n’a-t-elle pu s’opérer à ce moment entre éléments anarchistes proprement dits et éléments surréalistes ? J’en suis encore, vingt-cinq ans après, à me le demander."

Encore cinquante-trois ans après, nous aussi.

Roland Breton

Références :

SURRÉALISME ET ANARCHISME : Écrits pour débattre, Atelier de Création Libertaire, Lyon, nov. 1992, 37 p.

Ferrua, Pietro, surréalisme et anarchisme, Éd. Le Monde Libertaire, 1982, Paris. 25 p. polycopiées.

Fontenis, Georges, L’autre communisme. Histoire subversive du mouvement libertaire, Acratie, 1990, Paris. 395 p.

Pierre, José, Surréalisme et anarchie. Les "billets surréalistes" du Libertaire (12 octobre 1951 - 8 janvier 1953), Plasma, coll. En Dehors, 1983, Paris. 248 p.

Reynaud-Paligot, Carole, Parcours politique des surréalistes 1919-1959, CNRS Éditions, 1995, Paris. 339 p.

(recension in : Réfractions, n° 2, été 1998, pp. 162-164, par Roland Breton)


[1Breton était un personnage très imposant qui dominait toutes les réunions par une ascendance incontestée (innée ou créée et admise ?) sur son groupe qui le respectait incontestablement. Son bras droit était B. Péret, le seul qui, encore plus que lui, exprimait une très vive conscience politique.

À part cela, Breton pouvait ne pas aimer les homos, comme il n’admettait que le langage français le plus châtié et non argotique, ce qui lui faisait dédaigner Brassens. Même si le surréalisme recherchait toujours le choc des mots et des images.

Dans ces rencontres on discutait, non pas précisément des Billets surréalistes, mais de toute la conjoncture de l’actualité comme des thèmes intellectuels et idéologiques généraux. Mais c’était très informel et il n’y avait aucun compte-rendu.

[2Bien sûr, la FA comptait un grand nombre de groupes locaux, rien qu’à Paris presque un par arrondissement et ailleurs presque un ou plusieurs par grande ville ou département. Ce que Breton et Péret savaient très bien.
Comme ils savaient que les rencontres du Café de la Place Blanche ne réunissaient autour de Fontenis, à titre personnel, que quelques responsables du Libertaire particulièrement intéressés par les surréalistes.