RAForum
Slogan du site
Descriptif du site
GRANIER, Caroline. Alain Pecunia,Les Ombres ardentes : Un Français de 17 ans dans les prisons franquistes
Article mis en ligne le 27 mars 2005
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
logo imprimer
Enregistrer au format PDF

Cheminements, 2004

Des hommes ardents

C’était le premier samedi de janvier 2005. Un homme a poussé la porte de la bibliothèque La Rue (bibliothèque anarchiste située dans le 18e arrondissement de Paris) et s’est présenté à nous : un « vieux militant » de la Fédération anarchiste, qui nous a aidé à financer les travaux de notre local, et qui porte le nom d’un célèbre syndicaliste du début du 20e siècle : Pataud [1]. Notre compagnon nous a raconté ce jour-là quelques-uns de ses souvenirs. À 17 ans, encore lycéen, il entre dans la Résistance (dans le Limousin) quand son père est arrêté par les Allemands. Ensuite, après la « Libération », il décide de poursuivre la lutte, en compagnie de combattants espagnols et de FTP (mais il tirait toujours en l’air, précise ce pacifiste). Après la guerre, à Paris, c’est l’anarcho-syndicalisme, les revues… Une vie sous le signe de l’engagement, avec ses faits héroïques et pourtant inconnus.

Je pensais à lui – et à tous les « héros » anonymes, dont le nom ne figure pas dans les livres d’histoire - en lisant Les Ombres ardentes, le livre de souvenirs d’Alain Pecunia qui, lui aussi, s’est « engagé » à 17 ans - dans les Juventudes Libertarias. On ne luttait plus contre Hitler, mais contre Franco – c’était bien la même lutte qui continuait. Pecunia pose dans des lieux touristiques espagnols des explosifs « symboliques ». Ces bombes n’ont pas fait de victimes : il a le respect de la vie humaine et se dit « suffisamment idéaliste » pour aller se dénoncer en cas d’erreur (« C’est idiot dans la pratique, mais c’est ainsi que nous pensons »). Mais tout ne se passe pas comme prévu : il est arrêté à la frontière, emprisonné. C’était en 1963.

Alors qu’on va démolir la prison de Madrid, Carabanchel alto, Alain Pecunia entreprend le récit des 28 mois qu’il y a passés, pour ne pas que l’ombre des prisonniers politiques disparaisse avec les murs. Dans ce récit extrêmement émouvant, on le voit devenir Espagnol de cœur (ses souvenirs seront évidemment écrits, d’abord, en espagnol), poursuivre sa formation politique avec ses camarades de détention, et, de « rebelle romantique » se transformer en « révolutionnaire ». Chronique de la vie carcérale, le récit est parfois tragique, comme le jour de l’exécution de Delgado et Granado – parfois cocasse, « lorsque la galerie prend des airs de village avec la vie et ses problèmes ordinaires ».

Le jeune militant y voit, concrètement, ce qu’est le fascisme (loin des représentations que s’en font les Français ou les Espagnols exilés de l’époque) et les fascistes : des hommes, eux aussi. Son livre est aussi une fresque des victimes de la répression franquiste (les prisonniers « sociaux », puisque officiellement, il n’y a pas de détenus politiques en Espagne !) : les maoïstes, qui découvrent en prison la classe ouvrière ; les communistes de base, qui font souvent les frais des ambitions de leurs dirigeants… Et les gardiens, qui ont toujours un certain respect pour les anarchistes, qui, eux, refusent sans hypocrisie de se mettre au garde-à-vous.

Parmi ces « hombres », mineurs asturiens ou libertaires de la CNT ou de l’ASO (Alliance syndicale ouvrière), il y a de nombreuses figures hautes en couleurs, à la fois lucides d’un point de vue politique et toujours activistes malgré la répression : « Lutter pour lutter. Pour rester debout. Pour l’honneur », nous dit Pecunia. Debout, digne, il l’est resté mais l’a finalement payé très cher : un « accident », à son retour en France, ne lui a laissé que « les bras et la tête ».

« Je ne veux pas me retrouver vieux avec une télévision et une voiture et n’avoir jamais rien fait », lui faisait dire un journaliste de France-Soir (dans l’édition du 8 juin 1963). Alain Pecunia n’est pas encore vieux ; il a agi, même si ce n’est qu’en tant que « veilleur », comme il le dit : c’est ce dont témoigne son livre, Les Ombres ardentes..

Caroline Granier

Notes :

[1Émile Pataud (1869-1935), ancien communard blanquiste, syndicaliste, à partir de 1902, à la Compagnie parisienne d’électricité, impliqué dans la CGT (dont il sera exclu en 1913), est l’auteur, avec Émile Pouget, de Comment nous ferons la révolution (1909), réédité aux éditions Syllepse en 1995


Haut de page
Réalisé sous SPIP
Habillage ESCAL 4.1.4