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COLEMAN, Yves. "La triste farce de la ’victoire’ du non"
Du nationalisme des partis bourgeois de gauche et des manœuvres politiciennes de l’extrême gauche, trotskyste et libertaire
Article mis en ligne le 31 mai 2005
dernière modification le 30 novembre 2015

par r-c.
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"Une campagne du non où l’internationalisme a été totalement absent"

Comme lors de chaque compétition électorale, chacun, vainqueur ou vaincu, se félicite des résultats du référendum du 29 mai 2005.

Certes, les partisans du oui font un peu la tête et affirment que « la France » a pris quelques années de retard dans ce qu’ils appellent « la construction de l’Europe ». Mais ils se consolent en se disant qu’après tout ils ont encore le pouvoir (UMP) ou qu’ils vont bientôt le récupérer (PS). Quant aux partisans du non, ils se réjouissent avec raison de la gigantesque baffe que s’est pris Chirac et beaucoup avancent la nécessité de sa démission et de nouvelles élections anticipées, élections qui n’ouvriront immanquablement la voie qu’à d’amères désillusions, quels qu’en soient les résultats.

Mais les partisans du oui comme ceux du non expliquent tous que la campagne a « réveillé l’intérêt pour la politique », « le débat dans la France d’en bas », qu’il y a eu des « réunions passionnantes », que « tout le monde étudiait la Constitution stylo à la main », etc. Comme à chaque élection, et c’est encore plus visible pour celle-ci, les participants à la farce électorale baignent en fait dans l’autosatisfaction franco-française et souvent chauvine, ou en tout cas paternaliste vis-à-vis des autres peuples européens. Et quoi de plus normal, puisque c’est justement l’une des fonctions du système électoral ? Faire communier tous les individus d’un Etat donné, quelle que soit leur classe sociale, dans l’illusion qu’ils sont tous égaux puisqu’ils ont tous le même bulletin de vote à leur disposition. Leur faire croire qu’en abandonnant leur pouvoir de décision entre des représentants incontrôlables et incontrôlés, sans que ceux-ci soient obligés de tenir leurs engagements ou de respecter leur programme, les acteurs agissent pour le bien général de la nation, exploiteurs et exploités confondus.

Mais puisque cette élection concernait l’Europe, il faut aller plus loin dans l’analyse non pas des résultats du scrutin lui-même et des combines politiciennes franco-françaises – les spécialistes s’en chargeront pendant des mois– mais des positions défendues par les partisans du « non de gauche », de leur triomphalisme mystificateur et de leur incapacité à bâtir une analyse internationale et internationaliste.

Une cécité générale

Pour toute personne qui s’intéresse à la vie politique en France depuis quelques années, un certain nombre de choses restent immuables. Les politiciens bourgeois pensent que leur impérialisme est toujours aussi puissant qu’au XIXe siècle et au début du XXe siècle ; quant aux révolutionnaires, on a l’impression qu’ils agissent comme si l’opinion de Marx sur la supériorité politique du mouvement ouvrier français était encore valable, un siècle et demi plus tard. Comme si on vivait encore dans la période ouverte par la Révolution de 1789 et close en France par la Commune de Paris, période où effectivement le prolétariat de France pouvait sembler à « l’avant-garde » des autres prolétariats par sa détermination à affronter l’Etat (comme en témoignent les années 1789-1792, 1830, 1848 et 1870).
Curieusement, ni les conservateurs ni les révolutionnaires ne veulent tirer les conséquences politiques du fait que la France est désormais une puissance impérialiste en déclin sur le plan militaire, et menacée sur le plan économique. Elle ne peut tenir son rang dans le chœur des puissances capitalistes qu’en concluant d’étroites alliances économiques et politiques transnationales, d’où le caractère vital pour la bourgeoisie française du projet européen et sa volonté une partie de sa « souveraineté nationale ».

Face à cette situation, les révolutionnaires ont été incapables, depuis plus de cinquante ans que se met en place l’Europe, d’instaurer des liens réguliers avec leurs camarades d’autres pays (européens ou pas), à la fois pour construire une réflexion et pour faciliter une action sur toutes les questions : retraites, salaires, migrations, répression policière, justice, systèmes de santé ou d’éducation, etc.

Et lorsque Lutte ouvrière et la LCR ont eu cinq députés pendant une législature au Parlement européen quel a été leur bilan ? En quoi ces cinq années de présence au sein des institutions européennes ont-elles armé ces organisations pour préparer la bataille non seulement en France, mais dans toute l’Europe, contre le Traité constitutionnel et ses conséquences ?

A en juger par l’absence de collaboration entre les groupes révolutionnaires européens durant la campagne du non, on est tenté de répondre : à rien du tout.
Et on pourrait en dire autant à propos des anarchistes et des libertaires qui comptent des partisans dans à peu près tous les pays d’Europe et ont eux aussi été incapables de mener la moindre campagne internationale contre le Traité ou (s’ils voulaient s’abstenir) autour des questions qu’il soulève. Quelles sont alors les causes de cette absence de mise en pratique d’un internationalisme hautement revendiqué par les trotskistes comme par les anarchistes [1] ?

Cette cécité politique générale concernant le déclin de l’impérialisme français, cette incapacité à agir et réfléchir à l’échelle européenne, voire mondiale, tiennent à une raison fondamentale : les réactionnaires, les réformistes voire une partie de la gauche marxiste dite « révolutionnaire » partagent les mêmes lunettes nationales occultées par leurs références universalistes et républicaines.

Pour l’extrême gauche marxiste, ses références françaises (de Jaurès à Bourdieu, en passant par Nizan, Bettelheim, Politzer ou Poulantzas) sont toutes des références étatistes, d’inspiration social-démocrate ou stalinienne. Et quand leurs lectures dépassent l’horizon français, ce n’est pas dans les écrits des bolcheviks et des « belles années » de l’Internationale communiste (1919-1924) qu’ils puiseront un sens critique vis-à-vis de l’Etat puisque c’est justement ce courant qui a théorisé la domination du Parti sur l’Etat, les syndicats, les conseils ouvriers… et la classe ouvrière.

Quant aux anarchistes, leurs références intellectuelles, si elles ne sont pas étatistes, sont elles aussi pour une grande part franco-françaises : certains libertaires ressassent inlassablement un passé certes riche (Proudhon, les frères Reclus, Fernand Pelloutier, George Sorel, Sébastien Faure, Jean Grave, Emile Pouget, etc.) mais vis-à-vis duquel ils éprouvent surtout une nostalgie acritique ; pour de nombreux militants anarcho-syndicalistes on a souvent l’impression que le syndicalisme révolutionnaire d’avant 1914 constitue une sorte d’horizon indépassable ; les anarchistes plus jeunes sont fréquemment attirés par les jongleries verbales et les exercices de style des situationnistes et des néo-situs que l’on a du mal à classer dans les armes indispensables au combat politique quotidien contre le Capital, ou alors, avides de savoir et de réponses nouvelles, ils dévorent, tout comme les jeunes trotskistes d’ailleurs, la prose de la gauche étatiste d’ATTAC à Bourdieu, sans toujours en déceler les pièges.

Jusqu’à plus ample informé, la réflexion politique quotidienne des libertaires de France ne semble guère puiser dans les analyses menées par les anarchistes d’autres pays, d’hier ou d’aujourd’hui. Très peu d’ouvrages écrits par des anarchistes américains, espagnols, argentins, allemands, italiens, etc., sont traduits en français et ceux qui le sont (Murray Bookchin et Noam Chomsky) ne brillent guère par leur radicalité..

Donc, qu’ils soient trotskistes ou anarchistes, les révolutionnaires français, pour des raisons différentes mais qui aboutissent à des conséquences assez semblables, ont bien du mal à prendre des distances avec leur histoire et leurs deux principales traditions nationales, jacobine d’un côté, syndicaliste révolutionnaire de l’autre.

Un fonds idéologique commun à la gauche et à la droite : le culte de l’Etat et de la nation

Il existe, que cela leur plaise ou pas, une rhétorique politique nationale, commune à la droite, à la gauche, voire même à l’extrême gauche dans certains cas. Cette rhétorique puise, dans des proportions diverses et de manière différente, dans des thèmes communs dont le rappel permanent de l’apport des philosophes des Lumières, l’universalité de la Déclaration des droits de l’homme, l’idéologie républicaine et laïque, la prétendue « démocratie communale », une vision idéalisée de la Résistance sous l’Occupation, le mythe de la neutralité des services publics et, plus récemment, l’idéologie qui a pris de l’ampleur avec le mouvement altermondialiste : le citoyennisme, la « démocratie participative », qui puisent dans la tradition politique nationale-étatiste française et se résument à une croyance aveugle en les mensonges et les illusions de la démocratie bourgeoise.

Bien sûr, tous les républicains, les laïques et même les citoyennistes ne sont pas des chauvins de la pire espèce, et leur universalisme jacobino-laïque comporte certains aspects très positifs. Mais, même lorsqu’ils invoquent de vagues valeurs internationalistes ou altermondialistes, ils sont incapables de rompre pratiquement avec l’idéologie qui a pris de si nombreuses formes durant l’histoire des luttes de classes en France. Cette idéologie est fondée sur le culte de l’Etat et de ses institutions, la croyance en son rôle protecteur, progressiste, quasi messianique, un rapport acritique au parlementarisme et aux formes de confiscation de la volonté populaire. Et au cours des dernières années, les campagnes menées contre l’AMI, ou plus récemment contre la directive Bolkenstein, ont été marquées par une inquiétante union nationale de la droite à la gauche, autour du thème de la supériorité du « modèle français », « modèle social français », ou de « l’exception culturelle française », thèmes qui sont le reflet d’une longue tradition dont nous ne donnerons ici que quelques exemples.

Durant la révolution de 1789, l’Etat français prétendait lutter contre toutes les monarchies européennes et constituer donc un facteur de progrès pour les peuples, et ce mythe perdure encore, sans que les deux siècles écoulés aient permis à la gauche de s’en distancer ; sous Napoléon, l’Etat impérial prétendait consolider les conquêtes de la Révolution qui avaient été exportées en Espagne, en Italie, au Portugal, en Belgique, etc., à la force des baïonnettes ; au milieu du XIXe siècle, le Second Empire de Napoléon III essaya de jouer la carte de l’union nationale et de nouer une alliance entre des classes antagonistes, ce que Marx appela justement le « bonapartisme », et Napoléon le Petit tenta d’enchaîner le mouvement ouvrier naissant à l’Empire.

En 1914, les partis et syndicats ouvriers capitulèrent honteusement, refusant de déclencher la grève générale contre la guerre mondiale, grève dont ils parlaient dans leurs motions de congrès depuis des années, et les socialistes votèrent les crédits de guerre.
Durant les années 1930, des courants socialistes belges (De Man) et français (notamment Marcel Déat, que l’on range plutôt dans les « néo-socialistes ») défendirent l’idée qu’il fallait une forte intervention de l’Etat dans l’économie pour juguler la crise internationale du capitalisme et détacher les classes moyennes du fascisme : membres de la SFIO, certains des « planistes » (comme on les appela parce qu’ils étaient, entre autres, de chauds partisans de la planification) offrirent ensuite leurs services au régime… du maréchal Pétain tandis que d’autres, plus tard, furent à l’origine… du Marché commun (André Philip).

Pendant la Résistance et le gouvernement d’union nationale présidé par De Gaulle entre 1945 et 1947, on eut droit à une autre version de l’unité nationale au nom de la « lutte contre le fascisme » et du « A chacun son Boche » (PCF), puis de la reconstruction indispensable du capitalisme français (« La grève est l’arme des trusts », Maurice Thorez).

Depuis 1945, d’ailleurs, la gauche et la droite communient dans l’évocation des « conquêtes sociales de la Résistance », oubliant quel fut le prix de ces « conquêtes » : faire marner les ouvriers pour des salaires de misère, remplir les poches des patrons et de l’Etat pendant des décennies, soutenir toutes les aventures coloniales puis néocoloniales de l’impérialisme français.

Sous la Cinquième République, de 1958 à 1969, ce culte de l’Etat et de son prétendu rôle protecteur et « redistributeur des richesses » a pris de nouveau de l’ampleur notamment à travers les plans économiques de la Cinquième République et la figure charismatique du Général-Président dont la politique étrangère anti-américaine était soutenue par le Parti communiste français, le même parti qui menait campagne dans les années 70 sur le thème répugnant du « Produisons français » ; et durant les négociations sur le Programme commun dans les années 1970 et les deux premières années du gouvernement de la gauche unie 1981-1983 nous avons encore eu une version « de gauche » de cette idéologie national-étatiste : la nationalisation de quelques banques, compagnies d’assurances et quelques industries clés allait « changer la vie » de tous les opprimés et les exploités.

Une campagne du non où l’internationalisme a été totalement absent

En 2005 avec la prétendue campagne du « Non de gauche », soutenue par les guignols de la « gauche du PS » et la majorité du mouvement altermondialiste, sans oublier l’inévitable LCR [2], nous avons assisté à un nouvel essor de l’idéologie étatiste comme en témoignent leurs tracts et leur propagande.

La campagne pour le « Non de gauche » a vu ressurgir chez les électeurs et les sympathisants de gauche les formes les plus ambiguës de l’anti-américanisme au nom de la dénonciation de l’OTAN ou de l’OMC, ainsi que les sentiments xénophobes contre

—  les tristement fameux « plombiers polonais » [3] (on vient d’ailleurs d’apprendre, après les élections bien sûr, qu’il n’y en aurait en fait que 150 ou 180 sur tout le territoire national),

—  l’industrie textile chinoise (le lundi 30 mai 2005, lors d’une émission-bilan du référendum sur le TCE sur France 2, un responsable CGT eut le cynisme et le culot de dénoncer la « concurrence chinoise » sans mentionner une seule fois le sort des 19 millions d’ouvriers chinois du textile surexploités dans leur pays)

—  ou l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne (qui ravive les préjugés xénophobes, racistes et antimusulmans).

Face à cette résurgence spontanée des préjugés nationalistes, la gauche dite extrême comme la gauche réformiste ont choisi de faire la sourde oreille et de minimiser le phénomène puisqu’ils voulaient surfer sur la vague du « non de gauche ».

De plus, il est particulièrement indécent de voir l’extrême gauche prétendre que le « non de gauche » aurait une dimension « internationaliste » alors qu’elle a été incapable, depuis l’annonce de la forte probabilité d’un référendum, d’organiser la moindre campagne, la moindre série de meetings, à l’échelle européenne regroupant les forces révolutionnaires des différents pays de l’Union européenne pour critiquer le contenu du Traité constitutionnel et en expliquer les enjeux réels pour tous les prolétaires européens, pas simplement pour les prolétaires français.

Aujourd’hui, il n’existe aucun moyen de comptabiliser et de différencier entre les votes non, de droite et de gauche : pourtant si l’extrême gauche l’avait voulu, elle aurait parfaitement pu imprimer ses propres bulletins non et les diffuser massivement dans le cadre d’une campagne internationaliste sur le terrain électoral. Mais évidemment cela aurait dérangé le ronron électoral et perturbé le dépouillement des votes…

Globalement considéré, ce vote non est d’autant moins internationaliste que 42 % des électeurs du non pensent qu’ « il y a trop d’étrangers en France » contre 21 % des électeurs du oui. Et que les électeurs du Front national se sont plus mobilisés pour le non (90 %) que ceux d’extrême gauche.

Où sont passés les 6 millions de voix de Le Pen et de Villiers ?

Loin d’être une « victoire » de la classe ouvrière ou la « revanche des classes populaires sur Maastricht » (dixit Alternative libertaire) la pseudo « victoire du non » est le fruit d’une alliance contre nature dans les urnes entre les 6 millions d’électeurs Le Pen et de Villiers (dont les positions xénophobes et racistes ne sont plus à démontrer) avec les 9 millions d’électeurs PC et PS (et encore cette estimation est-elle optimiste puisqu’elle suppose que la droite traditionnelle n’a pas apporté la moindre contribution au camp du non, ce qui est manifestement inexact puisqu’il existe une droite souverainiste). Une telle « victoire » n’a rien à voir avec la défense des intérêts des exploités.

Il faut avoir un sacré culot et un certain mépris pour l’intelligence des travailleurs pour affirmer que le non aurait « marginalisé l’extrême droite ». Ce sont les mêmes qui nous expliquaient qu’il fallait voter Chirac en 2002 parce que les 5 millions d’électeurs de Le Pen représentaient un danger « fasciste » et qui aujourd’hui nous expliquent que ces 5 millions d’électeurs dangereux se seraient évanouis en fumée – à moins qu’ils ne se terrent dans leurs caves ?

Une « grande victoire symbolique » ? Un « immense espoir » ?

D’ailleurs les anarcho-électoralistes d’Alternative libertaire dévoilent de façon bien naïve le manque d’ampleur de leur vision politique lorsqu’ils écrivent sans rire que la « victoire du Non » serait une « petite victoire sociale » et une « grande victoire symbolique ».
Voilà à quoi en sont réduits des révolutionnaires aujourd’hui : à se réjouir de victoires électorales, qui plus est « symboliques », ou de l’« immense espoir » (LCR) soulevé par les résultats d’un référendum-plébiscite qui s’est retourné contre Chirac. D’ailleurs nos révolutionnaires ne parlent plus guère, dans leur propagande quotidienne, de détruire l’Etat bourgeois, de former des conseils ouvriers, de supprimer le salariat, la monnaie et la hiérarchie, de réorganiser la production et la vie sociale sur des bases radicalement différentes : ils préfèrent évoquer une « rupture avec le capitalisme » (LCR) tout comme Mitterrand avant 1981 ou menacer de « faire trembler le capitalisme » (Alternative libertaire).

Lors de l’émission Transeuropéennes, mardi 31 mai, Alain Krivine, dirigeant de la LCR, a tranquillement expliqué : « ce que les gens veulent, c’est une France solidaire qui permette le plein emploi et une juste redistribution des richesses ». C’est peut-être ce que « les gens » veulent, mais si c’est tout ce que des révolutionnaires ont à proposer aux travailleurs quand ils ont l’occasion inespérée d’exposer leurs idées et leurs propositions à la télévision, franchement ils feraient mieux de se taire plutôt que de servir de porte-voix aux prolétaires les plus modérés…

Quant à la prétendue « autre Europe sociale, démocratique, écologiste et féministe », ce n’est qu’un rideau de fumée ; c’est mentir de prétendre qu’elle pourrait jaillir des urnes et, de surcroît, d’un soutien « critique » aux politicards de gauche.

C’est mentir de faire croire qu’elle pourrait venir d’une « Assemblée constituante [4] », élue à la proportionnelle, qui par ailleurs donnerait une représentation solide au Front national et à ses 5 millions d’électeurs, sans compter toutes les autres forces réactionnaires qui pourraient librement s’y exprimer, si l’on reste dans le cadre de la démocratie bourgeoise traditionnelle.

C’est mentir d’affirmer que cette « autre Europe » pourrait être facilitée par la tenue d’un « nouveau Forum social européen » qui permettrait à toutes sortes de politiciens de gauche discrédités de se refaire une virginité.
Les militants d’extrême gauche ont bien peu confiance en la force et la justesse de leurs idées pour croire qu’une pseudo-victoire électorale pourrait « gonfler le moral des classes populaires » (Alternative libertaire). C’est exactement le raisonnement que tenaient d’ailleurs la LCR ou l’OCI (ancêtre du PT actuel) en 1981 quand ils expliquaient que la venue de Mitterrand au pouvoir allait soulever l’espoir des « masses » et que celles-ci « déborderaient les appareils ». On a vu le résultat : croissance exponentielle du chômage, casse de la sidérurgie, des mines, des chantiers navals, de l’automobile, dégradation générale de tous les prétendus « services publics », attaques systématiques contre les travailleurs immigrés, essor du Front national et de l’expression publique des idées et comportements racistes, etc.

Les ouvriers et les employés qui ont voté non sont peut-être momentanément contents d’avoir filé une baffe à Chirac et à certains représentants de la classe dominante. Mais ils n’ont pour le moment AUCUNE AUTRE PERSPECTIVE politique que de confier demain le pouvoir à une autre fraction de la classe dominante : la gauche qui a mené une politique anti-ouvrière chaque fois qu’elle est venue au gouvernement.

Les travailleurs n’ont pas suffisamment confiance en eux-mêmes pour prendre leurs affaires en main, s’emparer des usines et des bureaux, supprimer toute hiérarchie, se débarrasser de toutes les forces répressives de l’Etat, mettre en place leur propre pouvoir et donner une orientation radicalement différente à toute la production. Les partisans du « non de gauche » ne font que renforcer leurs illusions dans l’utilité et l’efficacité des élections, illusions dont on sait parfaitement qu’elles seront demain trahies.

Les manœuvres de la « gauche du non »

La façon dont la gauche nous explique aujourd’hui la prétendue « victoire du Non » témoigne une fois de plus du nationalisme incurable qui imprègne ses dirigeants. En effet, qu’ont déclaré les dirigeants de la pseudo-gauche du Parti socialiste dimanche 28 mai dès qu’ils ont appris les résultats des élections ? « Je suis fier d’être français » (Henri Emmanuelli), « Notre pays a une haute idée de la politique et refuse une économie de marché sans aucune règle » (Marie-Thérèse Lienemann), « La rupture avec le capitalisme est un songe creux » (Arnaud Montebourg).

Qu’a déclaré le trio Dolez-Filoche-Généreux qui a fait un tour de France et près de 90 meetings pour le « non de gauche ». Ils se sont réjoui de l’« allégresse » du « peuple français » qui a manifesté dans les rues « comme en mai 1981 ». Mais nos trois mousquetaires oublient de mentionner tous les coups portés à la classe ouvrière par la gauche au pouvoir depuis ces mêmes manifestations de liesse. Fidèles à la tradition du nationalisme français le plus arrogant, nos trois « socialistes de gauche » osent écrire que « le non français a créé la possibilité d’une authentique refondation démocratique de l’Europe. Il dit au reste de l’Europe que les pro-européens ont le droit de dire non sans menacer la construction européenne », « La France doit donner l’impulsion nécessaire pour une nouvelle renégociation », etc.

Non seulement nos trois branquignols se gargarisent de mots comme « la France » et la « construction européenne », non seulement ils font le même raisonnement que Chirac en croyant encore que « la France » serait la tête politique de l’Europe, mais en plus ils cachent sciemment que leur construction européenne, qu’elle soit menée par des sociaux-libéraux ou des sociaux-démocrates, est et sera inévitablement une tentative de construire une nouvelle puissance impérialiste aux contours inédits.

Certes, on ignore encore si cette future puissance impérialiste européenne verra vraiment le jour et de quelles institutions politiques définitives elle se dotera, mais l’Union européenne possède déjà sa monnaie unique et devra un jour posséder une armée unique, ultramoderne, prête à intervenir sur tous les continents, si elle veut jouer pleinement son rôle face à l’impérialisme américain et aux puissances capitalistes émergentes en Asie, l’Inde et la Chine.

La pseudo-gauche du PS a déjà concocté un beau programme : l’ « unité de toutes les tendances socialistes », l’ « unité de la gauche » et une « nouvelle constitution démocratique européenne ». En d’autres termes, ils veulent avoir des strapontins dans le prochain gouvernement bourgeois de gauche et prendre part à la direction de l’impérialisme européen en lui donnant une façade démocratique.

Le PCF, quant à lui, continue à se vautrer dans le respect et le culte de l’Etat bourgeois puisqu’il demande à Chirac (à Chirac !) de « porter avec force la voix de notre peuple et de demander la renégociation du traité avec un véritable débat populaire en Europe ».
ATTAC n’est pas non plus en mal de chauvinisme puisqu’elle propose de réaliser un tour d’Europe « pour expliquer le non français » comme si les Européens étaient trop cons et avaient attendu les altermondains pour comprendre ce qui était en jeu dans la construction de l’impérialisme européen.

Dans son éditorial du Monde diplomatique de juin 2005 Ignacio Ramonet nous sert tous les lieux communs du chauvinisme de gauche : « (…) la France rebelle a fait honneur à sa tradition de “nation politique par excellence”. Elle a renoué avec sa “mission historique” (…). Depuis ses débuts, en 1958, (…) la construction communautaire a exercé une contrainte croissante sur toutes les décisions nationales (…) ». Les altermondialistes avaient mille fois raison de critiquer le contenu réactionnaire du Traité constitutionnel européen, mais leurs dirigeants ne dénoncent ce qu’ils appellent le « néolibéralisme » (qui n’est qu’un cache-sexe pour le capitalisme) qu’au nom des intérêts bien compris de la nation française, c’est-à-dire de l’impérialisme français.

Une attitude révolutionnaire conséquente consisterait non pas à « expliquer le non français » aux autres Européens mais à construire ensemble, avec toutes les forces révolutionnaires du continent, une analyse et des actions qui puissent contrer la propagande et les mauvais coups des classes dirigeantes européennes. Mais on en est loin…et ce n’est de toute façon pas l’objectif d’ATTAC et des partis de gauche.

Les rabatteurs d’extrême gauche de Fabius, Bové et tutti quanti

Face aux manœuvres politiciennes grossières de la gauche qui aboutiront sans doute à remettre en selle un politicien « social-libéral » (en clair bourgeois) comme Fabius, l’extrême gauche n’a fondamentalement pas d’autre politique à proposer que d’appeler à la victoire de la gauche en 2007, tout en enrobant cet appel de ses habituelles coquetteries hypocrites (il faut un « gouvernement des travailleurs », un « gouvernement anticapitaliste », etc., toutes formules qui ne sont qu’un habillage trompeur des formules de l’Union de la gauche ou de la gauche plurielle).

Les militants du Parti des travailleurs ont certes leurs propres comités, mais soyons sûrs qu’ils appelleront à voter PC-PS. Lutte ouvrière ne s’est pas mouillée dans les comités du non, mais cette organisation a quand même appelé à voter non lors du référendum et appellera certainement à voter PC, voire PS, en 2007, comme elle le fait à presque toutes les élections.

Quant à la LCR, elle a participé aux comités du non aux côtés des opposants du PS et des Verts, et des militants du PCF. Déjà deux jours avant la « victoire » du non certains dirigeants de la LCR confiaient à Libération qu’ils entendaient faire perdurer les comités du non après les élections pour pousser la gauche au pouvoir. Et le mardi 31 mai, face aux accusations de division lancées par l’ex-ministre PS Moscovici, Alain Krivine n’a pu que se défendre en affirmant qu’il était « unitaire pour dix ». Unitaire pour dix, d’accord, mais pour quoi faire en dehors de porter les politiciens de gauche au pouvoir ?

D’ailleurs, Clémentine Autain, apparentée PCF, n’affirmait-elle pas le lundi 30 mai, d’un air gourmand et matois, sur I-télé, qu’il ne fallait « pas tout de suite parler des présidentielles de 2007 », sinon on allait couler les comités du non ? Bel aveu qui dévoile les arrière-pensées de tous ces prétendus adversaires du « social-libéralisme » auxquels la LCR veut s’allier pour, paraît-il, mieux les démasquer !

Les manœuvriers de la gauche et de l’extrême gauche vont faire monter lentement la mayonnaise avec l’appui des altermondialistes et peut-être même de certains libertaires pour finalement sortir de leur chapeau Fabius (ou Bové, pourquoi pas ?) aux présidentielles. Mais que gagneront les travailleurs à miser sur ces chevaux-là ? D’amères désillusions et de nouveaux coups dans la gueule s’ils ne se mobilisent pour leurs propres intérêts de classe sans écouter les sirènes électoralistes.
La lutte sera longue et difficile, mais elle ne passera ni par les urnes ni par les combinaisons politiciennes que nous font miroiter la gauche et l’extrême gauche.

Y.C., 1er juin 2005

Suite du débat

1. COLEMAN, Yves. "La farce de la ’victoire’ du non".

Du nationalisme des partis bourgeois de gauche et des manœuvres politiciennes de l’extrême gauche, trotskyste et libertaire

2. COLEMAN, Yves. Quelques précisions à propos de "La triste farce de la ’victoire’ du non"

3. Lettre de Xavier

4. COLEMAN, Yves. Réponse à Xavier

5. Lettre de Julien sur la victoire du "non"

6. DAVRANCHE, Guillaume. Réponse à Yves Coleman

7. COLEMAN, Yves. Bref commentaire sur les procédés d’un plumitif « libertaire »

8. Temps critiques Quelques remarques sur « La farce de la victoire du non »

9. COLEMAN, Yves. Réponse à Temps critiques : malentendus et désaccords

Notes :

[1Cet article s’attache avant tout à démonter les analyses avancées par la « gauche du non » et l’extrême gauche – et accessoirement celles d’un groupe libertaire qui se complaît dans le tacticisme électoral depuis quelques années (Alternative libertaire), reflétant ainsi des illusions qui dépassent très largement les frontières de cette petite organisation et touchent tout le milieu altermondialo-gaucho-citoyenniste.

Pour ce qui est des anarchistes traditionnellement abstentionnistes (Fédération anarchiste, CNT-Vignoles, CNT-AIT, OCL, etc.), leur radical anti-étatisme originel et leur antinationalisme affiché auraient dû, en principe, les préparer, plus que d’autres, à une pratique sérieuse de l’internationalisme, en tout cas au minimum au niveau européen. La lecture de leur presse et de leur propagande montre qu’à ce niveau-là ils sont apparemment incapables, et ce depuis des décennies, de construire un réseau international d’analyse et d’action. Connaissant peu ces milieux, il m’est impossible d’en distinguer clairement les raisons profondes, mais le constat est accablant depuis l’échec de la Première Internationale, il y a plus d’un siècle maintenant.

[2Un camarade de la LCR s’est dit choqué à la lecture de ce texte par l’amalgame injuste qui serait fait entre la gauche bourgeoise et son organisation. On comprend mal son indignation alors que, depuis des années, le slogan favori de la LCR est justement : « 100 % à gauche ! », qu’elle lutte pour une « vraie gauche » et que l’on a vu au cours de la « campagne pour un non de gauche » Olivier Besancenot parader aux côtés des Buffet, Melenchon et autres politiciens de gauche sans leur adresser de critiques fondamentales.

[3A propos de ce qui est en train de se dérouler dans les nouveaux pays de l’Union européenne, ceux qui lisent l’anglais découvriront avec profit le numéro 2 de la revue Prol-position sur le site du même nom. Ils vérifieront qu’un petit groupe révolutionnaire peut parfaitement recueillir des informations utiles sur les luttes ouvrières en Pologne, en Roumanie, en Tchéquie, etc., et réfléchir à la portée des migrations des travailleurs d’Europe de l’Est et à leurs effets sur une puissance impérialiste comme l’Allemagne par exemple, en dépassant les généralités sur l’Europe « libérale » (c’est-à-dire impérialiste) et les polémiques dignes de spécialistes du droit constitutionnel qui ont entouré le texte du TCE.

[4Ceux qui invoquent la nécessité d’une nouvelle « Constituante », mythe vieux de déjà deux siècles, et qui jouent sur la fibre jacobine française très présente chez les « souverainistes de gauche », ne se rendent même pas compte que cette Assemblée a joué son rôle lors d’une révolution…bourgeoise et antimonarchique !

Mais finalement, quelque part, ce n’est pas très différent de ce que raconte Lutte ouvrière quand elle explique que les conseils ouvriers ressembleraient aux conseils municipaux actuels...

On retrouve dans ces deux argumentations la même incapacité de puiser dans les expériences révolutionnaires d’autres pays que la France, par frilosité, par un prétendu souci pédagogique et/ou par incapacité de produire des analyses politiques solides en commun avec des militants révolutionnaires d’autres pays.

A ce propos, il est d’ailleurs caractéristique que les militants français continuent de vivre dans la nostalgie du Mai 68 français, mouvement dont la radicalité et l’importance sont finalement assez réduites quand on les compare aux riches dix années du Mai rampant italien ou à la radicalité bien supérieure des occupations d’usines et des commissions de travailleurs au Portugal durant les années 1974-1975.

Mais l’intelligentsia « soixanhuitarde » qui a intégré la direction des médias et des élites politiques de gauche est tellement imbue d’elle-même et a tellement influencé la vision que l’extrême gauche française a de son histoire que les militants, quarante ans après, n’ont pas encore intégré dans leur raisonnement que ce qu’il est convenu d’appeler la « contestation des années 60 » a en fait d’abord commencé aux Etats-Unis et que ses pointes les plus radicales sont apparues en Italie et au Portugal, ce qui relativise beaucoup la signification historique de Mai 68. Et si l’on ajoute à cela ce qui se passa notamment dans des pays comme la Tchécoslovaquie et le Mexique, on peut alors donner au Mai français des proportions plus exactes et surtout moins chauvines.


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