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COLOMBO, Eduardo. " Le vote et le suffrage universel"

Article paru dans la revue Réfractions n° 7.

vendredi 8 juillet 2005, par ps

« Les anarchistes ne votent pas ! » Avec une certaine fréquence, nous avons entendu cette affirmation. Est-elle vraie ?

Le vote
Voyons d’abord ce que c’est que voter.

I. Le vote est un procédé qui permet d’exprimer une opinion ou une volonté. Dans l’étymologie latine, votum est le participe passé de vovere : invoquer (Littré), faire vœu, donner ou refuser son vœu. Voter, c’est donner sa voix au chapitre (dans les anciennes confréries religieuses). On peut voter de différentes façons, comme par exemple, par ordres ou par tête. Le suffrage, ou vote, est une méthode qui sert habituellement à dégager une majorité (relative, simple, des 3/4, etc.) Il n’a de sens que dans les cas où l’on peut considérer que l’existence d’une opinion majoritaire est pertinente à la question.

II. Voter, donc, c’est donner une opinion (au sens large) sur quelque chose ou sur quelqu’un, en général pour constituer une majorité. Donner son vote peut servir dans une délibération ou dans une élection : dans ce dernier cas, cela permet de choisir (les mots electio et eligere signifient « choix » et « choisir ») entre deux ou plusieurs personnes qui postulent pour une charge institutionnelle. On peut l’utiliser aussi pour élire une stratégie ou, encore, pour affirmer ou nier un point de vue.

III. Le vote sert à dégager une majorité, certes, mais à quoi sert une « majorité » ? Sûrement pas à avoir raison. Mais là où les opinons divergent sur des questions d’opportunité ou de tactique, là où les arguments ne sont pas convaincants – et encore une fois, il ne s’agit pas de questions de principes ou valeurs –, par exemple, pour décider quel jour on déclenche une grève ou pour savoir si on est d’accord pour faire un numéro spécial de la revue, la décision par majorité devient une procédure utile.

IV. Pour les anarchistes, alors, il faut considérer le vote par rapport à la pertinence d’une majorité.

Primo : la loi de la majorité (facilement critiquable et critiquée au niveau de la philosophie politique de l’anarchisme) propre à la démocratie directe ou indirecte n’est pas une « loi » qui s’impose aux anarchistes : toute prise de décision, tout engagement doit être librement acquis ou accepté.

Secondo : le libre accord exclut la majorité formelle obtenue par un vote. D’innombrables décisions, situations, circonstances, échappent à tout appel
à une majorité quelconque. La « majorité » des personnes, la majorité d’une assemblée, ne connaît la vérité, ni ne peut prétendre avoir raison, elle ne sait pas mieux que moi, ou toi, ou vous, ce qu’il faut faire.

Tertio : en matière de valeurs, de « principes », de connaissances, demander de prendre une décision « à la majorité » est une ineptie.

Je me refuse de participer à un vote où il faudrait décider si la liberté est préférable à l’esclavage, ou si la théorie immunologique de la « sélection clonale » est vraie.

Mais si on a affaire à des enjeux stratégiques groupaux, s’il faut entreprendre des activités communes, s’il faut se mettre d’accord pour choisir une orientation plutôt qu’une autre – et que moi, comme individu, je ne pense pas que ce choix touche mes valeurs (mes principes) – je peux très bien accepter comme méthode utile la participation à une décision prise à la majorité.

Corollaire : Dans un groupe anar ou dans une assemblée, si ensemble on a décidé d’appeler à une décision par majorité, et que personnellement j’accepte de participer au vote, alors je me tiens à la décision majoritaire (ce qui est une règle de responsabilité éthique).

Le suffrage universel

« Si les élections servaient à changer quelque chose, elles seraient interdites. »

« Les anarchistes ne votent pas ! » Et c’est vrai, quand il s’agit du suffrage universel, les anarchistes prêchent l’abstention révolutionnaire. L’anarchiste refuse de se servir du bulletin de vote pour changer quelque chose ou pour participer à l’expression de « la volonté du peuple » parce qu’il sait que ces deux illusions sont d’énormes duperies constitutives de la démocratie représentative.
Les braves gens devraient le savoir et ne le savent pas. Un esprit libre ne peut manquer de s’étonner en regardant autour de lui que, même constamment abusée et périodiquement trompée, la confiance de l’électeur survivra aux déceptions répétées et à ses propres lamentations quotidiennes.

« Les législatures se succèdent, chacune laissant derrière elle le même désenchantement, la même réprobation. »
(Sébastien Faure)

Et, comme un pitoyable Sisyphe, l’électeur continue à voter quand le pouvoir politique lui demande de le faire.
Nous savons que nos arguments sont forts mais la raison ne suffit pas. L’habitude, la coutume s’imposent d’elles-mêmes pour la seule raison que le citoyen les trouve déjà là dans le tissu social, il les a reçues à la naissance et il suit la loi que le pouvoir lui a donnée.

« Or, les lois, écrivait Montaigne,
se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité ; elles n’en ont point d’autre. » [1]

Le régime de représentation parlementaire enlève au peuple sa capacité de faire ou d’établir ses propres normes. Déjà pendant la Révolution, à l’origine de la république, la bourgeoisie jacobine s’oppose au droit des sections d’avoir des assemblées permanentes.

« Si les assemblées primaires, dit Robespierre, étaient convoquées pour juger de questions d’État, la Convention serait détruite. »

Des mots qui susciteront le commentaire suivant de Proudhon :

« C’est clair. Si le peuple devient législateur, à quoi bon des représentants ? S’il gouverne par lui-même, à quoi bon des ministres ? » [2]

Mais le gouvernement est nécessaire, nous dit-on, pour maintenir l’ordre dans la société et pour assurer l’obéissance à l’autorité, même si cet ordre et cette obéissance consacrent « la subordination du pauvre au riche, du vilain au noble, du travailleur au patron, du laïc au prêtre ». Bref, l’ordre étatique, c’est la hiérarchie sociale, la misère pour le grand nombre, l’opulence pour quelques-uns.

La démocratie représentative, assise sur le suffrage universel, ne peut que conforter cet ordre-là. Bakounine pensait que

« le despotisme gouvernemental n’est jamais aussi redoutable et aussi violent que lorsqu’il s’appuie sur la prétendue représentation de la pseudo-volonté du peuple ». [3]

Mais, pourquoi le suffrage universel ne peut-il exprimer qu’une pseudo-volonté ?

Parce qu’il enferme trois fictions, trois vrais « pièges à cons » :

1. Un individu [citoyen(ne)], un vote. L’égalité numérique de l’institution collective qu’est le suffrage universel arrive à construire diverses unités abstraites – majorité, minorité, abstentionnistes – à partir d’un ordre sériel qui sépare, qui isole, les individus concrets et réels. Ces individus sont les agents de pratiques sociales diverses, ils intègrent des groupes sociaux, font partie d’un réseau de relations affectives et cognitives, de travail et de loisirs, et ces groupes-là comportent d’énormes inégalités devant le savoir, les possibilités d’information, l’argent. L’unité abstraite et artificiellement construite qui sort des urnes sert ainsi seulement à départager, à un moindre coût que la lutte ouverte, les différents groupes politiques et économiques de la classe dominante qui se battent pour contrôler le gouvernement, les partis politiques, les mass media, la circulation des capitaux. Les oligarchies « représentatives », que nous connaissons dans le monde industrialisé sous la dénomination de « régimes démocratiques », s’appuient sur cette pseudo-volonté populaire – résultat de l’égalisation ou uniformisation imposée dans l’abstraction numérique par le suffrage universel – pour maintenir la
hiérarchie sociale et l’appropriation capitaliste du travail collectif.

2. Le choix de l’électeur se porte, dans la pratique, sur des candidats préalablement sélectionnés par les partis politiques. Ces candidats – sauf dans les élections municipales de petites villes – ont fait, par les exigences institutionnelles de ces mêmes partis, une longue carrière politique, ils ont été présélectionnés, et on voit mal quelqu’un de rebelle ou rétif franchir les premiers échelons d’un tel parcours. Ce sont les partis qui choisissent les « représentants du peuple », et ce sont eux qui sollicitent les voix des électeurs.
La volonté du peuple, déjà réduite à une unité numérique – il ne délibère pas et ne décide pas, ce sont ses soi-disant représentants qui auront cette tâche –, a, pour s’exprimer, la possibilité d’opter en dernière instance entre deux ou trois politiciens, et il choisit, comme on dit, le moindre mal. Choisir le moindre mal est, en bonne logique, choisir toujours le mal. Et peut-on faire semblant de croire que telle est la volonté du peuple ?

3. La représentation qui sort du suffrage universel est une délégation globale du pouvoir de l’électeur (capacité de décider) sur la personne du représentant pendant le temps du mandat. Oubliées les prétentions des commettants des sections de Paris en 1789 qui enjoignent leurs élus de se conformer aux volontés des assemblées primaires. Oublié le mandat impératif ou contrôlé. Oubliée la révocabilité à tout moment du délégué. Les « assemblées primaires » appartiennent désormais aux partis politiques (si on peut continuer à donner cette appellation à ces réunions convoquées par les « caciques »). Le peuple, considéré comme mineur, est sous tutelle. Il a choisi son maître. « Il la ferme » jusqu’à la prochaine convocation du pouvoir politique. On appelle démocratie représentative ou indirecte cette institution dans laquelle la volonté du peuple a été escamotée par l’alchimie du suffrage universel.

L’anarchiste ne veut pas jouer la comédie. Il ne se plie pas devant l’autorité institutionnelle. « Les anarchistes ne votent pas ! »

Eduardo Colombo


Voir en ligne : Source de l’article dans Réfractions


[1Montaigne, Essais, III, XIII. De l’expérience.

[2Pierre-Joseph Proudhon, Idée générale de la révolution au xixe siècle, édition de la Fédération anarchiste française, Paris, 1979, p. 119.

[3Michel Bakounine, Étatisme et anarchie. Œuvres complètes, éd. Champ libre, Paris, 1976, vol. IV, p. 221.