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COLOMBO, Eduardo. "Anarchie et anarchisme"
Réfractions (Automne-Hiver 2001) No. 7

" L’anarchie est […] la figure d’un espace politique non hiérarchique organisé pour et par l’autonomie du sujet de l’action. (L’autonomie du sujet humain, sujet construit comme forme individuelle ou collective.) La construction de cet espace public, et des institutions qui le rendront possible, est une tâche toujours inachevée. Même dans la société la plus ouverte et la plus libre qu’il nous soit permis de penser, l’anarchiste sera un transgresseur de la norme ; contre ce qui est, il sera pour ce qui, n’étant pas encore, a la possibilité d’advenir."

Article mis en ligne le 9 juillet 2005
dernière modification le 25 avril 2015

par r-c.
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Notre époque, ouverte aux contradictions et aux paradoxes, écrasée par la chape de plomb d’une pensée politiquement correcte, a appris à laisser un espace ghettoïsé à la divergence et à la marginalité, à condition de ne pas dépasser un certain seuil au-delà duquel les idées deviennent action et l’hérésie subversion.

Ainsi l’anarchie sent un peu moins le soufre que jadis et, édulcorée sous l’appellation « libertaire », elle a été sortie des bas-fonds prolétariens pour devenir un mot léger, même de bon ton dans les salons et la presse, surtout si on le fait glisser vers la droite en l’accouplant avec libéral.

Quelquefois, les définitions des dictionnaires ont de l’intérêt parce qu’elles laissent transparaître la persistance de l’arrière-plan sémantique dans lequel l’anarchie est incompatible avec l’ordre social établi.

D’anciens textes, comme le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 établissent : « Anarchie : estat déréglé, sans chef et sans aucune sorte de gouvernement », et l’Encyclopédie de 1751 : « Anarchie : c’est un désordre dans un État, qui consiste en ce que personne n’y a assez d’autorité pour commander et faire respecter les lois et que par conséquent le peuple se conduit comme il veut, sans subordination et sans police. »

Le Littré, édition de 1885, dit : « Anarchie : absence de gouvernement et, par suite, désordre et confusion », « Anarchiste : fauteur d’anarchie, perturbateur ». Le mot « anarchisme » ne figure pas dans le Littré.

Mais déjà le Grand Dictionnaire universel du xixe siècle de Pierre Larousse (1866), au milieu des définitions habituelles de l’anarchie, avait reconnu un autre son de cloche ; il cite : « Comme l’homme cherche la justice dans l’égalité, la société cherche l’ordre dans l’anarchie (Proudhon) ». Et Larousse commente plus loin, ce qui, soit dit en passant, lui vaut la reconnaissance de Proudhon :

« M. Proudhon a donné le nom, paradoxal en apparence, d’an-archie à une théorie sociale qui repose sur l’idée de contrat, substituée à celle d’autorité. Il faut bien comprendre que l’anarchie proudhonienne n’a rien de commun avec celle dont nous avons parlé plus haut. Sous ce nom, le célèbre penseur nous présente une organisation de la société où la politique se trouve absorbée dans l’économie sociale, et le gouvernement dans l’administration, où la justice commutative s’étendant à tous les faits sociaux et produisant toutes ses conséquences réalise l’ordre par la liberté même, et remplace complètement le régime féodal, gouvernemental, militaire, expression de la justice distributive. » [1]

Ce qui ne l’empêche pas de mettre comme antonymes d’anarchie : « ordre, paix ou tranquillité publique » et non pas « État, pouvoir politique, autorité ». L’Encyclopaedia Britannica donne, dans sa 11e édition de 1910, la plume à Kropotkine pour expliquer l’entrée « anarchisme » : « Nom donné à un principe ou à une théorie de la vie et de la conduite selon lesquels la société est conçue sans gouvernement ». « Les anarchistes considèrent – y écrit-il – le système salarial et la production capitaliste comme un obstacle au progrès. Mais ils font aussi remarquer que l’État a été et continue d’être le principal instrument qui permet à quelques- uns de monopoliser la terre et aux capitalistes de s’approprier une part tout à fait disproportionnée du surplus accumulé dans l’année de la production. »

Cependant, comme l’État est toujours là, les idées qui le soutiennent demeurent : sans pouvoir, point de société politique, pas de nomoi, pas de règles. Dans le Petit Robert de 1970, nous trouvons la même définition traditionnelle :

« Anarchie : polit. Désordre résultant d’une absence ou d’une carence d’autorité », mais avec le mot « anarchisme » nous arrivons à une formulation presque correcte : « Conception politique qui tend à supprimer l’État, à éliminer de la société tout pouvoir disposant d’un droit de contrainte sur l’individu. »

Alors, l’anarchie, c’est le désordre comme conséquence de la carence d’un pouvoir étatique de contrainte, définition éminemment idéologique qui établit une relation de causalité entre absence de gouvernement et désordre, relation que précisément l’anarchisme nie. Évidemment, l’anarchisme cherche l’anarchie en affirmant qu’une société sans pouvoir politique institutionnalisé, sans État, est la plus haute expression de l’ordre.

Bakounine écrivit dans Étatisme et Anarchie [2], livre qui accompagne la naissance du mouvement anarchiste au sein de la branche antiautoritaire de la Première Internationale :

« Nous pensons que le peuple ne pourra être heureux et libre que lorsque, s’organisant de bas en haut, au moyen d’associations autonomes et entièrement libres, en dehors de toute tutelle officielle, mais nullement en dehors d’influences diverses et libres dans une égale mesure d’individualités et de partis, il créera lui-même sa vie. »

Il avait affirmé dans le paragraphe précédent que : « Tout pouvoir d’État, tout gouvernement, placé par sa nature et sa position en dehors ou au-dessus du peuple, doit nécessairement s’efforcer de soumettre ce dernier à des règles et à des objectifs qui lui sont étrangers », donc « nous nous déclarons ennemis de tout pouvoir d’État, de tout gouvernement, ennemis du système étatique en général. »
Et il conclut : « Telles sont les convictions des révolutionnaires-socialistes, et c’est pour cela qu’on nous appelle anarchistes. Nous ne protestons pas contre cette épithète, parce que nous sommes, en effet, ennemis de toute autorité, car nous savons que celle-ci exerce le même effet pervers tant sur ceux qui en sont investis que sur ceux qui doivent s’y soumettre. Sous son action délétère, les uns deviennent des despotes ambitieux et avides, des exploiteurs de la société dans un but de profit personnel ou de caste ; les autres, des esclaves. »

Depuis le congrès de Saint-Imier et cet écrit de Bakounine, plus de cent vingt ans se sont écoulés et, forts de l’expérience du mouvement anarchiste, de ses avatars, de son sort souvent tragique, de la peur qu’il a toujours suscitée chez les possédants et les maîtres de ce monde, et de la violente répression qu’ils lui ont opposée, nous, les anarchistes d’aujourd’hui, fiers de la vivacité de nos idées, nous pouvons continuer à affirmer l’anarchie comme une proposition pour le futur, comme un chemin pour les générations qui viendront.

Nous dirons alors que l’anarchie désigne un régime social basé sur la liberté individuelle et collective, régime duquel est bannie toute forme institutionnalisée de coercition et, par conséquent, toute forme instituée de pouvoir politique (ou de domination).

La liberté anarchiste, en tant que principe positif d’organisation politique de la société, est l’autre face de la négation du principe d’autorité, négation constitutive du concept d’anarchie qui attire l’accord général de tous ceux qui se reconnaissent dans l’anarchisme dans toutes ses variantes, de l’individualisme au communisme (on laissera ici de côté ce monstre hybride et contre-nature appelé anarchisme de droite).

Si nous parlons de liberté anarchiste, c’est parce que deux éléments donnent sa spécificité à cette liberté propre à une société anarchiste : l’un est la rupture radicale avec la continuité socio-historique du principe de commandement-obéissance constitutif de tout pouvoir institué, de tout « État » (paradigme traditionnel de la domination juste). L’autre est que, pour les anarchistes, la liberté ne peut être séparée d’une synergie des valeurs dans laquelle l’égalité est sa condition nécessaire.
Ainsi la liberté est une création sociale historiquement déterminée – comme par ailleurs la domination – ; seule la négation échappe à ce déterminisme de l’action accomplie et devient la force créatrice, la volonté d’innovation. Proudhon écrit :

« La négation en philosophie, en politique, en théologie, en histoire, est la condition préalable de l’affirmation. Tout progrès commence par une abolition, toute réforme s’appuie sur la dénonciation d’un abus, toute idée nouvelle repose sur l’insuffisance démontrée de l’ancienne. »

De la négation du gouvernement surgit l’idée positive « qui doit conduire la civilisation à sa nouvelle forme ». [3]

Dit avec les mots de Bakounine : « La volonté – ou la passion – de détruire est en même temps une volonté créatrice. » [4]

Il s’ensuit la critique sans concessions du contrat social des libéraux, aussi bien dans la lignée lockiste que rousseauiste. Les « doctrinaires libéraux » prétendent que la liberté individuelle est antérieure à la société politique et que chaque individu l’aliène dans le « pacte social » à la fiction d’une unité collective abstraite dépositaire de la souveraineté. Par contre, pour les anarchistes, la liberté advient dans l’histoire. L’idée libérale qui présuppose les hommes comme « tous naturellement libres, égaux et indépendants » [5] avant la société politique, sert à légitimer l’existence de l’État. À partir d’un pacte ou contrat primitif théorisé comme un acte de fondation du pouvoir politique « qui suppose au moins une fois l’unanimité », les libéraux justifient le devoir d’obéir à ceux qui commandent et d’accepter les lois que les différents régimes imposent. « En effet, s’il n’y avait point de convention antérieure où serait » [6] l’obligation de se soumettre au Gouvernement et d’obéir à la loi ? D’où viendrait le droit de contrainte de l’État ?
« L’homme n’arrive que très difficilement à la conscience de son humanité et à la réalisation de sa liberté. »
C’est au sein de la société, avec les autres êtres humains, que l’idée de la liberté apparaît et se développe comme une valeur à conquérir. La liberté est « le grand but, la fin suprême de l’histoire. » [7]

De cette proposition découle que, la liberté étant une création socio-historique, elle est l’œuvre du collectif humain. Ni rien ni personne, ni dieux ni nature, ne donnent à l’homme sa liberté. Il se donne à soi-même, il institue, son nomos, sa règle, sa « loi ». L’anarchie établie, d’emblée, une coupure totale avec toute hétéronomie.

L’anarchie est, alors, la figure d’un espace politique non hiérarchique organisé pour et par l’autonomie du sujet de l’action. (L’autonomie du sujet humain, sujet construit comme forme individuelle ou collective.) La construction de cet espace public, et des institutions qui le rendront possible, est une tâche toujours inachevée. Même dans la société la plus ouverte et la plus libre qu’il nous soit permis de penser, l’anarchiste sera un transgresseur de la norme ; contre ce qui est, il sera pour ce qui, n’étant pas encore, a la possibilité d’advenir. Tout est dans l’histoire, dans le social-historique, mais l’anarchisme n’est pas « historiciste ». [8]

Malatesta avait écrit : « Il ne s’agit pas de faire l’anarchie aujourd’hui, demain, ou dans dix siècles, mais d’avancer vers l’anarchie aujourd’hui, demain, toujours. » Il pensait justement que l’anarchie serait possible seulement si les hommes la désirent et s’ils mettent en action une volonté révolutionnaire. « L’existence d’une volonté capable de produire des effets nouveaux, indépendants des lois mécaniques de la nature, est un présupposé nécessaire pour ceux qui soutiennent qu’il est possible de réformer la société. » [9] Et pour aller vers un « état de société sans gouvernement, sans pouvoir, sans autorité constituée » [10], il faut donc le penser et le vouloir. Ainsi conçue, l’anarchie s’inscrit dans la longue durée de l’Histoire, elle s’identifie à l’esprit de révolte et au désir de liberté, mais elle ajoute un contenu conceptuel, une image de société qui lui est propre.

Avec un certain anachronisme, des auteurs divers ont cru voir dans le passé lointain le souffle de l’anarchie ; même Nettlau, l’Hérodote de l’anarchie comme l’appelle Rocker, va chercher dans l’Antiquité le « souvenir de révoltes et même de luttes, jamais arrivées à leurs fins, entreprises par quelques rebelles contre de plus puissants » et, après les mythes des Titans ou de Prométhée, en passant par les hérétiques contre les dogmes de la papauté romaine, les Frères du libre esprit, les disciples de Huss, les libertins, les martyrs comme Servet ou Bruno, l’Abbaye de Thélème, les enragés, Babeuf et Maréchal, jusqu’à Enquiry concerning Political Justice de Godwin, il va y trouver les précurseurs de ces anarchistes qui mettront fin, peut-être, un jour, à « la longue nuit de l’ère autoritaire ».

Toutes ces luttes, ces efforts, ces souffrances, les aspirations de ces vaincus souvent noyés dans le sang, sont des moments formidables dans le chemin de la liberté, ils ont ouvert la voie à l’anarchisme mais ils ne font pas encore partie de l’idée de l’anarchie.

Le trône s’écroule et l’autel tremble, la république remplace la monarchie de droit divin, mais la lutte contre l’autorité en place ne signifie pas en soi la négation de toute autorité, ni ne va nécessairement de pair avec l’image d’une société sans contrainte. Comme dit Claude Harmel dans son Histoire de l’anarchie :

« Si l’on rattachait à la lignée anarchiste tous ceux qui se sont révoltés contre le pouvoir, contre l’idée de pouvoir, l’histoire de l’anarchie se confondrait avec l’histoire des hommes : elle serait l’envers de l’histoire universelle. »

Imaginer l’anarchie comme nous l’avons définie, penser la théorie ou le projet d’une société anarchiste, est une possibilité qui apparaît dans un moment particulier de l’histoire de l’Occident et qui ne surgit pas, toute faite et par hasard, de la tête d’un rebelle génial, elle est le produit des conditions réelles de l’exploitation et de la domination de classe, de la forme étatique du pouvoir politique et des luttes sociales connexes. Elle est fille des Lumières et de la Révolution française. Mais, une fois conçue, elle ne se réduit pas aux conditions qui ont déterminé sa naissance. Sa force expansive se propage comme une valeur à la disposition de l’humanité tout entière.
De surcroît, les idées en général n’ont pas une origine assignable, elles existent en embryon, ou par bribes, ici et là, mais elles se sollicitent, s’assemblent, se réorganisent et prennent, après coup, un sens nouveau quand une nouvelle situation sociale les fait vivre. L’idée surgit de l’action et doit revenir à l’action, affirmait Proudhon [11], et Bakounine renchérit [12] : il faut aller de la vie à l’idée. « Qui s’appuie sur l’abstraction y trouvera la mort. »

Quand le mouvement anarchiste se constitue comme tel – origine que nous pouvons situer historiquement, pour donner une date symbolique, au congrès de Saint-Imier –, l’anarchisme deviendra un corpus théorique qui organise, systématise, représente et justifie la lutte, et les méthodes de lutte, pour arriver à une transformation profonde de la société en vue de construire un espace politique – ou régime politique – conçu comme l’anarchie. L’anarchie est le but, la finalité de l’anarchisme. Cependant, le contenu socialiste de l’anarchisme ne se concentre pas dans une seule tendance et, selon les moments de l’histoire et les régions du globe, les courants anarcho-individualistes, mêmes minoritaires, manifesteront toujours leur présence. Évidemment, par la logique même qui émane de ses prémisses, et aussi par l’esprit iconoclaste qui lui est inhérent, l’anarchisme ne sera jamais réductible à une seule doctrine, ni à une pensée juste ou correcte. Sans centre, sans dogme, combattant sans relâche tout groupe qui en son nom prétendra définir une orthodoxie, l’anarchisme sera multiple, divers, bariolé.
Pour ces mêmes raisons, Malatesta donnait, ou plutôt ajoutait, une autre interprétation à la distinction entre anarchisme et anarchie. Il voulait libérer l’anarchisme de toute attache à un esprit de système, toujours contraignante, qui le ferait dépendre d’une « vérité » scientifique ou d’une démonstration philosophique. « L’anarchisme est né de la rébellion morale contre les injustices sociales », de la lutte contre l’exploitation et l’oppression ; seul le désir et la volonté de changer justifient l’anarchie. « L’anarchie [...] est l’idéal qui pourrait même ne jamais se réaliser, de même qu’on n’atteint jamais la ligne de l’horizon qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on avance vers elle, [par contre] l’anarchisme est une méthode de vie et de lutte et doit être pratiqué aujourd’hui et toujours, par les anarchistes, dans la limite des possibilités qui varient selon les temps et les circonstances. » [13]

L’anarchisme, comme théorie de la société et de la révolution ou comme méthode d’action, appartient à l’épistémè de son époque et dépend du climat social où il se développe. L’anarchie, comme valeur, est plus liée à la négation du présent et à l’aspiration, qu’on voudrait croire universelle, à un monde de libres et d’égaux.
Ainsi, si l’idée, et même le mot « anarchie », se trouvent sous la plume de quelques précurseurs – Godwin, Proudhon, Bellegarrigue, Cœurderoy, Déjacques –, l’anarchisme révolutionnaire et socialiste se construit dans les lendemains de la Commune.

La pensée collective élaborée au sein de la vieille Internationale va se développer, pour les anarchistes, sur quelques lignes de force majeures : l’affrontement et la non-collaboration des classes, l’internationalisme, le fédéralisme, l’action directe.

Les proudhoniens étaient devenus une minorité – les marxistes l’étaient aussi, comme ils l’ont toujours été
au sein de la Première Internationale – quand Varlin écrit à Guillaume (décembre 1869) :

« Les principes que nous devons nous efforcer de faire prévaloir sont ceux de la presque unanimité des délégués de l’Internationale au congrès de Bâle (septembre 1869), c’est-à-dire le collectivisme ou le communisme non autoritaire. » [14]

À l’époque, ce qui était acquis et représenté par le collectivisme était que la terre et les outils de travail, tous les moyens de production, devaient être propriété collective. Que l’État serait remplacé par la libre fédération des
producteurs, et le salariat par le travail associé qui assurerait a tous et à chacun le produit intégral de leur travail.
« De chacun selon ses moyens, à chacun selon son travail. »
Pour les premiers internationalistes, pour Bakounine et Guillaume, pour les jurassiens, ce principe dit collectiviste leur suffisait ; les Espagnols lui sont restés attachés jusqu’à la fin du siècle. Ils pensaient qu’après la révolution chaque groupe ou collectivité apprécierait en fonction de ses possibilités quel mode de distribution du produit pourrait être adopté. Guillaume reconnaissait que la répartition (ou le partage) était « le point le plus délicat peut-être de toute l’organisation sociale... », et il n’a jamais voulu abandonner le point de vue collectiviste.

Mais personne n’avait d’idée claire – pensait Malatesta en polémiquant avec Nettlau en 1926 [15] – quant à la façon d’assigner à chaque individu, ou à chaque association, la part du sol, la matière première et les instruments de travail qui leur revenaient, ni comment mesurer le travail de chacun, ni comment établir un critère de valeur pour l’échange.

La section italienne de l’Internationale, lors du congrès de Florence de 1876, sera la première à adopter le communisme anarchiste pour résoudre ce problème. Les délégués ont pensé que la seule solution pour réaliser l’idéal de la fraternité humaine en échappant à tout embryon de gouvernement, et en même temps, éliminer les insolubles difficultés de la mesure de l’effort du travail et de la valeur du produit, était l’organisation communiste dans laquelle chacun donnerait volontairement sa contribution à la production et consommerait librement ce dont il avait besoin. [16] Ces opinions ont été rapidement diffusées dans le Jura et à Genève par Dumartheray, Cafiero, Reclus, Kropotkine et d’autres, reprises ensuite par le Révolté de Genève et de Paris, et, à partir des années 1879-80, elles se sont généralisées à la presque totalité du mouvement anarchiste. Ainsi l’anarcho-communisme a propagé la devise :
« De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins. »
Quelques-uns, tel Nettlau, qui cite en sa faveur les « courageux annonciateurs d’un anarchisme sans hypothèse économique, tels Ricardo Mella et Voltairine de Cleyre », ont continué à défendre l’anarcho-collectivisme et à reprocher aux anarcho-communistes leur désir d’aller le plus loin possible sans voir que le communisme exige l’abondance, et que la Révolution doit résoudre dès le lendemain le problème du ravitaillement de tous, et que cela se fera sûrement dans la pénurie. « La prise au tas » serait un désastre pour les révolutionnaires.

Il est possible, reconnaît Malatesta, que « dans l’enthousiasme des initiateurs, nous ayons supposé les choses plus simples et plus faciles qu’elles ne le sont dans la réalité, mais nous ne manquions pas de comprendre et de souligner que l’abondance est une condition nécessaire du communisme, et que cette abondance ne peut pas se produire dans un régime capitaliste. » [...] « Le talent littéraire et le grand prestige de Kropotkine avaient fait accepter la formule malheureuse della presa nel mucchio (la prise au tas) », mais « de retour d’Amérique du Sud (1890), j’ai attiré l’attention sur l’absurdité de la croyance en l’abondance, et cherché à démontrer que le préjudice porté par le système capitaliste n’est pas tant la création d’une nuée de parasites que celui d’empêcher l’abondance possible, en arrêtant la production là où s’arrête le profit du capitaliste. » [17]

L’anarchisme révolutionnaire est resté communiste tout en sachant que ni l’anarchie ni le passage d’une économie de survivance à une économie d’abondance ne peuvent se faire en un jour, mais que la lutte pour y arriver est d’aujourd’hui, de demain et de toujours.

Eduardo Colombo

Notes :

[1« On distingue communément la justice distributive et la justice commutative. La première, exercée par voie d’autorité, consiste dans la répartition des biens et des maux selon le mérite des personnes. La justice commutative, au contraire, consiste dans l’égalité des choses échangées, dans l’équivalence des obligations et des charges stipulées dans les contrats. Elle comporte la réciprocité, et, si elle était réalisée à l’état pur, exclurait l’intervention d’un tiers, tandis que cette intervention est la condition même de l’exercice de la justice distributive. » 1. Commutative (justice), in Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’André Lalande (1991).

[2Michel Bakounine, Étatisme et Anarchie. Œuvres complètes, éd. Champ libre, Paris, 1976, vol. iv, p. 312 (écrit en 1873, Étatisme et Anarchie est le dernier texte de Bakounine publié avant sa mort survenue en 1876).

[3Pierre-Joseph Proudhon, Du principe d’autorité – Idée générale de la révolution au xixe siècle, éd. de la Fédération anarchiste, Paris, 1979, p. 82 (voir critique de Rousseau : pp. 94-96).

[4Michel Bakounine, « La Réaction en Allemagne » [1842], in l’Anarchisme aujourd’hui de Jean Barrué, Spartacus, Paris, 1970 (La traduction que donne Barrué de la célèbre formule est : « La volupté de détruire est en même temps une volupté créatrice ! »), p. 104.

Nous lisons ces lignes étrangement semblables trente ans après dans Étatisme et anarchie : « Cette passion négative de la destruction est loin d’être suffisante pour porter la cause révolutionnaire au niveau voulu ; mais sans elle cette cause est inconcevable, voire impossible, car il n’y a pas de révolution sans destruction profonde et passionnée, destruction salvatrice et féconde parce que précisément d’elle, et seulement par elle, se créent et s’enfantent les mondes nouveaux. »

[5John Locke, Traité du gouvernement civil, chapitre VIII : Du commencement des sociétés politiques.

[6Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre V.

[7Michel Bakounine, l’Empire knouto-germanique [ Dieu et l’État ], in Bakounine, Œuvres complètes, vol. viii, éd. Champ libre, Paris, 1982.

[8Par « historicisme », nous entendons le point de vue qui prend comme norme ce qui est historiquement consacré ; Feuerbach dénonce dans l’historicisme une forme de relativisme historique aboutissant à l’acceptation non critique du monde présent. Si l’historicisme devient prospectif, il verra dans la fin de l’histoire l’accomplissement d’une finalité : l’avènement du royaume de Dieu, ou le triomphe du prolétariat.

[9Errico Malatesta, Pensiero et Volontà, n° 2, Roma, 1926. « Ancora su scienza e anarchia », in Scritti, Ginevra, 1936, III vol., p. 211.

[10A. Hamon, Socialisme et Anarchisme, éd. E. Sansot et Cie, Paris, 1905 (Définition d’anarchie, p. 114).

[11Pierre-Joseph Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, Garnier Frères, Paris, 1858, tome II, p. 215

[12Michel Bakounine, Étatisme et Anarchie, op. cit., p. 309.

[13Errico Malatesta, « Repubblicanesimo sociale e anarchismo », Umanità Nova, n° 100, Roma, 1922, in Scritti, Ginevra, 1936, vol. II, pp. 42-43.

[14James Guillaume, L’Internationale. Documents et souvenirs, édit. Grounauer, Genève, 1980, vol. I, p. 258

[15Errico Malatesta, Pensiero et Volontà, n° 14, Roma, 1926. « Internazionale collettivista e comunismo anarchico » in Scritti, Ginevra, 1936, III vol., p. 253 et suivantes (voir aussi les deux articles de Max Nettlau publiés dans le Suplemento de La Protesta de Buenos Aires : « Colectivismo y comunismo antiautoritario en la concepción de P. Kropotkin », 20 de septiembre de 1928. Et « Algunos documentos sobre los orígenes del anarquismo comunista » [1876-1880]. 6 de mayo de 1929.)

[16Ibid., p. 260

[17Ibid., pp. 263-264.


flèche Sur le web : Article paru dans Réfractions n° 7

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