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Une polémique libertaire : Déterminisme et Volontarisme.- Introduction

Traduit de l’espagnol par Irène Pereira

jeudi 25 août 2005, par ps

Présentation de Chantal Lopez et Omar Cortes

Introduction de Victor Garcia [1]

Dans le numéro hors série de Terre et Liberté de Mexico (n° 165-166, du 19 juillet 1957) paraît un article signé par B. Cano Ruiz sous le titre de « La Génétique contre le concept classique de justice », dans lequel le collaborateur de cette publication anarchiste mexicaine défend ouvertement le déterminisme.

En octobre de la même année, dans le numéro 70 de Zénith, publication elle aussi libertaire qui est éditée à Toulouse en France, José Peirats réplique à Cano Ruiz dans son article intitulé « Le procès de la justice – Réflexion sur la condition humaine », en défendant une position volontariste.

Dans trois autres textes, cette fois dans Zénith, Cano Ruiz revient sur ses thèses, et dans autant d’autres textes toujours dans Zénith, Peirats offre à ses lecteurs de nouveaux arguments en faveur du volontarisme.

Cette polémique sur le déterminisme et le volontarisme dans les milieux libertaires n’est pas la première. Régulièrement a surgi dans nos publications des discussions sur ce thème et les citations que B.Cano Ruiz et José Peirats font de Kropotkine, de Bakounine, de Malatesta, de Han Ryner, de Rocker, de Fabbri et d’autres théoriciens anarchistes montrent que cela a toujours été un sujet de débat entre nous.

Nous estimons, néanmoins, que peu de fois elles ont été aussi prolongées et didactiques comme celle qui a motivé cette publication, et c’est pour cette raison que nous l’offrons à la réflexion, convaincu que la lecture de la pensée de Cano Ruiz et Peirats doit enrichir le patrimoine idéologique de celui qui s’y plonge.

Les décisions, d’un point de vue déterministe, sont le résultat de coutumes, de chromosomes, du milieu ambiant, de l’éducation, des circonstances extérieures…La volonté n’existe pas comme facteur indépendant, capable de s’exprimer en opposition à la loi de l’hérédité et du milieu. Ce que l’on appelle volonté ne serait rien d’autre que l’effet de causes déterminées. Selon le déterminisme, rien dans le monde, rien dans la vie, n’échapperait à la loi selon laquelle il n’y a pas d’effets sans causes. C’est le principe de causalité. La volonté des volontaristes, pour les déterministes, serait une action sans causes, c’est à dire une absurdité.

Pour les volontaristes, les décisions, les volitions sont libres et indépendantes. Ils rejettent toute continuité entre l’immuabilité des lois physiques et les idées ou les sentiments. Il n’y a pas de règles qui peuvent mesurer l’intensité des sentiments ou le pouvoir de la volonté de l’être humain avec la même rigidité avec laquelle on pèse les poids ou avec laquelle on mesure les hauteurs avec un altimètre ou la résistance des métaux. La volonté se transforme continuellement et assume différentes intensités selon l’objectif, le caractère.

Sauf exceptions, les anarchistes sont partisans de la morale. Une morale rationaliste que Guyau qualifie de « sans obligations, ni sanctions. », morale qui impose des obligations, des devoirs, tout ce qui n’aurait pas de sens, selon les volontaristes, si dans l’être humain, il n’existait pas la faculté de décider l’action en fonction de la volonté.

Malatesta a transformé Kropotkine en champion du déterminisme, sans que celui-ci ne l’ait jamais désiré. La foi aveugle que l’anarchiste slave avait dans la science l’amenait à s’appuyer exclusivement sur elle pour présager de l’avènement de l’anarchisme comme fait inévitable auquel devrait conduire inexorablement la science. Malatesta qui considérait Kropotkine comme un poète de la science, a attaqué à diverses reprises le scientisme de Kropotkine et il a écrit des textes entièrement consacrés à ce personnage, comme ceux qu’il a publiés dans Volonté , le 22 novembre 1913 ( « Déterminisme et volonté »), le 27 décembre de la même année ( « Science et reforme sociale ») et le 3 janvier 1914 ( « La volonté »). Suivirent de nombreux autres textes dont certains dans lesquels il s’exprime durement : « l’idée ( de Kropotkine, exprimée dans une conférence datée du 6 mars 1896), pour moi arbitraire et absurde, que l’anarchie est une conception de l’univers basée sur une interprétation mécaniste des phénomènes » ( « Penser et Volonté », 1er septembre 1925), et plusieurs années après la mort de Kropotkine, Malatesta reprend encore le thème dans un article intitulé : « Pierre Kropotkine- souvenirs et critiques d’un vieil ami » ( Etudes sociales, Montevideo, 15 avril 1931) :

« Kropotkine, qui était très sévère avec le fatalisme des marxistes, est tombé dans le fatalisme mécaniste qui est beaucoup plus paralysant… Il s’accroche à sa conviction que toutes les récentes découvertes, dans toutes les sciences, de l’astronomie à la biologie, de la biologie à la sociologie, concourent à démontrer chaque fois davantage que l’anarchie est le mode d’organisation social qui est imposé par les lois naturelles ».

Les exégètes de l’anarchisme, qui ignorant les nuances qui existent en faveur de Kropotkine, se sont chargés de le lapider sur la roche tarpéienne de l’exagération, se sont nourris, avec difficulté la plupart du temps, des attaques menées à leur terme par Malatesta contre la panacée scientifique de Kropotkine. Et ainsi, de la même manière que Malatesta s’est qualifié de volontariste à outrance, même s’il a reconnu à de nombreuses occasions le déterminisme des lois naturelles, comme la logique l’exige :

« Les choses étant considérées ainsi, c’est une tâche de la science de découvrir ce qui est fatal ( les lois naturelles) et d’établir les limites où terminent la nécessité et où commence la liberté ; et sa meilleure utilité consiste à libérer l’homme de l’illusion de pouvoir faire tout ce qu’il veut et d’amplifier toujours plus sa liberté effective » [2] ;

De la même manière ces exégètes remaniaient les importantes nuances volontaristes que Kropotkine charriait avec lui et que Malatesta lui aussi mettait en évidence :

« Kropotkine oubliait sa conception mécaniste et se lançait dans la lutte avec le brio, l’enthousiasme et la confiance de quelqu’un qui croit en l’efficacité de sa volonté et espère gagner avec son activité, obtenir ou contribuer à obtenir ce qu’il désir. » [3]

Peirats, lui-même, paraît s’ajouter à ce courant « d’arrangeurs » quand il dit dans son dernier article « que tant Godwin que Kropotkine sont … des scientifiques, des matérialistes et des déterministes enragés ». Cependant Malatesta a raison quand il signale que Kropotkine crée avec l’efficience de sa volonté et qu’il y a des œuvres, parmi celles de Kropotkine, qui sont plus volontaristes que déterministes. Une d’elles, La Morale anarchiste, parue dans La Révolte à Paris dans les numéros compris entre le 1er mars et le 9 décembre 1891, et publié la même année en feuillet de 74 pages, nous découvre un homme qui croit en la responsabilité et dans le libre arbitre :

« La moralité, qui se dégage de l’observation de tout l’ensemble du règne animal, supérieure de beaucoup à la précédente, peut se résumer ainsi : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans les mêmes circonstances ». […] L’idée du bien et du mal existe dans l’humanité. L’homme quelques degrés de développement intellectuel qu’il ait atteint, quelques obscurcies que soient ses idées par les préjugées, considère généralement comme bon ce qui est utile à la société dans laquelle il vit, comme mauvais ce qui lui est nuisible [4]. »

Dans cette petite œuvre, malheureusement travestie par beaucoup, Kropotkine se dresse en avocat de Sofia Perovskaya et de ceux qui avec elle intervinrent dans l’attentat qui tua le Tzar :

« Ce droit d’user de la force, l’humanité ne le refuse jamais à ceux qui l’ont conquis- que ce droit soit usé sur les barricades ou dans l’ombre d’un carrefour. Mais, pour qu’un tel acte produise une impression profonde sur les esprits, il faut conquérir ce droit. [5] »

Les derniers paragraphes terminent en beauté le volontarisme de Kropotkine :

« Mais si tu sens en toi la force de la jeunesse, si tu veux vivre, si tu veux jouir de la vie entière, pleine, débordante […] sois fort, sois grand, sois énergique dans tout ce que tu feras. [6] »

« Sème la vie autour de toi […]Révolte-toi contre l’iniquité, le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte, c’est la vie, d’autant plus intense que la lutte sera d’autant plus vive. […] Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu trouveras dans cette lutte des joies si grandes que tu n’en trouveras pas de pareilles dans aucune autre activité [7]. »

« C’est tout ce que peut te dire la science de la morale. A toi de choisir. [8] »

Un autre grand anarchiste contradictoire, plus encore que Kropotkine dans ce dédale du déterminisme et du volontarisme dans lequel se sont mis les anarchistes, c’est Bakounine. Il sert d’appui indistinctement à Cano Ruiz et à Peirats, le premier dans sa défense du déterminisme, le second pour soutenir le volontarisme. Cela provient du fait que Bakounine représente un point de transition d’une période bien précise du socialisme européen : d’abord il est profondément marqué par le matérialisme scientifique de Marx, à qui il reconnaît le statut de maître, –il va jusqu’à traduire Le Capital en russe, – et ensuite quand il suit sa propre voie et que Marx est tombé de son piédestal où il l’avait placé auparavant.

Indubitablement Bakounine s’inclina, jusqu’au dernier jour de sa vie, devant les lois naturelles et leur autorité : « qui régissent tous nos mouvements, toutes nos pensées, tous nos actes » comme le fait remarquer intelligemment Cano Ruiz en citant quelques paragraphes de Dieu et l’Etat, qui est un large extrait tiré de L’Empire Knouto-germanique et la Révolution Sociale, 2ème édition (1871), par Elisée Reclus et Cafiero sans le consentement de Bakounine. Mais cela est loin de représenter uniformément la pensée du grand révolutionnaire russe. Dans Fédéralisme, Socialisme et Antithéologisme, écrit deux ans avant, en 1869, il nous avertit déjà qu’ « Il est nécessaire de reconnaître les limites de la science et de se souvenir que ce n’est pas le tout mais une partie et que le tout c’est la vie ». Dans les considérations philosophiques qui sont un appendice à L’Empire Knouto-Germanique, (1870), il nous affirme que :

« L’homme veut seulement sa véritable condition d’homme et il conquiert la possibilité de son émancipation intérieure quand il arrive à rompre les chaînes de l’esclavage que la nature extérieure fait peser sur tous les êtres vivants ».

En réalité, et malgré l’influence inégalable du déterminisme scientifique de Marx, Bakounine se révèle être plus souvent volontariste dans ses écrits que déterministe :

« Cette tendance » - la satisfaction des nécessités propres- « manifestation essentielle et suprême de la vie, constitue la base même de ce que nous appelons volonté : fatale et irrésistible dans tous les animaux, y compris dans l’homme le plus civilisé, instinctive, nous pourrions presque dire mécanique, dans les organismes inférieurs ; mais intelligente dans les espèces supérieures, elle atteint la pleine conscience d’elle-même dans l’homme qui, grâce à son intelligence qui l’élève au-dessus des mouvements instinctifs et qui lui permet de comparer, de critiquer et d’ordonner ses nécessités, est le seul, entre tous les animaux de la Terre à posséder une conscience consciente d’elle-même, une volonté libre. » ( Fédéralisme, Socialisme et Antithéologisme)

De fait, en outre, tous les révolutionnaires se sont inclinés devant les lois naturelles bien que dans le camp des anarchistes ceux qui ont voulu embrasser le déterminisme ont toujours été minoritaires.

B. Cano Ruiz ne savait que trop que son audace allait appeler une réponse de la part de l’orthodoxie anarchiste, mais il a démontré en de nombreuses occasions qu’il ne craignait pas la polémique ( récemment il lança un grand défi dans les colonnes de Terre et liberté en publiant un travail intitulé « Inutilité du Syndicalisme »), qu’il sait maintenir dans les bornes de la courtoisie et pour laquelle il a des arguments. Le lecteur se rendra compte que malgré les brillantes objections de Peirats, l’exposé de Benjamin Cano Ruiz se tient élégamment jusqu’à la fin et que, comme dans de nombreuses autres occasions, la controverse déterminisme-volontarisme n’a pu aboutir à un vaincu ou un vainqueur. Malgré cela, la lecture des pages qui suivent offrira un moment de philosophie caustique que tout le monde saura apprécier.

Pour finir, les déclarations des prix Nobels Taung Dao et Chen Ning Yang, « Nous devons être préparés avant l’apparition d’un phénomène déterminé à reconsidérer les dites lois naturelles », que cite Peirats à la fin de son œuvre, met en relief qu’il n’est pas superflu de revoir tout l’échafaudage philosophique des idées sociales, et dans notre cas à nous anarchistes, la science, cette déesse adorée par Kropotkine et par B. Cano Ruiz, conquiert de manière vertigineuse le monde ; et il y a beaucoup de scientifiques : 99% des hommes de science de l’humanité vivent aujourd’hui, selon Oppenheimer, et ils remuent les secrets du monde pour nous offrir des surprises chaque matin.

L’impact des quanta, mis à jour par Planck sur la table de travail des scientifiques, élément important qu’utilisa Einstein lui-même pour sa Théorie de la Relativité, a contraint à mettre au grenier les lois de Newton. La mécanique quantique est en train d’expulser le déterminisme de la science en faveur de la probabilité. Un des scientifiques qui armé des concepts de Planck a donné une grande impulsion à la Mécanique Quantique, Werner Heisenberg, en est arrivé à affirmer que : « Le déterminisme est mort ». Les causes ne provoquent pas, irrésistiblement, des effets déterminés. La science préfère s’appuyer de plus en plus sur la statistique qui nourrit les lois de la probabilité.

Victor Garcia.

Suite :

Première intervention de Benjamin Cano Ruiz

Première intervention de Jose Peiratz


[1Caracas, édition FIJL, 1966

[2« Pensée et volonté », 1er février 1926

[3( Etudes Sociales, op.cit)

[4Pierre Kropotkine, La morale anarchiste, édition Mille et une nuits, 2004, p.35-36 (N.D.T)

[5Ibid, p.52

[6Ibid, p.79

[7Ibid, p.79

[8Ibid, p.79