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GANDINI, Jean-Jacques. "PA KIN, dernier géant de la littérature chinoise".
Article mis en ligne le 11 novembre 2005
dernière modification le 24 avril 2015

par ps

Né le 25 novembre 1904 dans une famille de
propriétaires terriens du Sichuan, province de la
Chine de l’ouest, LI Feikan, qui prendra le nom
de plume de BA Jin, (alias PA Chin ou PA Kin), a
traversé le siècle le plus convulsif de
l’histoire chinoise : il aura connu
successivement la fin de l’empire mandchou, la
première république, le temps des seigneurs de la
guerre, le régime nationaliste de CHIANG Kai
Shek, la guerre sino-japonaise, la guerre civile
et enfin l’avènement en 1949 de la République
Populaire, ensanglantée en 1989 par la tragédie
de Tian’anmen au cours de laquelle l’Armée du
Peuple a tiré sur le Peuple.

Il passe les dix-neuf premières années de sa vie
à Chengdu, la capitale du Sichuan, dans la grande
résidence familiale abritant les cinquante
membres de la famille LI - père, oncles, femmes
et concubines, cousins, cousines - et
quarante-cinq serviteurs, et régie de façon
autocratique et patriarcale par son grand’père.
Il avait douze ans à la mort de ses parents et il
était très malheureux et esseulé dans ce qu’il
appela, dans sa trilogie « Torrent » - « Famille
 » , son roman le plus connu, « Printemps » et
« Automne » - un royaume despotique.

Partisan très jeune du « Mouvement pour une
Nouvelle Culture » rejetant le confucianisme et
se prononçant en faveur de la raison et des
Lumières, qui se fait jour à partir de 1915 et va
culminer avec le « Mouvement du 4 mai 1919 » -
succession de grèves et de boycotts, agitation
sociale et révolution intellectuelle qui vont
changer la face de la Chine moderne - ,
il s’enthousiasme pour les idées véhiculées de l’Occident.
D’une importance décisive pour lui vont se
révéler les articles de l’américaine Emma GOLDMAN
sur l’anarchisme, une pièce de théâtre « A l’Aube
 » décrivant la vie des terroristes
révolutionnaires russes d’avant la Révolution de
1905, et surtout « L’Appel à la jeunesse » de
l’anarchiste russe Pierre KROPOTKINE qu’il
évoquera ainsi : « Je n’imaginais pas qu’il
existât un tel livre au monde. C’était ma propre
pensée mais exprimée avec une netteté, une
précision dont j’étais bien incapable. Ces idées
fortes et excitantes, ce style plein de chaleur
consumèrent le cœur du jeune homme de quinze ans
que j’étais. »

La prochaine étape est donc logiquement le
désir de mettre ses idées en pratique et il
rejoint alors le groupe anarchiste local « la
Société de l’Equité » en 1919, prenant part aux
manifestations étudiantes contre les seigneurs de
la guerre locaux, distribuant tracts et brochures
révolutionnaires. Une profonde amitié liait les
membres du groupe et l’amitié va justement jouer
un grand rôle dans sa vie et être mise en valeur
dans ses romans.

En 1923, après une lutte énergique, sa famille se
résout à le laisser étudier à Nankin puis à
Shanghai. Très versé dans l’étude des langues
étrangères, notamment l’anglais, le français et
le russe, il devient un adepte de l’esperanto,
cette langue-synthèse alors très en vogue dans
les milieux anarchistes.

Son premier travail d’écriture important va être
la rédaction d’une brochure intitulée « La
Tragédie de Chicago », racontant l’histoire de
Haymarket, le 3 mai 1886, à la suite de laquelle
cinq anarchistes, parmi les figures les plus
connues du mouvement ouvrier américain de
l’époque, furent condamnés à mort à partir
d’accusations forgées de toutes pièces.

Mais les années 1925 et 1926 sont des années de
grande effervescence pour le mouvement
révolutionnaire chinois qui vont culminer en
avril 1927 avec la grève générale de Shanghai,
initiée par le parti communiste et qui sera noyée
dans le sang par suite d’un retournement
d’alliance de CHIANG Kai Shek, chef du parti
nationaliste allié jusque-là avec les
communistes. Dans le cadre de la double
appartenance, MAO Zedong aura même à moment donné
été membre du comité central du Kuomintang, nom
chinois du parti nationaliste.

Pris en étau, les anarchistes sont marginalisés
mais refusent de choisir entre communistes et
nationalistes. Et c’est ce moment-là que choisit
PA Kin pour partir étudier en France.

Il va donc passer les années 1927 et 1928 à Paris
et dans la petite ville de Château-Thierry, sur
la Marne, entrecoupées de brefs aller-retours à
Londres. Ce séjour en Europe n’avait rien
d’extraordinaire alors et d’autres étudiants, qui
allaient devenir les nouveaux maîtres de la Chine
trente ans plus tard, à l’instar de ZHOU Enlaï et
DENG Xiaoping, l’avaient précédé dans le cadre du
« Mouvement Travail-Etude » initié par le groupe
anarchiste chinois de Paris à partir de 1916 : il
s’agissait de permettre aux étudiants d’aller en
France et d’y rester le temps nécessaire pour
achever leurs études grâce au travail procuré sur
place. Pour plus de détails, je renvoie à mon
ouvrage « Aux sources de la révolution chinoise :
les anarchistes » (A.C.L. 1986).

De son côté, si PA Kin quitte la Chine, c’est « 
pour aller vers l’Occident à la recherche de la
vérité », comme il le rappelle dans une interview
au journal « Le Monde », dans son édition du 18
mai 1979 lors de sa visite officielle à Paris,
cinquante ans plus tard, au moment de la sortie
en français aux éditions Flammarion/Eibel de son
roman-phare « Famille » : « C’est pour cela que
je suis venu en France à mes propres frais. Au
départ, bien sûr, mon but était en principe de
faire des études d’économie. Pendant le premier
mois de mon séjour, j’ai également étudié le
français à l’Alliance Française. Mais tout de
suite j’ai appris que ma famille était ruinée. Et
comme elle ne pouvait plus m’envoyer d’argent
pour payer les frais de mes études, j’ai cessé
d’apprendre sérieusement la langue. Ensuite ma
santé à continué à s’affaiblir et un médecin m’a
conseillé de me reposer. Je suis donc parti à
Château-Thierry où, dans un collège, d’autres
étudiants chinois apprenaient aussi le français.
Mais, là-bas, comme à Paris, j’étais dans une
solitude totale. A Paris il me suffisait
d’entendre sonner les cloches de Notre-Dame pour
ressentir cette solitude. C’est à ce moment-là,
et peut être pour exprimer cette solitude, que
j’ai pris la plume la première fois pour écrire
un roman. Chaque heure de Notre-Dame sonnait si
longuement que je ne pouvais pas dormir. Aussi je
peux bien dire que c’est en France, à cause de
mon voyage en France, que j’ai appris à écrire
des romans. »

Malgré cette « solitude », il est en contact
avec le mouvement anarchiste. Il poursuit sa
correspondance avec Emma GOLDMAN, commencée en
1924, rencontre à Londres le compagnon de cette
dernière, Alexandre BERKMAN, l’un des premiers à
dénoncer l’imposture de la révolution bolchévique
en Russie, et va participer activement à la
campagne pour sauver SACCO et VANZETTI, ces deux
anarchistes italiens immigrés aux Etats-Unis,
condamnés en 1920 à la chaise électrique pour un
hold-up meurtrier qu’ils n’avaient pas commis, et
finalement exécutés en 1927 malgré une campagne
mondiale de mobilisation en leur faveur pourtant
sans équivalent. Il va d’ailleurs entretenir une
correspondance avec Bartolomeo VANZETTI, écrivant
à propos de ce dernier : ’J’ai un ’maître’. Il
m’a enseigné l’amour et la générosité. »
Il continue également sa collaboration avec les
revues anarchistes de Shanghai, traduit en
chinois l’ouvrage fondamental de Pierre
KROPOTKINE, « L’Ethique », mais il est maintenant
persuadé que la littérature peut être une arme,
non seulement pour combattre l’injustice, mais
encore et surtout pour vulgariser, mieux que les
brochures militantes, son idéal anarchiste.

C’est donc à Paris qu’il écrit son premier
roman, « Destruction », traduit par Angel Pino et
Isabelle Rabut et publié aux éditions Bleu de
Chine en 1995. Dans cet ouvrage , il décrit la
vie des révolutionnaires dans le Shanghai des
années 20. Amour des opprimés, haine des
oppresseurs, droit pour chacun au bonheur, le
terrorisme comme méthode de combat
révolutionnaire, tels sont les principaux thèmes
abordés. Personnellement lui-même se prononce
contre l’assassinat politique car il estime qu’ « 
il n’y a pas d’autre moyen d’arriver à
l’anarchisme que par un mouvement de masse
organisé ». Mais il se montre compréhensif envers
les terroristes et rend la société chinoise,
figée, responsable de leurs actes désespérés.
Cette première œuvre va connaître un succès
phénoménal, notamment auprès de la jeunesse
chinoise qui s’identifiera sans peine aux
principaux protagonistes. Sa carrière d’écrivain
est lancée.

Les vingt-cinq premières années de sa vie
auraient pu s’intituler « L’Eveil à l’Occident et
à l’anarchisme » ; les vingt suivantes vont
consacrer « L’Ecrivain engagé ».
Dès son retour à Shanghai en 1929 il reprend sa
collaboration avec la presse militante, tout en
publiant rapidement un premier recueil de
nouvelles, traduites en français en 1980 sous le
titre « Vengeance » aux éditions Seghers,
évoquant la misère des individus en butte à
l’injustice sociale, aux malheurs de la guerre et
aux tragédies de l’amour. Et c’est en 1931 que
paraît son chef d’œuvre, « Famille », dont le
sujet était d’une brûlante actualité : le combat
pour libérer les jeunes et les femmes du vieux
système familial, féodal et patriarcal. En
peignant une situation largement
autobiographique, il savait qu’il se faisait
ainsi le porte-parole de ceux qui, comme lui,
ont fui « les griffes du démon du despotisme
familial » pour éviter d’être « sacrifiés sur
l’autel des rites ancestraux » : mariage forcé,
pieds bandés, suicide, tel est le lot des
victimes de ce système. La rupture et la révolte
sont à ses yeux la seule issue possible pour la
jeunesse : « Cela m’oblige à prendre la plume
pour parler à la place de ceux qui sont morts
d’avoir craché leur sang et de ceux qui vont
mourir. » Deux autres romans sont suivre, « La
Nouvelle vie » et « Brouillard » ; mais il est
bientôt rattrapé par les évènements politiques.
En 1931, le Japon envahit la Mandchourie et dans
la foulée bombarde Shanghai en janvier-février
1932. Le manuscrit de « La nouvelle vie » brûle
dans l’incendie de l’imprimerie. En réponse il
écrit « Le Rêve sur la mer », violent
réquisitoire contre l’envahisseur japonais et ses
complices, les membres de la « haute société »
chinoise, tout en faisant l’éloge de la
résistance offerte par les gens du peuple et les
intellectuels révolutionnaires.

En 1934, il termine sa trilogie « Amour » : « 
Brouillard », « Pluie » et « Eclair », y
adjoignant une nouvelle « Tonnerre ». Cette
trilogie décrit la vie d’intellectuels
révolutionnaires et leur travail au sein
d’organisations de masse. Dans une succession
d’épisodes dramatiques, de dialogues tendus et de
monologues intérieurs, il s’attaque à de nombreux
problèmes essentiels : but de la vie humaine,
convictions politiques, tactique révolutionnaire,
amitié, loyauté, amour. Malgré le titre, l’amour
ne joue pas le rôle principal dans la vie des
personnages. « Plus important est leur foi » dit
l’auteur. Comme dans presque tous les romans de
PA Kin, « Amour » a un but didactique : monter
aux lecteurs comment vivre et pour cela leur
donner un modèle d’émulation. Lui considérait « 
Amour » comme son œuvre favorite. Pourtant ce ne
fut pas l’avis du public et des critiques pour
lesquels la préférence allait à son autre
trilogie « Le Torrent », incluant outre « Famille
 » déjà mentionné, « Printemps » et « Automne ».

C’est à cette même période qu’il lui faut prendre
position dans le cadre du conflit sino-japonais
qui s’envenime. En proie aux tracasseries
policières du régime nationaliste, il avait dû
s’exiler au Japon en 1934 et ce n’est qu’en
juillet 1935 qu’il revient en Chine alors que la
déclaration de guerre officielle entre le Japon
et la Chine se profile à l’horizon, et que la
tension en Chine est à son comble entre les
nationalistes de CHIANG Kai Shek au pouvoir et
les communistes emmenés par MAO Zedong, qui
reprennent de l’ascendant après l’épopée de la
Longue Marche.

Dilemme cornélien pour PA Kin : d’un côté il
s’affirme nettement comme un adversaire résolu du
régime nationaliste, de plus en plus corrompu et
fascisant ; de l’autre, c’est le parti communiste
qui a pris la tête du mouvement anti-japonais au
nom de la « défense de la nation », et a fondé à
l’intention des intellectuels révolutionnaires « 
L’association des écrivains chinois » dont la
figure de proue est LU Xun, le plus grand
essayiste et romancier moderne chinois, auteur
notamment de « La véritable histoire de Ah Q »,
allégorie des défauts du caractère chinois sous
l’influence de la morale et des institutions
traditionnelles, et confronté à l’assaut des
valeurs en provenance de l’Occident. Son refus de
rejoindre l’Association en juillet 1935 sera
sévèrement critiqué et considéré par les
communistes comme une atteinte pour « briser le
front uni des écrivains pour la résistance contre
le Japon ». Dénoncé comme « naufrageur » -
c’était l’époque des naufrageurs
hitléro-trotskystes selon la terminologie en
vigueur à Moscou -, ce qui le sauva fut la
défense vigoureuse de sa liberté d’adhérer ou de
ne pas adhérer par LU Xun lui-même.
Une des principales raisons pour lesquelles PA
Kin ne voulait pas adhérer, c’est son soutien
enthousiaste en faveur de la Révolution
Espagnole. L’année 1936 peut en effet être
considérée comme l’année du renouveau pour la
mise en application des idées anarchistes.
Soutenant la position de la CNT-FAI -
Confédération Nationale du Travail ; Fédération
Anarchiste Ibérique - et la politique de
collectivisations en cours notamment en Catalogne
et en Aragon, il refuse de se joindre au chœur
communiste qui chantait les louanges de la « 
république », la fameuse étape de transition
obligatoire selon les canons marxistes-léninistes
classiques.

Mais après la déclaration de guerre officialisée
le 7 juillet 1937 à la suite de « L’incident du
Pont Marco Polo » près de Pékin, il a fallu se
décider et en tant que « guerre contre
l’oppression » il fut amené à la soutenir lorsque
l’invasion japonaise s’étendit à tout le
territoire chinois. Il rejoint « L’association
pan-chinoise des artistes et écrivains pour la
Résistance contre l’ennemi » et ses romans écrits
durant cette période ont pour toile de fond la
guerre sino-japonaise et exaltent la résistance à
l’ennemi. Comme dans « Feu » où il décrit la
participation de la jeunesse à la bataille pour
Shanghai à la fin de l’année 1937 et, après la
retraite de l’armée chinoise, la résistance
clandestine contre les Japonais.
1945 voit la naissance de sa fille, Hsiao Lin, et
son retour à Shanghai où il traduit les œuvres
complètes de Kropotkine. 1946 est l’année de « 
Nuit glacée », son meilleur roman avec « Famille
 ». L’action se passe pendant les dernières années
de la guerre. Les protagonistes, WANG Wen Huan et
sa femme, couple venant de dépasser la trentaine,
sont complètement absorbés par leurs problèmes
personnels et leur lutte pour survivre. Comme
nombre d’intellectuels en temps de guerre, ils
vivent dans une atmosphère de privation et de
maladie. Le ménage n’est guère heureux et la mère
de Wen Huan, très possessive, ne fait qu’aggraver
la situation. Finalement la femme brise cette
spirale qui menace de l’engloutir et quitte son
mari malade, lequel meurt peu après la reddition
japonaise.

1945/1949, c’est la guerre civile en Chine. Le
Kuomintang au pouvoir se fascise de plus en plus
et face à la corruption ambiante effrénée, le
parti communiste fait figure de monument
d’intégrité et d’ascèse, d’autant qu’il est
auréolé par sa conduite héroïque pendant la
guerre contre les Japonais. Bien que de plus en
plus isolé sur la scène chinoise, PA Kin reste en
contact avec le mouvement anarchiste
international puisqu’en mars 1949, deux mois
après la prise de Pékin par les communistes, il
continue sous son nom de LI Feikan à correspondre
avec la CRIA, la Commission des Relations
Internationales Anarchistes, qui a son siège à
Paris.

La République Populaire est proclamée en octobre
1949 et finalement il va se rapprocher peu à peu
du nouveau pouvoir. S’ouvre ainsi la troisième
période de sa vie, qui couvre une nouvelle
tranche de vingt-cinq années et que l’on pourrait
intituler « Le peuple a toujours raison ».

Au début, le nouveau régime pratique la
politique de la main tendue, et il se voit
confier toutes sortes de responsabilités
officielles au sein de « L’Association des
Ecrivains Chinois », mais aussi comme député à
l’Assemblée Nationale Populaire. Le dramaturge
CAO Yu compose d’après « Famille » une pièce de
théâtre qui sera maintes fois représentée et des
filmes seront tournés, notamment d’après « 
Famille », « Automne » et « Nuit glacée ».
1956 c’est l’année des « Cent Fleurs » : Que cent
fleurs s’épanouissent, que cent écoles
rivalisent, s’est écrié le président MAO. PA Kin
fait aussitôt part de ses critiques, tout en se
gardant bien de remettre en cause l’hégémonie du
parti communiste. Mais avec la reprise en main
par MAO l’année suivante, c’est la douche froide
et il est blâmé pour sa témérité. Il doit faire
amende honorable et reconnaître ses fautes dues
à ses origines féodales bourgeoises . Il est
contraint cette même année 1957 de participer à
la campagne de dénonciation de la « clique anti-Parti » composée des écrivains DING Ling,
CHEN Dixia et FENG Xuefeng , ternissant ainsi son
prestige auprès des jeunes intellectuels
critiques.

Il n’en reste pas moins dans le collimateur. Les
nouvelles éditions de ses ouvrages ne sont
publiées qu’après une révision minutieuse. Il
doit faire disparaître de ses intrigues tout ce
qui révèle l’identité ou même simplement la
sympathie anarchiste de ses personnages : les
titres des livres qu’ils lisent, les tableaux
accrochés aux murs et les citations d’auteurs
anarchistes.

Ce que confirme René ETIEMBLE qui, dans sa
préface à « Nuit glacée » parue aux éditions
Gallimard en 1977, rappelle la visite qu’il a
rendu à PA Kin à Shanghai le 14 juin 1957 :

« D’emblée je lui parle de sa fameuse trilogie «  Famille », tableau fortement critique de la tribu patriarcale à discipline confucéenne et du film qu’on en tira. Ce film ne lui plaît pas parce qu’on a faussé le sens des caractères et les trucages le déçoivent. Lorsque je lui demande s’il va bientôt nous en donner le quatrième volet , voici la réponse :

’Depuis la Libération, je n’ai presque plus le
loisir de travailler. J’ai traduit les contes
d’Oscar Wilde, Herzen, Tolstoï, d’autres encore.
A quoi s’ajoutent tant de réunions qui nous
dévorent les journées. Si tout va bien, je me
propose d’écrire l’an prochain un quatrième tome
en effet projeté mais jamais commencé.’

Et
Etiemble de poursuivre, revenant à l’année 1977 :

« Il faut croire que tout n’est pas allé pour le mieux car le quatrième tome, que je sache, n’a point paru, et cette conversation est vieille de vingt ans déjà. »

Si la veine romanesque semble définitivement
tarie, il profite toutefois d’une nouvelle
période de détente en 1962 pour rédiger un
discours intitulé « Courage et sens de la
responsabilité des écrivains » et qui constitue
une protestation véhémente contre les
bureaucrates de la littérature ainsi qu’un
avertissement donné aux écrivains de dire la
vérité et de donner leur vision de la réalité.

Une telle prise de position ne pouvait manquer
d’avoir des suites, et dès le début de la
Révolution Culturelle, il va être pris à partie
par les Gardes Rouges et critiqué pour son passé
d’anarchiste et ses tendances bourgeoises.
Dès octobre 1966, sur « Ordre des Quatre » - la
fameuse Bande des Quatre composée de CHIANG
Ching, la femme de MAO, et ses trois acolytes :
WANG Hongwen, YAO Wenyuan et CHIANG Chiunq’ao -,
il est brusquement épuré alors qu’il venait de
participer, en tant qu’adjoint du chef de la
délégation chinoise aux travaux de la « 
Conférence des écrivains afro-asiatiques » réunie
à Pékin en juin-juillet. Jusqu’en janvier 1970,
il est astreint à se rendre quotidiennement au
bureau de « L’association des écrivains de
Shanghai » , mais ce n’est pas pour des exercices
intellectuels. « Je faisais de petits travaux
manuels, je servais à la cantine, je balayais, je
débouchais les égouts, les toilettes » rappelle
t-il dans une interview donnée à l’A.F.P. en 1978.
En 1970, il a soixante-six ans. YAO Wenyuan le
traite « d’anarchiste et d’ancêtre de
l’anarchisme en Chine ». Qualifié de « sommité
académique réactionnaire », son chef d’oeuvre « 
Famille » est rangé dans la catégorie des « 
herbes vénéneuses ». Dans la Rue de Nankin, la
plus passante de Shanghai, des dazibaos le
qualifient, sur toute la hauteur des immeubles de
« traître à la nation ». Si toutefois il ne fit
pas l’objet de brutalités physiques, il ne lui
est pas possible de soigner sa femme ni de la
faire hospitaliser et elle meurt du cancer en
1972. Il doit par contre participer à des
meetings de critique « face aux masses » et même
en direct à la télévision.

Interdit d’écriture, il passe deux ans à la
campagne dans une « Ecole du 7 mai », de 1970 à
1972, « à l’écoute des paysans » selon la
terminologie officielle. Il raconte : « Je
restais debout, puis on me permettait de
m’asseoir. Je me levais quand on me posait des
questions. On m’injuriait fréquemment mais je
gardais mon calme. Beaucoup d’accusations étaient
contraires à la réalité. Quelquefois je refusais
d’accepter la critique, et alors on m’accusait de
ne pas être honnête. Mais si l’accusation était
juste, je l’acceptais. »

Son sort va toutefois ensuite s’améliorer grâce à
l’intervention du Premier Ministre ZHOU Enlai et
il est transféré au bureau des traductions de « 
L’association des écrivains de Shanghai », tout
en restant interdit de toute activité sociale. Il
traduit notamment du russe « Terres vierges » de
Tourgueniev, mais il lui est impossible d’écrire
lui-même et il demeure placé sous la surveillance
constante d’un véritable inquisiteur : « Un homme
de confiance de la Bande des Quatre venait
souvent chez moi pour vérifier si je n’écrivais
pas d’histoire pour les démasquer. »
En mai 1977, une fois cette Bande des Quatre
elle-même épurée à la suite de la mort de MAO en
octobre 1976, il sera enfin réhabilité
officiellement.

Nous abordons ainsi la quatrième et dernière
partie de sa vie : « La sérénité retrouvée ».
PA Kin va redevenir, nolens volens, une figure
officielle du régime qui cherche à donner de
lui-même à l’étranger une image de marque plus « 
libérale » afin de faire oublier les exactions
sans nom et sans nombre de la Révolution
Culturelle. La culture chinoise, mise à mal
pendant dix ans, a besoin d’une figure de proue,
qui plus est, reconnue comme telle à l’étranger.
En l’espace de six ans, quatre de ses romans : « 
Nuit glacée », « Le jardin du repos », « Famille
 », et « Printemps », ainsi que quatre recueils de
nouvelles, « Vengeance », « Les secrets de
Robespierre », « L’automne dans le printemps » et
« La pagode de la longévité » vont être traduits
et publiés en français.

Mais outre le fait que ces ouvrages sortent en
ordre dispersé, sans aucune logique ni cohérence
propre - huit livres, sept éditeurs et huit
traducteurs différents ! -, l’accent est mis sur
PA Kin , écrivain engagé au service de la
révolution chinoise version MAO, son anarchisme
- à l’exception des préfaces de René ETIEMBLE et
de Marie-José LALITTE - étant passé par pertes
et profits, d’autant que les traductions ont
toutes été effectuées à partir d’éditions
chinoises postérieures à 1958, donc réécrites.
Les traducteurs eux-mêmes ne s’en cachent pas à
l’instar de Madame ALEZAIS et de Monsieur LI
Tchou-Houa pour « Famille »

 : « Pour la traduction de cet ouvrage paru en
1931, nous avons suivi la dernière édition
publiée à Pékin en 1977, mais nous avons eu
parfois recours aux éditions antérieures
lorsqu’elles nous semblaient présenter des
variations intéressantes. » Le fonds anarchiste
n’a pas dû être pour eux une variation
intéressante et l’on comprend mieux lorsqu’ils
poursuivent : « Nous disons notre reconnaissance
à Madame Michelle LOI qui a bien voulu relire
notre traduction et nous a donné de précieux
conseils. » On peut lui faire confiance à
Michelle LOI pour gommer justement le fonds
anarchiste, elle qui, pro-chinoise bornée,
écrivait en 1974 dans « Libération » à propos de
la sortie du livre de Simon LEYS « Ombres
chinoises » : « Mais quand on travaille dans et
pour « Libé », comment peut-on tenir le crachoir
aux agresseurs de tout ce que la vraie gauche, la
presque gauche et la gauche de la droite (sic !)
comporte d’admirateurs de la Chine, acceptant la
responsabilité de mettre sous les yeux du grand
public non averti une caricature de la Révolution
Culturelle, un des évènements de notre temps les
plus riches de sens pour tout le monde ? »
On note également que sur la troisième de
couverture du « Jardin du repos » il est présenté
comme « un compagnon de route du mouvement
communiste » et que depuis 1948 il avait
définitivement abjuré - admirons au passage la
connotation religieuse - l’anarchisme.
Seule Marie-José LALITTE, traductrice de « Nuit
glacée » qualifie Emma GOLDMAN de « mère
spirituelle » de PA Kin avec ce commentaire en
note : « Emma Goldman, 1869-1940, éminente
anarchiste américaine. Son nom n’est plus
mentionné dans les rééditions des œuvres de PA
Kin après 1949. »

C’est toutefois la parution de la traduction
française de « Famille » qui lui permet de
revenir cinquante après en France, en mai 1979,
à la tête d’une délégation d’écrivains et de
critiques chinois. Et il y retourne à nouveau en
septembre 1981 à l’occasion du 45° congrès du Pen
Club. Le voilà au faîte des honneurs. Président
de l’ « Association des Ecrivains Chinois »
depuis décembre 1981, il est alors considéré
depuis la mort de MAO Dun en mars 1981 comme le
plus grand écrivain chinois contemporain vivant
et son nom sera prononcé plusieurs fois au cours
des années 80 pour l’attribution du Prix Nobel de
littérature qui n’a, à ce jour, toujours pas
couronné d’écrivain de nationalité chinoise
puisque GAO Xingjian, en 2000, l’a reçu en tant
que citoyen français.

Toujours est-il qu’après avoir publié entre
1928 et 1948 vingt romans, treize recueils de
nouvelles et de contes, cinq écrits de voyages et
douze volumes d’essais, il n’a plus écrit depuis
la moindre œuvre de fiction, seulement quelques
oeuvrettes de circonstance et de commande jusqu’à
ce qu’il s’attelle enfin au début des années 80,
au sortir de la Révolution Culturelle qui l’a
tant éprouvé, à la rédaction de ses Mémoires.

Intitulées « Au gré de ma plume », elles ont été
publiées en cinq volumes, dont l’un a été traduit
en français et publié en 1992 aux éditions « 
Littérature chinoise ». Dans la préface, il
indique :

« Je livre mes pensées et réflexions comme elles me viennent, tout simplement, sans plan décidé à l’avance… J’écris simplement pour exprimer mes sentiments. Lancé par hasard dans la littérature, je me suis formé en écrivant. »

Il
apparaît ainsi comme un adepte de la
transcription de ce qu’il voit et ressent
directement de l’expérience et non de
l’imagination :

« La vie est vraiment la source de toute réalisation artistique, et la seule source…Une œuvre littéraire reflète la façon dont l’écrivain comprend la vie. »

Il revient également dans ses Mémoires sur
l’origine de son nom de plume. Jeune militant
anarchiste dans les années 20 à Chengdu, la
capitale du Sichuan, il signait ses articles de
son nom de famille , LI Fei kan. Mais lors de la
rédaction de son premier roman « Destruction »,
pendant son séjour en France en 1927-28, il pensa
utiliser un nom de plume afin de distinguer ses
activités de militant politique de celles
d’écrivain. Toutefois, bien que les spécialistes
de la littérature chinoise, comme MONSTERLEET ou
HSIA, ainsi que sa biographe, Olga LANG, estiment
que PA (ou BA) est la première syllabe de
BAKOUNINE, et KIN la dernière de KROPOTKINE,
lui-même s’en est défendu en affirmant que BA
était un hommage à son ami BA Enpo, et si KIN
faisait effectivement référence à KROPOTKINE, ce
n’était pas par volonté politique mais simplement
parce qu’à ce moment-là il traduisait son livre
majeur « L’Ethique » et que Kin était un
caractère facile à retenir. Angel PINO, le
meilleur connaisseur français de l’œuvre de PA
KIN abonde dans ce sens avec l’article, qu’il
veut « définitif », publié à ce sujet dans le
numéro 2 de la revue « Etudes Chinoises » de
l’année 1990, « Ba Jin, sur l’origine d’un nom
de plume ». Pour ma part, je n’en serai convaincu
que si l’on retrouve un texte publié sur la
question par PA KIN lui-même et datant d’avant
1949…

En tout cas cette dernière période de sa vie,
que l’on pourrait qualifier de « Sérénité
retrouvée », le voit tout de même adresser en
1989 son « Salut aux étudiants du Printemps de
1989 », ce charbon ardent qui a embrasé toute la
société civile urbaine avant d’être broyé dans le
sang sous les chenilles des chars de la place
Tian’anmen. Mais depuis plus de dix ans, alors
qu’il aura 100 ans au mois de décembre, il vit
reclus sous la « garde » vigilante de sa fille.
Son testament politique pourrait être son hommage
à SHEN Congwen, décédé en 1988, et qui avait
choisi, lui, le silence après l’avènement du
régime communiste en 1949 : « A la mémoire d’un
ami », publié en 1992 aux éditions des « Mille et
Une nuits » est un grand texte sur le refus de
l’intellectuel face au pouvoir.

Centenaire malgré lui, ce dernier géant de la
littérature chinoise vient de s’éteindre à
Shanghai ce 17 octobre 2005, succombant à la
maladie selon le communiqué officiel de l’agence
Chine Nouvelle. Maladie ou euthanasie ? En effet,
réduit depuis plusieurs années à l’état
végétatif, rivé sur son lit d’hôpital et
maintenu sous perfusion, il n’en pouvait plus de
cette vie s’étirant à n’en plus finir. « La
longévité est un châtiment » aurait-il marmonné.
Oui, Pa Kin réclamait l’euthanasie, dernière
leçon de courage d’un homme dont la vie se sera
confondue avec ce XX° siècle qui aura vu se lever
tant d’espoirs pour engendrer autant de
désillusions.

Mais ne désespérons pas pour autant de l’avenir !
Les idées anarchistes restent plus que jamais
d’actualité. A nous de les mettre en pratique.

Jean-Jacques Gandini.

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