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Patrice VICTOR : Thaïlande : Les provinces de tous les dangers
Article mis en ligne le 27 décembre 2005
dernière modification le 27 avril 2015

par r-c.
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Au sud de Phuket, les provinces thaïlandaises proches de la Malaisie sont la proie de violences quotidiennes. Cette guerre larvée est peu connue en Occident.

Après les salutations d’usage, c’est un silence lourd qui s’instaure parmi les quelques personnes présentes. Nous sommes à Tanyong Limo, un petit village de la province de Narathiwat, à l’extrême sud de la Thaïlande. Le lieu où nous venons de pénétrer, un petit café en plein air, a été le théâtre de l’un des nombreux drames qui ensanglantent la région.

Patrouille
Photo : Patrice VICTOR

Le 20 septembre vers 20 heures, une voiture surgit et ses occupants tirent sur les consommateurs, des musulmans, comme toute la population du village, faisant deux morts et quatre blessés. L’un des villageois qui nous entoure, un homme moustachu qui préfère ne pas donner son nom, prend finalement la parole : « Les coupables sont probablement des soldats, car il y a des check-points de l’armée de part et d’autre du village et la voiture des assaillants est forcement passée devant. » En fait, ces check-points ont souvent une valeur symbolique, les soldats ne contrôlant personne. Mais la méfiance envers les autorités est telle que tout le village pense la même chose. Aussi, lorsqu’un peu plus tard dans la soirée deux militaires en civil s’arrêtent à Tanyong Limo, les habitants les arrêtent et les enferment dans un local attenant à la mosquée. C’est le début d’une nouvelle tragédie. Les villageois érigent des barricades pour empêcher la police et l’armée d’entrer dans le village, mais ils laissent passer des centaines de personnes venues des environs. Le face à face va se prolonger toute la nuit et ce n’est que le lendemain après-midi que la population accepte de laisser passer un colonel et un général de l’armée thaïlandaise pour qu’ils rendent visite aux prisonniers. Mais la clé de la pièce dans laquelle ils sont enfermés a disparu. Avec l’aide des villageois, les deux gradés forcent la porte et lorsque celle-ci cède ils découvrent les corps mutilés des deux hommes. Ils ont été tués très peu de temps auparavant. « Ce n’est pas nous. Nous n’avions pas l’intention de les tuer, nous n’aurions pas attendu le lendemain pour le faire », assure notre interlocuteur anonyme. Des témoins ont effectivement vu des hommes masqués pénétrer dans la pièce, alors que leurs gardiens participaient à la prière. L’action des villageois a peut-être été spontanée, mais il semble que leur colère a été habilement manipulée par un groupe venu de l’extérieur, agissant avec des complicités locales.

De l’huile sur le feu

T-shirt
Photo : Patrice VICTOR

Dans cette région, il ne se passe pratiquement pas un jour sans un attentat ou un assassinat. Pourquoi ce déchaînement de violence ? Les provinces de Yala, Pattani et Narathiwat se distinguent du reste du pays par une population à 80% musulmane, d’ethnie malaise, qui parle un dialecte local, le yawi. Elles formaient le royaume de Pattani avant d’être annexées par la Thaïlande en 1902. Leur histoire est marquée par une succession de révoltes et depuis plus de trente ans par des attentats dirigés contre les écoles publiques, les postes de police ou les gares ; sans compter les assassinats et les règlements de compte. Cette violence sporadique n’est donc pas une nouveauté, mais elle s’est amplifiée après l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Taksin Shinawatra en 2001.

Ce dernier a jeté de l’huile sur le feu. Le 1° mai 2002, il a restreint la possibilité d’expression politique de la population en supprimant une structure administrative qui permettait à la population d’avoir son mot à dire dans l’organisation locale. Le 18 octobre dernier, il a prolongé pour trois mois l’état d’urgence qui exempte de poursuite les policiers, les soldats et leurs informateurs, renforçant si besoin était, le climat d’impunité au sein de la police et de l’armée. Les insurgés ont réussi à entraîner le gouvernement dans un cycle de violence-répression sans fin.

Dans ce contexte, les habitants de Tanyong Limo sont convaincus que ce sont des soldats qui ont canardé le café. « Depuis, nous vivons dans la crainte », ajoute notre interlocuteur, d’autant qu’à seulement quelques kilomètres d’ici, une famille de 9 personnes a été tuée à l’arme lourde et à la grenade ». Ce massacre a eu lieu dans la nuit du 15 au 16 novembre, à Kathong, un hameau de 300 personnes, peuplé lui aussi exclusivement par des Malais musulmans. Rencontrés à proximité de la modeste maison en bois où se sont déroulés les faits, les villageois mettent la tuerie sur le compte de l’armée, alors que les autorités accusent les insurgés.

Rien ne prouve que ce sont des militaires qui ont perpétré les atrocités dont les accusent les villageois musulmans, mais leurs soupçons ne sont pas totalement dénués de fondement. Plusieurs affaires d’assassinat ou de disparition mettent en cause les autorités. La plus connue concerne un avocat musulman réputé, Somchai Neelapaijit, disparu en mars 2004 peu après qu’il ait accusé la police d’avoir torturé ses clients. Des policiers sont officiellement impliqués, mais l’enquête n’est pas encore bouclée... Quant à l’armée, personne n’a oublié la manifestation qui a eu lieu le 25 octobre 2004 à Tak Bai, dans la province de Narathiwat, pour obtenir la libération de villageois qui étaient entre les mains de la police. Des coups de feu sont échangés, qui font au moins six morts parmi les manifestants. L’armée arrête 1300 personnes, manifestants ou pas, et les transportent allongées les unes sur les autres dans des camions vers une caserne située à une centaine de kilomètres de là. A l’arrivée, il y a 78 morts par suffocation. Huit jours plus tard, on découvre au bord d’une route le corps décapité d’un chef de village bouddhiste, et un peu plus loin sa tête, avec à côté un bout de papier portant ces mots : « Pour les jeunes musulmans innocents massacrés à Tak Bai ».

L’armée n’est cependant pas systématiquement agressive. Lors d’une visite dans un village, soudain nos interlocuteurs disparaissent, alors qu’apparaît un groupe de soldats. C’est une unité spécialisée dans le développement rural qui vient fournir de l’aide, il s’agit d’action psychologique et aussi sans doute d’identifier les insurgés. Se sentent-ils à l’aise dans ce type de mission ? « Nous avons peur », reconnaissent-ils. L’un des militaires, le sergent-chef Paiboon, explique la stratégie de l’armée : d’une part une action offensive, d’autre part une aide au développement. Que pense-t-il de la situation ? « C’est une forme nouvelle de guerre et si le gouvernement utilise la force contre la force, il va perdre. »

Les bonzes déambulent parfois sous la protection de l’armée
Photo : Patrice VICTOR

Aussi, depuis peu le gouvernement essaye de prendre davantage en compte la spécificité de la population de ces provinces, qui s’estime parfois méprisée par les autorités ou par les bouddhistes. Abdul, un Malais d’une cinquantaine d’année qui tient un magasin d’informatique dans la province de Yala a le sentiment d’être un citoyen de seconde classe : « Je suis Malais, mais je vis en Thaïlande et on ne nous aime pas beaucoup. Ce que je veux, ce n’est pas l’indépendance, c’est la paix, mais dans le respect mutuel, ce qui n’est pas seulement une question de développement économique. » Beaucoup de membres des deux communautés vivent en bonne entente, mais suivant les endroits, un climat délétère s’instaure à la faveur des violences. « Mon village est composé uniquement de Malais et je n’aimerais pas vivre avec les Thaïs, la différence de culture est trop grande », affirme sans sourciller Mme R. qui habite à Kathong. Dans les campagnes les communautés se mélangent peu et les bouddhistes sont souvent victimes d’attentats. Avec soldats en arme et sacs de sable, l’entrée des temples rappelle davantage une caserne qu’un lieu de culte et les bonzes déambulent parfois sous la protection de l’armée. La violence qui vise la minorité bouddhiste est telle que sa fuite hors des campagnes a commencé.

Le village des veuves

Le Village des Veuves
Photo : Patrice VICTOR

C’est le cas à Dusong Yo, un village de la province de Narathiwat. Mme Luan Lukdengprom y résidait jusqu’au mois d’août. Pourquoi est-elle partie ? « Mon gendre a été tué le 7 août dernier alors qu’il circulait sur sa moto. C’est le quatrième bouddhiste du village à se faire tuer. Un suspect a bien été arrêté, mais je pense qu’il fait partie d’un groupe, aussi j’ai préféré partir, comme presque tous les bouddhistes de Dusong Yo. » Elle habite aujourd’hui dans le « village des veuves », créé voici un an dans la même province. Ce village, Rotanbatu, de son vrai nom, accueille aujourd’hui une centaine de familles victimes de la violence (dont pour la plupart le chef de famille a été tué, d’où son surnom), ceci quelle que soit l’origine ethnique ou la religion. Et ça marche ! C’est l’un des rares villages où bouddhistes et musulmans, Thaïs et Malais, vivent ensemble et solidaires. Une vingtaine de soldats en arme sont constamment présents et Madame Luan Lukdengprom se sent en sécurité.

Les enfants vont à l’école dans les villages voisins, on y trouve tant des écoles publiques que des écoles privées musulmanes. Beaucoup de jeunes de la région sont scolarisés dans ces dernières, mais elles sont parfois confrontées à des problèmes de financement et de qualité de l’enseignement. Leur fréquentation a diminué depuis que le gouvernement a autorisé le port du hijab dans les écoles publiques il y a une dizaine d’années, une partie des familles préférant ces dernières, mieux équipées. Néanmoins leur niveau pose aussi problème, car souvent les fonctionnaires sont mutés dans le sud à titre de sanction et leur relation avec les élèves malais pâtit de ce qu’ils ne connaissent pas le dialecte local.

Ecole de filles
Photo : Patrice VICTOR
Ecole de garçons
Photo : Patrice VICTOR

Des enseignants ont été accusés d’avoir participé à des attentats et les écoles musulmanes sont souvent pointées du doigt pour être des foyers d’endoctrinement au service des insurgés, mais il ne s’agit que d’une poignée d’entre elles. Abdullah Hayeesaid qui participe à la direction de l’école musulmane Biara à Pattani est très clair à ce sujet : « Il est possible que certains professeurs endoctrinent, mais je n’en connais pas. Je n’en voudrais pas ici et s’il y en avait je les renverrais. L’islam c’est la paix. »

La grenade est dégoupillée

Le conflit n’est pas fondamentalement religieux ou ethnique, mais les insurgés utilisent l’islam pour manipuler la population. En fait, comme personne ne sait avec certitude qui est derrière les violences, une myriade de causes ont été avancées : rivalités politiques, trafiquants de drogue qui gagneraient au désordre, ou plus convainquant, des organisations indépendantistes. Certaines d’entre elles ont proféré des menaces d’attentat à Phuket ou à Bangkok qui n’ont pas été mises à exécution. Elles bénéficient d’une base arrière dans le Kelantan, Etat au nord de la Malaisie qui jouxte la Thaïlande et qui est dominé par des islamistes. Les insurgés thaïs ont également des liens avec d’autres mouvements terroristes dans le Sud-Est asiatique, notamment la Jemaah Islamiyah, à l’origine de l’attentat de Bali en 2002. Fin 2001, la Thailande a servi de refuge à certains de ses membres, lorsque la répression s’est intensifiée en Malaisie et à Singapour. L’un de ses responsables les plus connus, Hambali, a été arrêté en Thaïlande en août 2003. Pour autant, la Jemaah Islamiyah est-elle impliquée dans l’embrasement du sud du pays ? Selon un responsable du Conseil national de sécurité thaïlandais, ce mouvement a tenté sans succès de recruter des membres en Thaïlande. « Il se peut qu’il y ait des étrangers parmi les terroristes, mais je n’en ai pas rencontrés. Les gens que nous avons arrêtés sont d’ici, ce sont en général des jeunes qui veulent l’indépendance », nous a déclaré le chef de la police de Tak Bai. Par ailleurs, les bombes utilisées sont très rudimentaires. Ce qui tend à confimer l’absence d’implication directe de groupes islamistes étrangers dans les violences commises en Thailande, mais ce n’est peut-être qu’une question de temps, la grenade est dégoupillée…

Patrice Victor

Pendant les massacres, la vie continue… difficilement

Le 4 janvier 2004, l’attaque d’une caserne a marqué le passage d’une nouvelle étape dans l’escalade de la violence. Depuis cette date, quelques 1000 personnes ont été tuées, dont 15 décapitées. Les premières victimes sont les civils (notamment les fonctionnaires, les enseignants, les bonzes et les musulmans soupçonnés d’aider les autorités ou les insurgés), suivis par les policiers et les soldats. La majorité des habitants souhaite vivre en paix, mais elle est prise en étau entre l’armée et les insurgés. Les autorités établissent des listes de suspects qui ne sont pas très fiables, mais ceux qui s’y trouvent risquent de passer pour des traîtres aux yeux des insurgés et d’être exécutés. Tout cela entretient dans certaines zones un climat de méfiance généralisée.

Mère et enfant
Photo : Patrice VICTOR

Malgré cette situation, les trois provinces du sud conservent un semblant de normalité et la population se montre accueillante. Les centres des villes sont à peu prés sûrs. En plein jour, en l’absence d’inondation, on circule normalement sur les routes. Des bombes explosent parfois et font des victimes à l’aveuglette, mais le plus souvent les violences sont ciblées. Si l’on n’est pas impliqué directement, le plus grand danger est, comme dans le reste de la Thaïlande, un accident de la circulation. Mais les touristes n’osent plus venir et l’activité économique est touchée de plein fouet, même si le gouvernement donne maintenant la priorité au développement de la région.

Patrice Victor


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