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p.4 [pseudonyme] Jouissance et lutte
Article mis en ligne le 13 avril 2006
dernière modification le 13 mars 2011

par r-c.
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Ces deux mots devraient suffire à répondre aux mauvaises questions : Qui a gagné ? S’agit-il d’une victoire ? Mauvaises questions car jouir et lutter collectivement est toujours une victoire.

On dira que la question ne doit pas encore se poser puisque le mouvement n’est pas fini. Certaines facs, certains étudiants et certains lycéens vont sans doute continuer la mobilisation en exigeant le retrait de la loi sur l’égalité des chances et le retrait du CNE. Au moins cette semaine. Après, il y a peu de chance que le mouvement perdure même s’il faut continuer à le soutenir et y participer tant qu’il dure. Quelle que soit l’issue de cette fin de mouvement, l’enjeu actuel est de construire sa fin, comme une /victoire/ /symbolique/ et /politique/ réelle c’est-à-dire de rendre cette victoire visible et lisible, avec l’idée qu’elle aura en partie le sens que nous lui donnerons.

Il y a bien sûr un piège à dire comme beaucoup, c’est fini, on a gagné sur le CPE, que tout rentre dans l’ordre. Mais c’est également un piège que de ne pas engranger les bénéfices de cette lutte et de ne pas s’en réjouir.

On aurait de bonnes raisons d’être amer et défaitiste. Si l’article 8 de la loi sur l’égalité des chances est retiré, l’ensemble de la loi demeure avec ses crapuleries (légalisation du travail de nuit pour les apprentis, diminution de l’âge légal de l’apprentissage). On connaît la manœuvre : on élabore un projet de loi, la mobilisation monte et conteste principalement un point précis, on le retire, le reste passe. Sans parler du CNE. Et des espoirs de grève générale. Sans parler du reste.

Mais ce pessimisme pêche par naïveté. Qui croit sérieusement qu’obtenir le retrait sur la loi sur l’égalité des chances va changer durablement et profondément la logique de précarisation, de soumission des travailleurs aux exigences du capital ? L’enjeu de cette lutte était bien de s’opposer à cette logique de précarisation mais son intérêt principal réside dans les /effets/ politiques de cette lutte.

Voilà ce que nous avons gagné : des milliers de lycéens et d’étudiants ont fait l’expérience politique de cette lutte, ont fait leurs classes.

Pêle-mêle : Ils ont découvert qu’il y avait de la jouissance à agir collectivement et politiquement.

Ils ont subi ou observé la violence répressive et policière.

Ils ont parfois compris les limites syndicales (quand les syndicats ont pris le risque du pourrissement en laissant passer 12 jours entre la manifestation du samedi 18 mars et celle du mardi 28 mars).

Ils ont appris que c’est par leur force et leur détermination que le mouvement s’est amplifié en organisant des AG, blocages de lycées, de facs, d’axes routiers, etc. et en forçant les salariés à les suivre.

Ils ont fait l’expérience de l’illégalité et ont vu que ce qu’il était permis de faire (entasser des poubelles devant son lycée) dépendait largement du rapport de force.

Ils ont constaté que la violence urbaine qui s’était manifesté en octobre-novembre dans les cités n’avait pas disparu du fait de son occultation ; ils ont parfois saisi qu’elle était liée à une violence sociale, politique et économique. Ils ont parfois appris à prendre de la distance avec la condamnation morale des « mauvais casseurs » ; à distinguer différentes formes de violence et ils ont souvent été fascinés par le fait de voir ou de constater qu’on pouvait lancer un caillou sur un policier ; la diversité de l’origine sociale des interpellés l’atteste.

Ils ont saisi la façon dont les médias pratiquent la désinformation de masse.

Ils ont vérifié que la mobilisation ne sert pas à rien puisqu’ils ont obtenu le retrait du CPE ; on peut donc mener des petites batailles et remporter des petites victoires. Ce sont de telles batailles qui donnent envie de lutter et de s’organiser par la suite, ce sont fondamentalement des victoires sur le fatalisme et le sentiment d’impuissance politique.

Ils ont brisé la logique de défaite dans laquelle nous sommes inscrits depuis 1996 (Rappel : 1994, retrait du CIP ; 1995, retrait du plan Juppé ; 1996 : retrait du certificat d’hébergement pour les immigrés ). Cette victoire comptera dans les batailles à venir.

Ils ont appris que les lois sont bien le résultat d’un rapport de force et que celles qui ont été faites peuvent être défaites.

Et ils ont vu le gouvernement bredouiller, bafouiller, bégayer : un gouvernement qui nous dit qu’on ne peut retirer une loi votée, un président qui promulgue une loi et demande sa non-application, et qui annonce finalement le retrait du CPE en jouant sur les mots.

Ils ont désacralisé les hommes politiques : quand la multitude s’exprime autrement que par le vote encadré, ils doutent de leur capacité à gouverner.

Bref, ils ont pris conscience de leur force et confiance dans la lutte. C’est à n’en pas douter un gain politique de taille.
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