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COLEMAN, Yves. Réponse à Xavier
Signification des victoires et défaites électorales
Article mis en ligne le 14 avril 2006
dernière modification le 30 novembre 2015

par r-c.
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Textes du débat

1. COLEMAN, Yves. "La farce de la ’victoire’ du non".

Du nationalisme des partis bourgeois de gauche et des manœuvres politiciennes de l’extrême gauche, trotskyste et libertaire

2. COLEMAN, Yves. Quelques précisions à propos de "La triste farce de la ’victoire’ du non"

3. Lettre de Xavier

(…) L’analyse électorale est un art pratiqué depuis fort longtemps par toutes les forces politiques. En ce qui concerne l’extrême gauche marxiste, elle repose en général sur trois idées que je schématiserai ainsi :

1) la classe ouvrière a des partis de masse qui la trahissent,

2) la classe ouvrière peut exprimer sur le terrain électoral de façon déformée ses aspirations,

3) la classe ouvrière peut combattre voire vaincre la bourgeoisie sur le terrain électoral et parlementaire.

Le problème est que ces trois affirmations ne tiennent pas (ou plus) la route :

1) Il n’existe, à ma connaissance, aucun parti de masse de la classe ouvrière dans le monde qui représente ses intérêts, même de façon « déformée » (la seule exception que je ferais peut-être est celle du Parti des travailleurs brésilien, de nature trop récente pour être encore définitivement intégré à l’Etat ; l’avenir nous dira quelle sera son évolution, même si son évolution présente nous donne toutes les raisons d’être inquiet).

De fait, les partis dits « ouvriers » de masse, sociaux-démocrates ou staliniens sont des appareils d’encadrement de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie salariée totalement intégrés à l’Etat bourgeois.

Dans le cas français, le PCF et le PS sont des partis dont les appareils vivent des subventions et des postes que leur concède l’Etat bourgeois, quand ce n’est pas d’expédients financiers douteux liés aux mairies qu’ils gèrent.

Ces partis ne « trahissent » donc pas vraiment la classe ouvrière, puisqu’ils ne la représentent pas et qu’ils ne prétendent d’ailleurs plus, depuis longtemps, la représenter. Leur seul souci est de défendre la nation française, c’est-à-dire la bourgeoisie et son Etat.

Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas mener des actions unitaires sur des questions concrètes avec des militants ou des fractions de ces partis, mais cela signifie que ces actions ont des limites dictées par le rapport de forces défavorable entre ces militants et les révolutionnaires (…).

2) Nous ne sommes plus au XIXe siècle, à une époque où l’on devait se battre quotidiennement pour le suffrage universel et des droits démocratiques élémentaires concernant la liberté d’expression et d’organisation de la classe ouvrière, du moins en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. (…).

Dans le cadre précis de l’Europe, il n’existe aucun mouvement ouvrier vivant, qui organise les travailleurs contre leur propre bourgeoisie et contre toutes les bourgeoisies européennes. Et ce n’est pas la France avec ses 7 % de syndiqués, le PS avec ses 120 000 adhérents et le PC avec ses 40 000 qui peuvent prétendre représenter une fraction significative de travailleurs profondément « anticapitalistes » pour reprendre un mot dont le sens est aujourd’hui complètement dévalué.

On voit donc mal dans une telle situation comment les élections pourraient être un « baromètre » d’une lutte de classe qui n’existe pas à une échelle significative (du moins du côté ouvrier ; du côté patronal, le moins qu’on puisse dire est qu’ils luttent pour leurs intérêts de classe !) et d’un mouvement ouvrier anémique et intégré à l’Etat. Les syndicats français n’ont pas de caisse de grève, le nombre de leurs militants (non permanents ou ne pratiquant pas le cumul des mandats syndicaux) se réduit comme peau de chagrin et leur existence repose sur les subventions patronales et l’aide financière de l’Etat.

D’autre part, les ouvriers ne sont pas majoritaires sur le terrain électoral. Le seul terrain sur lequel il puisse y avoir un véritable « vote de classe » (et encore avec des nuances), du point de vue sociologique comme du point de vue politique, c’est celui de l’entreprise, et à condition de ne pas se trouver au siège social de la SCNF, Renault, Publicis ou IBM…

Ou alors c’est que l’on inclut dans cette « classe » (ouvrière) toutes les couches de la petite bourgeoise salariée, de la paysannerie, des commerçants et des professions libérales. En effet, les ouvriers représentent 7 millions de personnes en France sur 44 millions d’électeurs. On voit donc mal comment le vote « non » pourrait exprimer un vote de classe ! Sans compter qu’il y a eu lors du référendum 15 millions d’abstentionnistes dont une bonne partie sont… des ouvriers !

Si la gauche ou l’extrême gauche présentaient un programme de classe aux élections on pourrait mesurer, de façon purement statistique, la sympathie pour ce programme dans « la population ». Si des questions concrètes et précises intéressant la classe ouvrière (les 35 heures, la retraite à 50 ans, le droit d’organiser des syndicats ou des comités extra syndicaux dans toute entreprise, l’ouverture des frontières, etc.) étaient proposées au vote, on pourrait savoir quel assentiment ces revendications recueillent dans la population en général, et donc dans la classe ouvrière en particulier.

Ce n’est jamais le cas lors d’élections législatives ou présidentielles. Les enjeux réels et officiellement débattus sont toujours des tripatouillages au niveau de la répartition de pouvoir au niveau local, régional ou national. Quant à l’extrême gauche française, elle se refuse à toute propagande pour le socialisme pendant les périodes électorales – et même en dehors d’ailleurs.

Enfin, dans ce référendum européen, la question était : Etes-vous pour ou contre le Traité constitutionnel ? En quoi ce type d’alternative fait-il la moindre place aux besoins et aux aspirations de la classe ouvrière ?

3) Sur le fond, c’est le troisième point qui est le plus important. L’extrême gauche française se présente aux élections municipales, législatives et présidentielles depuis près de trois décennies, et aux élections européennes depuis moins longtemps. Elle prétendait au départ que c’était pour mieux se faire connaître et surtout mieux faire connaître le programme révolutionnaire. Si le premier objectif a été atteint (on invite Besancenot et Laguiller dans beaucoup d’émissions « people » et dans quelques émissions politiques ; leurs meetings réunissent du monde en province et à Paris), le second a été complètement et sciemment abandonné.

Quel est le bilan de cette présence électorale et des quelques conseillers généraux ou députés européens élus ? Non seulement nul pour les travailleurs des régions touchées par les licenciements de masse et par la répression patronale, mais en plus catastrophique au niveau du contenu de plus en plus réformiste, voire populiste, des campagnes de ladite extrême gauche. Pour avoir une chance d’être élu dans le cadre de l’Etat bourgeois et en dehors d’une situation de grande tension entre les classes sociales, il faut donner des gages à la bourgeoisie. Et c’est ce que fait la gauche, et maintenant l’extrême gauche, depuis des décennies.

Les travailleurs qui votent pour la gauche aux élections ne croient pas au socialisme, ne pensent même pas que le socialisme arrivera par miracle grâce à l’Union de la gauche ou à la gauche plurielle. Durant les années qui ont suivi la « victoire » de 1981, les ouvriers n’ont pas profité de la présence de la gauche au pouvoir pour occuper les usines, remettre en cause la hiérarchie et le salariat, etc. Ils ne sont pas non plus descendus dans la rue quand ils se sont rendus compte que l’Union de la gauche n’avait même pas appliqué toutes les belles promesses contenues dans son très timide « programme commun ». Le seul cas dans l’histoire du mouvement ouvrier français où les ouvriers ont « débordé sur sa gauche » un gouvernement « socialiste » pendant quelques semaines, c’est celui de 1936, il y a presque soixante-dix ans. Mais peut-on faire de cette exception une règle ?

Les ouvriers (et toutes les autres couches sociales) qui votent pour la gauche veulent simplement un gouvernement moins pire que le précédent. Leurs espérances ne vont pas au-delà. En tant qu’électeurs ils partagent la logique du système, ils ne le remettent pas en cause dans les urnes. Comme l’indique un sondage BVA publié dans Libération du 6 juin 2005, à la question « Pensez-vous, s’il était au pouvoir, que le PS ferait mieux, moins bien, ni mieux ni moins bien que le gouvernement actuel en matière économique et sociale » 46 % des électeurs potentiels du PS répondent « NI MIEUX NI MOINS BIEN » ! On voit donc que ce ne sont pas les électeurs de gauche qui ont des illusions sur le PS mais bien l’extrême gauche électoraliste qui cherche à leur en donner ! Quant aux 44 % qui répondent « mieux », gageons que cette réponse ne signifie pas pour eux la fin du capitalisme !

En ce qui concerne les résultats du référendum, on peut certes affirmer que les travailleurs ont donné une gifle à une fraction de la classe dominante, mais à condition d’ajouter immédiatement qu’ils ont aussi laissé intacte une autre partie de cette classe dominante, la pseudo-gauche, les Emmanuelli, Fabius, Mélenchon, Montebourg et tutti quanti.

D’ailleurs tu perçois toi-même le problème d’une interprétation positive des résultats du référendum puisque tu écris : « le rejet populaire de l’Europe proposée a eu avant tout pour origine le ras-le-bol vis-à-vis des politiques “libérales” (c’est-à-dire capitalistes, mais pas consciemment vues comme telles) dont nous sommes victimes ».

Tu admets donc :

– qu’il ne s’agit pas d’un véritable vote de classe mais d’un « ras-le-bol » (notion vague s’il en est et qui peut mener à tous les populismes) et d’un « rejet populaire », le peuple étant une notion extensible et commune à la gauche comme à la droite ; de plus, arguer de la composition majoritairement ouvrière de l’électorat du non ne mène pas très loin. Traditionnellement, entre un tiers et la moitié des ouvriers votent pour la droite ou l’extrême droite, et ce fait statistique ne remet pas en cause la nature bourgeoise de l’UMP ou du FN ;.

– qu’il ne s’agit même pas d’un rejet « consciemment » anticapitaliste. (…).

Quant aux « classes moyennes » qui, selon toi, commenceraient à s’ « affranchir de leurs illusions », comment cela se manifeste-t-il pour le moment ? Que je sache, les cadres continuent à appliquer les directives patronales, les juges continuent à appliquer une justice de classe, les professeurs continuent à ne pas remettre en cause leur fonction, etc.

Ou alors tu penses au courant ATTAC et à ses timides propositions de réforme du système capitaliste. En fait, ces classes moyennes-là se plaignent surtout que l’Etat et les entreprises ne reconnaissent pas leurs compétences en les payant mieux et en leur accordant un plus grand prestige social. Elles peuvent faire preuve de compassion vis-à-vis des « pauvres » (mais cela l’Eglise catholique ou l’Islam le font depuis des siècles), vouloir mettre en place un commerce plus « équitable » ou un « développemnt durable » (1), mais elles n’ont aucune envie, jusqu’à présent, de la moindre révolution sociale qui remettrait en cause leur place dans la hiérarchie des savoirs et des pouvoirs.

Enfin, pour revenir au vote non, du FN aux souverainistes de l’UMP, en quoi la victoire du « non », qu’ils appelaient de leurs vœux, serait-elle pour eux une défaite ? Mystère.

Les révolutionnaires n’ont pas le droit (mais ils le font tous les jours dans leur propagande) de nous faire prendre des vessies pour des lanternes : de faire passer des électeurs atomisés dans l’isoloir pour des travailleurs conscients ; de faire passer des ouvriers qui ne s’opposent pas par la grève générale à tous les plans de restructuration depuis trente ans ni à toutes les attaques contre leurs droits sociaux pour des prolétaires anticapitalistes déterminés.

Il n’est pas question de reprocher aux travailleurs une prétendue passivité, mais il faut avoir une vision réaliste du rapport de forces, des défaites et des victoires réelles. On doit faire un lien entre les idées et les actes, et ce lien ne s’effectue pas sur le terrain électoral, mais sur le terrain de la grève, des occupations d’usines, des manifestations, de l’auto-organisation au niveau local, national et international sur toutes les questions politiques.

Quelques pistes sur la question de l’Europe

Si l’on avait voulu débattre sérieusement de l’Europe, il aurait fallu commencer par déblayer certaines questions et entamer quelques démarches.

1) Il aurait fallu se mettre d’accord sur la signification profonde de l’Europe et l’Union européenne. Les organisations d’extrême gauche hésitent grosso modo entre deux analyses, qui coexistent d’ailleurs parfois dans leurs textes :

—  l’Europe serait une utopie capitaliste réactionnaire vouée à l’échec parce que le capitalisme serait incapable d’abattre les frontières nationales-étatiques.

Pendant les années 50 et 60 certains groupes trotskistes considéraient que le projet européen résultait surtout de la volonté de l’impérialisme américain intéressé de créer une zone de libre échange sur le continent européen pour mieux le dominer. L’évolution de l’Union européenne leur a donné tort mais ils n’ont pas voulu le reconnaître.

C’est pourquoi dans la dénonciation de l’Union européenne il y a toujours un arrière-goût de « complot atlantiste ».

Pourtant on peut difficilement soutenir que la création d’une monnaie unique européenne et de la Banque centrale européenne jugées impossibles par de nombreux groupes pendant des années, n’aient pas été un premier pas significatif vers la création d’un Etat fédéral et la création d’un impérialisme européen, donc une menace pour l’impérialisme américain.

Ces groupes considèrent en fait qu’il n’existe qu’un seul rapport de forces favorables possible : la lutte de chaque classe ouvrière nationale face à propre son Etat nation. C’est seulement dans ce cadre que chaque classe ouvrière peut obtenir des conquêtes sociales importantes et les garantir. Ils regrettent l’Etat providence des Trente glorieuses et veulent que l’histoire revienne en arrière.

—  l’Europe unie (et capitaliste) serait une possibilité envisageable qu’il faudrait donc, dans un premier temps, réformer au maximum dans un sens « écologiste, féministe et anticapitaliste ». Les groupes qui penchent pour cette seconde hypothèse sont plus enclins à combattre les institutions transnationales (FMI)

C’est parce que ces analyses n’ont pas été poussées jusqu’au bout que l’extrême gauche a pu surfer sur la vague du non en tenant des propos contradictoires et en s’alliant avec les chauvins du PCF, de la gauche du PS et d’ATTAC.

2) Pour comprendre ce qu’est l’Europe il faut travailler avec des militants d’autres pays à analyser concrètement ce qui est en train de se passer dans les différents pays de l’Union européenne. Ce travail d’échange d’informations et d’analyses mènera à des actions de solidarité et à des luttes à l’échelle continentale, et à une propagande de meilleure qualité, plus imaginative que le ronron ambigu contre l’Europe libérale que nous sert jusqu’ici l’extrême gauche.

YC.

1. Dans un reportage diffusé sur RFI le dimanche 5 juin à propos des entreprises françaises qui investissent en Roumanie, il est intéressant de noter qu’un patron français expliquait qu’il investissait dans le « développement durable » de la Roumanie en payant ses ouvriers locaux 160 euros par mois ! On voit bien comment les concepts apparemment généreux d’ATTAC et des altermondialistes sont facilement récupables

Suite du débat

5. Lettre de Julien sur la victoire du "non"

6. DAVRANCHE, Guillaume. Réponse à Yves Coleman

7. COLEMAN, Yves. Bref commentaire sur les procédés d’un plumitif « libertaire »

8. Temps critiques Quelques remarques sur « La farce de la victoire du non »

9. COLEMAN, Yves. Réponse à Temps critiques : malentendus et désaccords


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