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MICHEL, Pierre, " Octave Mirbeau et Bernard Lazare "
Article mis en ligne le 24 avril 2006
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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Pendant une dizaine d’années, Octave Mirbeau , "l’imprécateur au coeur fidèle", le justicier des arts et des lettres, et Bernard Lazare "le juste" ont été liés d’amitié, se sont voué une admiration réciproque, et ont participé de conserve au combat pour l’anarchie, pour la Justice et la Vérité. Malheureusement, nous n’avons pas retrouvé trace des lettres qu’ils n’ont pas dû manquer d’échanger, et, pour tracer un rapide tableau de leurs relations, j’en serai donc réduit, à défaut de sonder leurs reins et leurs coeurs, à analyser leurs convergences idéologiques.

SYMBOLISME

La première de ces convergences est d’ordre littéraire. Bien que les historiens de la littérature,aveuglés par d’absurdes préjugés, s’obstinent à l’affubler de l’étiquette de "naturaliste", infamante à ses yeux, Mirbeau apparaissait, aux yeux de la jeune génération d’écrivains et d’artistes, comme celui de leurs aînés le plus apte à pourfendre, non seulement la moribonde Académie, cette "vieille sale", mais aussi l’hydre naturaliste, et à promouvoir le talent de ceux qui tentaient de s’engager dans des voies nouvelles. D’abord, bien sûr, parce que lui-même, dans ses trois premiers romans officiels [1], Le Calvaire (1886), L’Abbé Jules (1888), et Sébastien Roch (1890) avait allégrement bafoué nombre de normes romanesques en vigueur, sous l’influence conjointe d’Edgar Poe, de Barbey d’Aurevilly, de Tolstoï et surtout de Dostoïevski [2]. Ensuite, et peut-être plus encore, parce que, en tant que journaliste influent et éclairé, il n’avait cessé de soutenir, voire de révéler, les talents méconnus et prometteurs d’artistes et d’écrivains sensibles au mystère des choses et soucieux d’en suggérer l’infinie complexité sur un mode nouveau. Toute la jeunesse symboliste avait en mémoire le tonitruant article du Figaro sur La Princesse Maleine qui, le 24 aout 1890, avait, du jour au lendemain, propulsé vers la gloire un poète gantois complètement inconnu, Maurice Maeterlinck. Pensons aussi à ses articles sur Vincent Van Gogh et Paul Gauguin [3] qui, en 1891, ont permis au premier d’entamer la prodigieuse carrière posthume que l’on sait, et à l’autre de vendre ses toiles deux ou trois fois plus cher qu’il ne l’espérait et d’acquérir ainsi la somme indispensable à son évasion vers la Polynésie [4].

On comprend dès lors qu’entre ce grand aîné à peine quadragénaire et la jeune avant-garde symboliste à laquelle se rattache Bernard Lazare, se soient établis des liens privilégiés, qu’atteste notamment la fameuse Enquête sur l’évolution littéraire réalisée en 1891 par Jules Huret [5]. C’est tout naturellement vers Mirbeau que se tournent le "Magnifique" Saint-Pol Roux lorsqu’il entend s’emparer de ce bastion du conservatisme théâtral qu’est l’Odéon [6] ; Camille Mauclair, lorsqu’il souhaite donner le maximum d’impact à un article sur Pelléas et Mélisande ; ou Paul Adam et Bernard Lazare lorsque, en septembre 1892, ils aspirent à participer à l’aventure du Journal, financièrement intéressante [7].

ANARCHISME

Cependant, pour Bernard Lazare, qui a rapidement opté pour un engagement révolutionnaire en faveur de l’anarchie, Mirbeau est beaucoup plus qu’un compagnon de route et un porte-voix des artistes novateurs. Il est surtout celui qui, dans toute son immense production journalistique et dans les premières oeuvres littéraires avouées, a oeuvré à l’émancipation des esprits en arrachant les masques des puissants, en mettant à nu les hideurs de la société capitaliste, en obligeant un lectorat misonéiste à jeter sur les choses, les hommes et les institutions, un regard neuf, débarrassé des préjugés corrosifs résultant du conditionnement culturel et qui constituent autant de chiures de mouches [8]. Par la dérision, et la démystification, en combinant l’éloquence et l’ironie, l’humour noir et l’invective, la farce et la caricature, Mirbeau a mis en oeuvre le programme qu’il s’était fixé dès 1877 dans son compte rendu de La Fille Elisa de Goncourt : contribuer à l’amélioration de l’état social - qu’il appelait audacieusement "socialisme" - en obligeant la société à "regarder Méduse en face" et à prendre "horreur d’elle-même", et en réalisant ainsi une véritable "révolution" dans les esprits [9].

Méduse, en l’occurrence, c’est la "sainte trinité" de la famille, névrotique et pourrisseuse d’âmes, de l’école, où l’on parachève la crétinisation de l’enfant, et de l’Eglise, qui distille un poison mortel pour l’esprit et le corps. Ce sont aussi tous ces idéaux homicides et barbares au nom desquels les puissants de ce monde justifient et bénissent les pires atrocités : le patriotisme, qui précipite sans raison les peuples les uns contre les autres dans de sanglants embrasements, et qu’il a débarbouillé au vitriol dans le sulfureux chapitre II du Calvaire ; l’argent, devenu le nouveau dieu de la bourgeoisie triomphante et déjà pourrissante, et qui permet à des gangsters comme Isidore Lechat, des Affaires sont les affaires (10) [10] de ruiner toute une région et de parler d’égal à égal avec le gouvernement, l’Eglise et l’Armée ; et le "progrès", qui permet à des "âmes de guerre" de massacrer impunément des peuples inoffensifs, de détruire d’antiques civilisations, et de transformer des continents entiers en de terrifiants jardins des suipplices.

Ces monstruosités, hélas ! la grande majorité des électeurs...
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Notes :

[1De 1880 à 1886, Mirbeau a publié nombre de romans sous divers pseudonymes, la
plupart rédigés comme "nègre". Je compte en publier cinq, notamment L’Ecuyère et La
Belle Madame Le Vassart
.

[2Sur ce renouvellement du roman, voir Pierre Michel, Les Combats d’Octave
Mirbeau
, ch. VI (à paraître chez Minard en 1993).

[3Articles recueillis dans le tome I de ses Combats esthétiques, Séguier, 1993.

[4Voir notre préface des Lettres de Gauguin à Mirbeau, A l’Ecart, Reims, 1992.

[5Rééditée en 1982 chez Thot.

[6Voir notre édition des Lettres de Saint-Pol Roux à Mirbeau, A l’Ecart, à paraître
en 1993.

[7Sur les liens entre "Mirbeau et les symbolistes", voir l’article de Pierre Michel, à
paraître fin 1993 dans Littérature et nation, Université de Tours.

[8Voir notre édition des Combats pour l’enfant, Ivan Davy, 1990.

[9L’Ordre de Paris, 25 et 29 mars 1877. Je dois publier ces articles dans le n° 2 des
Cahiers Jules et Edmond de Goncourt, à paraître fin 1993.

[10Le personnage de Lechat apparaît déjà dans l’une des Lettres de ma chaumière de
1885, "Agronomie" (Contes cruels, t. II, pp.193-210).


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