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Argentine
DAVRANCHE, Guillaume. « Mouvement populaire : En attendant la nouvelle vague »
Quatre ans après l’insurrection, que reste-t-il de l’Argentinazo ?
Article mis en ligne le 13 mai 2006
dernière modification le 25 avril 2015

par r-c.
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Cet article fait partie d’un dossier intitulé « que reste-t-il de l’Argentinazo ? », paru dans le mensuel Alternative libertaire de l’été 2005.

Les 19 et 20 décembre 2001, le peuple de Buenos Aires s’emparait de la rue, débordant totalement les forces de l’ordre. Le chef de l’État s’enfuyait en hélicoptère, sous la pression de manifestations monstres qui, pleines de colère contre la classe politicienne, scandaient « que se vayan todos » : « qu’ils s’en aillent tous ».

Trois ans et demi plus tard, le constat est amer : ils sont tous restés.

Cette insurrection, baptisée Argentinazo restera-t-elle sans lendemain, ou allons-nous vers de nouvelles révoltes ?


Les ouvrières de Bruckman dans une manifestation.

Trois ans et demi ont passé, et que reste-t-il de l’insurrection des 19-20 décembre 2001, qui chassa deux présidents en un mois et fit basculer l’Argentine dans une tourmente pré-révolutionnaire ? Au premier abord, c’est le reflux. Les assemblées de quartier, qui furent le sel de la démocratie de la rue, ont aujourd’hui dépéri. Environ 150 entreprises autogérées se maintiennent, mais avec une grosse interrogation sur leur avenir. Le mouvement des chômeurs (piqueteros [1]) est toujours important, mais plus divisé que jamais sur la stratégie à suivre.

Bref, dans toutes ses composantes, le « mouvement populaire » en 2005 est sur la défensive. Les immenses mobilisations qui marquèrent l’année 2002 sont aujourd’hui un souvenir. Seules les manifestations au sujet de l’affaire Cromañón [2] en janvier ont ravivé l’esprit du « Que se Vayan Todos ».

C’est qu’en 2003, après dix-huit mois de confusion, de discrédit du pouvoir d’État et de montée du pouvoir de la rue, les classes dirigeantes argentines ont fini par trouver un « homme providentiel » à même de stabiliser la situation. Cet homme, c’est Nestor Kirchner.

Increvable péronisme

Kirchner était, en décembre 2001, gouverneur de la province de Santa Cruz, et bien qu’il ait été un fidèle accompagnateur des réformes libérales durant toute la décennie 90, il se présente comme un « péroniste de gauche ».

Le péronisme est un courant politique central en Argentine, à travers le Parti justicialiste mais également par le biais d’une multitude de clubs sportifs, organisations de quartier, culturelles, caritatives, etc.

Président de 1946 à 1955 puis de 1973 à 1974, le dictateur Juan Perón était une sorte de De Gaulle argentin, qui a incarné un régime combinant autoritarisme policier, nationalisme, catholicisme et mesures sociales. L’édifice politique était appuyé sur une doctrine conçue pour l’occasion, le « justicialisme ». Aujourd’hui, après plusieurs décennies d’ultralibéralisme et de crise économique, le lointain souvenir de l’ère Perón est souvent confusément perçue comme une période faste, dont la nostalgie sans cesse entretenue fait encore la fortune des meetings électoraux : on chante l’hymne péroniste, on agite des drapeaux argentins, on s’enivre de discours patriotiques, etc.

Bref, à bien des égards, « être péroniste » en Argentine, c’est un peu comme, en France, invoquer les « valeurs de la République » : cela veut tout et rien dire, ça ne mange pas de pain, et c’est populaire. Que l’on soit de gauche ou de droite, avoir sa carte au PJ reste un atout maître pour pouvoir exercer des responsabilités politiques, voire syndicales. Si bien qu’au sein du PJ cohabitent toutes les tendances des « péronistes de droite » liés aux milieux financiers, aux « péronistes de gauche » qui s’appuient sur les bureaucraties syndicales, notamment celle de la CGT, la centrale syndicale hégémonique dans le pays.

Le « système K »

Dès après son élection, le 27 avril 2003, Nestor Kirchner s’est employé à ramener le calme dans le pays et, surtout, à trouver une base sociale à son gouvernement en séduisant une fraction de la population. Il a usé pour cela d’une habile politique que les médias ont rapidement baptisé le « système K », et que nous pourrions réduire à ce trio : la carotte, le bâton, le spectacle. Le système K repose sur plusieurs axes complémentaires :

- des mesures sociales d’urgence : petites hausses salariales, gel des tarifs publics, mesures en faveur de la consommation ;

- l’intégration au pouvoir d’anciens Montoneros. [3] et de certains leaders de mouvements piqueteros, afin de se donner une image progressiste ;

- parallèlement, une répression féroce des mouvements les plus turbulents (il n’y a jamais eu autant de prisonniers politiques que sous Kirchner) ;

- toujours pour soigner l’image progressiste : des simulacres de bras de fer avec le FMI pour ne pas payer une dette extérieure… qu’il finit toujours par payer ;

- une réforme judiciaire qui annule l’impunité dont bénéficiaient les tortionnaires du régime Videla (1976-83), répondant en cela aux attentes des familles des 30 000 victimes de la dictature.

Ainsi, concluait l’économiste argentin Jorge Beinstein dans Enfoques Alternativos, en juin 2004 [4] : « Le système K a pu montrer ses audaces, […] se congratuler avec Chavez [5] et recevoir des tapes affectueuses de Bush, faire son devoir envers le FMI, remplir les poches de Repsol [6] et pleurer à la ESMA [7], en résumé consommer un des rites de base de la politique locale, mélange de confusion, de schizophrénie et d’hypocrisie. »

Le mouvement populaire sous hypnose

Cette politique démagogique a enregistré plusieurs succès, dont le plus important a été le reflux des contre-pouvoirs qui étaient montés en puissance depuis l’argentinazo.

Pour commencer, les classes moyennes se sont retirées de la lutte, alors que c’étaient justement elles qui, dépossédées par le Corralito, avaient été le fer de lance de l’insurrection en décembre 2001. Les salles des assemblées de quartiers qui, en 2002, avaient été si actives, sont silencieuses. Pire : des gens qui avaient été solidaires des luttes des chômeurs il y a trois ans se montrent aujourd’hui agacés par les actions de piqueteros désormais jugés « jusqu’au-boutistes ». Cet état d’esprit implicitement favorable à la répression se répercute dans la sphère culturelle correspondant aux classes moyennes : la presse.

Ensuite, la classe ouvrière d’industrie reste relativement attentiste. Depuis la fin de la dictature en 1983 et même pendant l’argentinazo, elle n’a jamais été un acteur de premier plan, exception faite de la dizaine de milliers de travailleur(se)s des entreprises « récupérées ». Au plan syndical, on peut dire que, pour le gouvernement, la situation est sous contrôle. La direction de la CGT, confédération hégémonique dans le pays, est entre les mains des péronistes. Un des dirigeants de la CGT, Hugo Moyano, n’a d’ailleurs pas hésité à proclamer que « la CGT veille à ce que la lutte salariale ne dépasse pas les limites » [8]. La Central de los Trabajadores Argentinos (CTA) a pu un temps faire figure d’alternative syndicale, mais elle aussi s’est mise à la remorque du gouvernement.

3e Rencontre des usines récupérées, mars 2003.

Au sein même des entreprises récupérées, le reflux des luttes a instillé un certain « réalisme », en l’occurrence l’espoir d’une coopération avec l’État. Ainsi le Mouvement national des entreprises récupérées (MNER, lié à la CTA), qui regroupe la majorité des recuperadas, s’efforce de les légaliser au cas par cas, au besoin en obtenant qu’elles soient rachetées par les ouvrier(e)s [9]. Et il faut admettre que dans cette optique, Kirchner est bien plus conciliant qu’un péroniste de droite…

Les classes moyennes apaisées, la classe ouvrière attentiste, les recuperadas trop dociles… Restent les mouvements de travailleur(se)s privé(e)s d’emploi : les fameux piqueteros. Là encore, la situation est complexe. Le gouvernement Kirchner a su séduire - ou corrompre. À titre d’exemple, Jorge Ceballos, le coordinateur national d’un des mouvements piqueteros historiques, Barrios de pie (« Quartiers debout »), a été nommé à un poste de haut fonctionnaire au ministère du Développement social. Lui et ses troupes sont devenus de fidèles soutiens du gouvernement. Ainsi l’anniversaire des trois ans de l’argentinazo, en décembre 2003, qui a rassemblé des milliers de personnes, a vu accessoirement l’entrée en scène des mouvements piqueteros pro-Kirchner ! Le phénomène est accentué par le fait que les MTD, parallèlement à leur rôle revendicatif, jouent également un rôle « social », en répartissant parmi leurs adhérent(e)s l’aide sociale que leur confie l’État de façon sélective [10]. Divisés sur l’attitude à adopter face au gouvernement, un certain nombre de MTD radicaux ont scissionné ces dernières années, comme le MTD Aníbal Verón.

Persistance des luttes

Malgré tout, il reste des secteurs rebelles.

Une minorité de fabricas recuperadas, animées par des ouvrier(e)s révolutionnaires, restent arc-boutées sur le « tout est à nous, rien n’est à eux » et refusent toute indemnisation des patrons expropriés de fait.

Ailleurs, signe d’une conflictualité latente, mais qui ne demande qu’à exploser, le nombre de grèves a doublé depuis l’investiture de Kirchner : selon un rapport du centre d’études Nouvelle Majorité, elles sont passées de 122 en 2003 à 244 en 2004.

Grève du métro de Buenos Aires, janvier 2005.

Les secteurs les plus combatifs sont les routiers, les enseignant(e)s, les travailleur(se)s du métro de Buenos Aires et des compagnies téléphoniques. Ces deux dernières catégories ont remporté de belles victoires au terme de grèves auto-organisées, fin 2004 et début 2005, malgré tous les bâtons que la bureaucratie CGT leur a mis dans les roues. Ainsi au sein de la CGT, on a vu par endroits surgir des pratiques inédites de syndicalisme de base et d’action directe. Mais c’est au sein de la CTA que ce processus est le plus évident, avec l’apparition d’un véritable courant radical et antibureaucratique, en particulier dans le syndicat des enseignant(e)s, le Suteba.

Quant aux mouvements piqueteros ou paysans, la majorité est hostile au gouvernement, mais avec des appréciations tactiques différentes. Ainsi, selon l’organisation communiste libertaire Auca, l’élection de Kirchner a ouvert une nouvelle période. Les mouvements sociaux qui ont dénoncé le gouvernement sans nuances se sont affaiblis. Ils ont perdu le soutien des classes moyennes certes, mais surtout ils ont été abandonnés par une partie de leur base estimant que « tout de même, Kirchner ce n’est pas Duhalde ». « On ne peut pas s’opposer à Kirchner comme on s’opposait à Menem, explique Federico, d’Auca. Il a un style de gouvernement différent. Nous devons avoir un style d’opposition différent. » Le Movimiento de Unidad Popular a par exemple laissé tomber les mots d’ordre du style « Kirchner démission » martelés par d’autres mouvements sociaux, souvent pilotés par des partis trotskistes. Pour contourner la polarisation pro ou anti-Kirchner, le MUP s’est, selon les camarades d’Auca, positionné sur une stratégie qualifiée de « construction du pouvoir populaire » : recentrage sur la dénonciation du patronat, action revendicative, réorganisation de ses forces.

Tout au long de l’année 2004, le gouvernement a pris en assurance, et le mouvement populaire s’est rétréci. Le MUP a donc économisé ses forces et a tissé de nouvelles alliances, notamment en participant à la constitution du Frente Popular Darío Santillán (FPDS, du nom d’un piquetero assassiné par la police en 2003), avec des mouvements piqueteros proches. Federico conclut avec fermeté : « Nous construisons l’auto-organisation pour préparer la prochaine vague de luttes ».

Attendre la vague

Une situation d’attente, donc. Mais la prochaine vague viendra-t-elle ?

La popularité du gouvernement Kirchner durera-t-elle éternellement ? Combien de temps sa politique-spectacle pourra-t-elle occulter la crise économique et sociale qui, pour l’heure, n’a trouvé aucune résolution ?

Entre 2001 et 2005, les conditions de vie n’ont fait que se détériorer. Le taux de chômage ou de sous-emploi avoisine toujours les 50 % ; les classes moyennes sont laminées ; la malnutrition est devenu un problème endémique ; l’espérance de vie a reculé ; les salaires sont aujourd’hui de 20 % inférieurs à leur niveau de 2001. Pour les employés de l’État la détérioration atteint en moyenne 28 % et pour les travailleurs au noir on l’estime à 26 % [11].

Pour parler clairement, les conditions objectives d’une crise révolutionnaire n’ont pas été modifiées. En revanche le niveau de conscience des travailleur(se)s s’est considérablement élevé. Une expérience colossale a été accumulée : dans les Assemblées de quartiers, dans les luttes des piqueteros, dans l’autogestion des entreprises récupérées, à la base du syndicalisme, dans l’auto-organisation des travailleur(se)s.

Sans sous-estimer la capacité du capitalisme argentin à trouver une solution à sa crise, on peut penser que l’histoire ne s’arrêtera pas là. Le régime de démocratie parlementaire, sous tutelle du FMI, n’a guère de marge de manœuvre, et les gesticulations de Kirchner ne feront pas illusion éternellement. Le peuple argentin, lui, n’a pas dit son dernier mot.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)


Cet article fait partie d’un dossier intitulé « que reste-t-il de l’Argentinazo ? », paru dans le mensuel Alternative libertaire de l’été 2005, et qui comprenait également les articles suivants :

Notes :

[1Pour une explication des différents sigles, cliquer ici

[2Le 30 décembre 2004, l’incendie de la discothèque República Cromañón à Buenos Aires fait 193 morts. Le non-respect des normes de sécurité met en évidence la complicité du patron de la discothèque et des services municipaux. Ce scandale provoque les plus importantes manifestations depuis l’argentinazo : des dizaines de milliers de personnes réclament l’incarcération du patron et la démission du maire de la capitale, un proche de Kirchner.

[3Résistants péronistes à la dictature de Videla.

[4Rapporté par la Coordination de soutien aux luttes du peuple argentin (Calpa, 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris).

[5Le président vénézuélien Hugo Chavez, une des bêtes noires de la Maison Blanche en Amérique latine.

[6Multinationale pétrolière espagnole, qui s’est emparée de l’entreprise publique YPF

[7École militaire de la Marine, principal lieu de torture de la dictature.

[8Rapporté par l’économiste de gauche Eduardo Lucita dans Inprecor, mai-juin 2005.

[9Cet état de fait est très sensible dans l’excellent film d’Avi Lewis et Naomi Klein, The Take (lire Alternative libertaire d’avril 2005)

[10Il s’agit d’une aide sous forme de subsides financiers, ou plus prosaïquement de vêtements et alimentation de base, qui arrivent dans des cartons marqués « aide humanitaire » !

[11Eduardo Lucita dans Inprecor, mai-juin 2005.


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