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PACO. Vivre en anarchiste à la « Belle époque »
Article mis en ligne le 2 octobre 2006
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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À la fin du XIXe siècle, des anarchistes se retroussèrent les manches pour vivre « ici et maintenant » au plus près de leurs aspirations. Ils fondèrent des « milieux libres ». Les éditions Libertaires viennent de publier deux ouvrages qui offrent un beau panorama de ces colonies expérimentales.

« Nous voulons vivre, non pas un lendemain hypothétique, mais une réalité libérée et puissante. L’homme libre doit chercher le plus possible à mettre ses actes en conformité avec les théories qu’il énonce. » André Lorulot résume la volonté qui animait certains anars de la Belle époque. Il fallait se rendre à l’évidence. [1]

Les tranchets, les revolvers et les marmites à renversement étaient incapables de liquider le Vieux Monde. Alors ? Les uns œuvrèrent aux fondations du syndicalisme révolutionnaire. D’autres déployèrent leurs efforts à bâtir des expériences de vie communautaire, modèles réduits de la société à construire. Lassés d’attendre le Grand Soir et d’écouter les discours amidonnés qui les annoncent depuis des lustres, ils vont passer aux actes.

À Montreuil (1892-1893), à Vaux (1902-1907), à Aiglemont (1903-1908), à Ciorfoli (1906), à La Rize (1907), à Saint-Germain-en-Laye (1906-1908), à Bascon (1911-1951), à La Pie (1913-1914), à La Ruche (1904-1917), à Choisy-le-Roi... vont naître des lieux hors normes baptisés Commune anarchiste, Colonie libre de solidarité fraternelle, Essai, Phalanstère, Milieu libre... Parfois simples lieux de vie communautaire, ces expériences peuvent se développer autour de coopératives ouvrières, d’écoles libertaires, de journaux militants. Selon les endroits, on y pratique le végétarisme, le végétalisme, le naturisme, l’amour libre. Souvent les regroupements sont affinitaires, mais pas toujours.

Photo aimablement communiquée par Eric Coulaud, d’après une carte postale de l’époque.

Les anars individualistes sont très actifs dans le domaine, mais des syndicalistes ou des communistes libertaires s’y retrouvent aussi. La presse anar (le Libertaire, l’En-dehors, l’Anarchie, l’Ere nouvelle...) diffusent appels et débats sur le sujet. Les milieux libres ne font pas l’unanimité dans le mouvement libertaire. Loin de là. Dès 1877, Pierre Kropotkine avait dit tout le mal qu’il pensait de ces colonies communistes accusées notamment « d’éloigner de l’action révolutionnaire les meilleurs éléments ».

La brièveté de certaines aventures fut souvent critiquée. Tout n’était évidemment pas idyllique. Mais quelle existence l’est ? Ambiguïtés et contradictions sont le lot de toute vie. Alors, ici ou là, les inévitables problèmes de personnes, de jalousies pointèrent le bout de leur nez. En bute également aux tracasseries policières, à l’hostilité du voisinage, aux calomnies de la presse conservatrice, les milieux libres avaient fort à faire. Sans parler du quotidien. Les utopistes ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche.

Pour faire bouillir la marmite, ceux et celles qui n’avaient pas totalement coupé le cordon avec le salariat travaillaient à l’extérieur. Parmi les colons, on dénombrait des cordonniers, des menuisiers, des tailleurs... Ceux-là réalisaient des travaux pour la colonie ou pour les sympathisants. Cultures et élevages pouvaient être envisagés pour l’autosuffisance alimentaire. À l’occasion, quelques « récupérations » permettaient de boucler les fins de mois difficiles.

Des souscriptions étaient également lancées. Pour limiter leurs dépenses et gérer plus sainement leur quotidien, certaines colonies ne consommaient ni viande, ni alcool, ni tabac, ni café, ni thé et fabriquaient leurs habits. Quant aux compagnons imprimeurs, quand ils ne sortaient pas de la monnaie de singe, ils éditaient des brochures qui, en plus de rapporter un peu de sous, diffusaient les idées.

Lieux de vie, les milieux libres étaient aussi des moyens de propagande par l’exemplarité. Une version non-violente de « propagande par le fait » en quelque sorte. Les colons organisaient des conférences un peu partout pour défendre leur cause. Divers sujets étaient au centre des débats : la remise en cause de la famille, la place des femmes, la sexualité, l’éducation, le contrôle des naissances, l’autoritarisme, la lutte contre l’alcool... Par ailleurs, on y échangeait tout bêtement des conseils pratiques.

Un rapport de police mentionne une causerie où un camarade donnait la recette d’un plat à base de farine de maïs, d’avoine, de cacao et de phosphate de chaux ! Un « délice » peu onéreux censé libérer les ouvriers des « bagnes patronaux »...

Anarchistes dans l’anarchisme, ces anars dissidents savaient se montrer hospitaliers. Ouvriers curieux, voisins ouverts aux idées nouvelles, militants de passage étaient bien accueillis s’ils mettaient la main à la pâte ou au porte-monnaie. En région parisienne, les colonies pouvaient devenir le but d’une balade dominicale reposante.

En train ou en vélo, les gens venaient par exemple à Saint-Germain où les attendaient un déjeuner sur l’herbe, une excursion en forêt, une causerie sur la Guerre sociale, une audition du poète Charles d’Avray ou un concert. Victor Serge mentionne ces moments dans Mémoires d’un révolutionnaire.

Une franche convivialité qui rompait avec l’image de l’anarchiste-bandit-et-criminel véhiculée par les journaux conservateurs.

Dans son livre, Céline Beaudet souligne minutieusement les hauts et les bas de ces colonies où tentait de s’épanouir le « communisme expérimental », comme disent les cartes postales d’Aiglemont. Des notes biographiques et des annexes permettent de bien situer quelques militant-e-s (Georges Butaud, Sophia Zaïkowska, E. Armand, Fortuné Henry, André Lorulot, Émilie Lamotte, Libertad, Rirette Maîtrejean, Eugénie Rey-Rochat...) et la vie de certains lieux. Une solide bibliographie et des illustrations (dont des cartes postales étonnantes) complètent l’ouvrage Pour sa part, Tony Legendre s’attache particulièrement au milieu libre de Vaux et à la colonie naturiste et végétalienne de Bascon, situés dans l’Aisne.

De copieuses annexes permettent de suivre les expériences « en direct » grâce à des récits épiques publiés à l’époque dans la presse anar, la Dépêche de Toulouse, la Gazette de Lausanne ou même Le Figaro. On y lit aussi avec regret les polémiques fratricides qui sévissaient alors, on y suit les entrées et les sorties fracassantes, « saignées nécessaires ». On s’engueulait ferme entre militants.

« Comme seuls les anarchistes savent le faire », dira un colon de Vaux dans une lettre. Plus drôle, on notera la recette de la Basconnaise, une salade composée de 34 végétaux.

Un « aliment complet, de soutien et de force » inventé par Louis Rimbault, un anarchiste végétalien qui séjourna à Bascon, tout comme l’écrivain Georges Navel et la danseuse Isadora Duncan.

Curieusement, les historiens ont peu étudié les milieux libres. Les éditions Libertaires réparent « l’oubli ».

Céline Beaudet, Les milieux libres - Vivre en anarchiste à la Belle époque en France, éditions Libertaires. 15 euros.

Tony Legendre, Expériences de vie communautaire anarchiste en France - Le milieu libre de Vaux et la colonie naturiste de Bascon (Aisne), éditions Libertaires. 15 euros.

Notes :

[1Nos remerciements à Paco et au journal Mague pour la libre reproduction de cet article


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