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Dossier : Années électorales
Article mis en ligne le 23 août 2006
dernière modification le 16 février 2008

par r-c.
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Il y a un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques.

« Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces
peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il
vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue
de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de
faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune
particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin
d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent ; ils les laissent
volontiers échapper eux-mêmes.

« Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir,
il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte. Qu’il veille quelque
temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément
quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la
passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les
agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comment
la liberté sert à se le procurer ; et, au moindre bruit des passions politiques
qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils
s’éveillent et s’inquiètent ; pendant longtemps la peur de l’anarchie les tient
sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier
désordre.

« Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je
ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les
peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les
peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur
suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre
est déjà esclave au fond du coeur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme
qui doit l’enchaîner peut paraître.

« Il n’est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi que sur
nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent
seuls au nom d’une foule absente ou inattentive ; seuls ils agissent au milieu
de l’immobilité universelle ; ils disposent, suivant leur caprice, de toutes
choses, ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les moeurs ; et l’on
s’étonne en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans
lesquelles peut tomber un grand peuple.

Alexis de TOCQUEVILLE (1860)


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