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ALAIZ , Felipe. "Lettre de loin"

jeudi 16 novembre 2006, par ps

"Lettre de loin" fut traduite et publiée en 1981 dans Nexialys, revue de l’Internationale Nexialiste. Elle a été publiée de nouveau par Clara BOW dans le site du Centre des Médias alternatifs du Québec.

Alger : juin 1945 – Fin des années de guerre, où, clandestinement, dans des camps, le mouvement libertaire s’est reconstitué autour d’un conseil occulte. Mais la guerre est finie. L’unité qui s’est forgée dans le malheur, la défaite, l’internement dans les camps de la mort, pourra t-elle résister aux discordes qui à nouveau, surgissent : le Faïsme renaît de ses cendres, plus autoritaire que jamais, avec ceux qui acceptèrent toutes les compromissions y compris la plus ignoble, celle du pouvoir, feignant d’oublier leur bassesse, et se drapant à nouveau d’une toge de virginal radicalisme.

Rien ne viendra plus critiquer de l’intérieur ce qui fut la pire erreur du mouvement anarchiste espagnol. D’Alger, au centre de ce qui pourrait rester uni, une voix va s’élever, celle de Fabio, dans une lettre datée du 10 juin 1945. Celui dans lequel beaucoup ont reconnu la plume acérée du vieux Felipe Alaiz, va clamer une vérité qui aujourd’hui reste toujours vivante. S’il y a du naïf ou de l’insuffisant dans cette lettre, il n’y en a guère dans le constat. Fabio, l’irréductible nous donne une étonnante leçon d’histoire à méditer.

Alger le 10 juin 1945.

Je ne savais pas que parler du temps qu’il fera demain fût affirmer l’existence de Dieu. Ta lettre me l’apprend. Chaque jour on apprend des choses nouvelles. Cette fois-ci, la nouveauté était une idiotie. Ne t’irrite pas de me voir juger ainsi ton analyse, je pourrais être beaucoup plus dur dans mon jugement.

D’après ce qui apparaît prévisible, dire que la C.N.T. va intervenir dans le destin du peuple espagnol, ce n’est pas affirmer que la C.N.T. doit participer au gouvernement. Je ne suis rien pour dicter des normes à la C.N.T. Ni toi. Ni personne. Comme je l’ai écrit, dans ce que tu me reproches, sans connaître pour autant ce que tu me reproches, ce que la C.N.T. peut faire dépendra de la volonté des travailleurs qui la constituent. Ni plus, ni moins. Toute autre chose serait admettre que la C.N.T. a des chefs qui la mènent où ils veulent. Ce qui - sans doute ne le soupçonnes-tu pas – serait politique, même sans participer au gouvernement.

Alaiz FELIPE (1887-1959)
Source

Dans son sens habituel, lorsqu’on en parle par exemple en sociologie, la politique est tout ce qui se fait pour ordonner, modifier ou transformer la structure sociale. Dans ce sens la C.N.T., depuis sa fondation n’a rien fait d’autre que de la politique, certaines fois directement, d’autres fois indirectement. Le moindre de ses manifestes était un acte politique. La moindre de ses grèves aussi. Celle de la Canadiense, que tu cites comme un exemple oublié par moi – qui t’a dit que j’avais oublié ? – fut une grève éminemment politique : l’aspect économique qui la détermina devint rapidement secondaire. Ne parlons pas des grèves de protestation, que tu cites également et que j’avais pas oubliées non plus. Protester est toujours un acte politique. Il s’agit de mettre fin à quelque chose : de modifier, ce faisant tel ou tel aspect de la société. Même les grèves économiques sont, de ce point de vue, fondamentalement politiques. Une augmentation de salaires peut entraîner des changements décisifs dans la structure sociale. Quant à l’action directe, peux-tu douter qu’elle soit politique ? approfondis un peu plus, tu constateras même. Qu’elle n’est pas toujours éloignée de la plus habituelle. Rappelle-toi les coups d’état, ces œuvres maîtresses de l’action directe.

Si la C.N.T. est apolitique, c’est dans le sens où elle n’intervenait ni dans les élections, ni dans le gouvernement. C’est tout, et c’était beaucoup. Mieux, c’était l’essentiel. Il y avait de quoi être fier d’appartenir à une organisation qui se maintenait éloignée de cette pourriture. Déduire, comme tu le fais, que je soutiens, - en écrivant que la C.N.T., d’après ce qui apparaît prévisible, va intervenir dans le destin du peuple espagnol - , qu’elle doit prendre part aux élections et au gouvernement est une idiotie. Je te l’ai déjà dit. Excuse que je ne trouve, pour rendre compte de ton jugement, une parole plus adéquate.

Si, comme tu me le répètes tout au long de ta lettre, j’avais fondé les lignes suivantes : d’après ce qui apparaît prévisible, la C.N.T. « va intervenir non d’une manière indirecte, comme par le passé, mais d’une manière directe et décisive dans la vie politique espagnole » , sur ce qui est immédiatement observable, j’aurai sans nul doute ajouté quelque apostille pessimiste. Car ce que l’on observe, est en effet, décourageant. On voit des individus qui représentent la C.N.T. – non pas tous des réformistes, comme tu le dirais -, prendre part, sans élections, à tout ce qui fait ici visant la succession de Franco : pour le sérieux et le dérisoire, pour le responsable et l’irresponsable ; pour ce qui se voudrait remarquable et qui ne cesse d’être comique. Toi-même, qui m’écris une lettre aussi « révolutionnaire » - permets que je place révolutionnaire entre guillemets , parce qu’en réalité quelques jours après sa rédaction tu participais à un meeting en compagnie de politiciens dont se serait vraiment un malheur s’ils redevenaient quelque chose en Espagne.
Non, je n’ai pas fondé ces lignes – qui ne l’oublie pas, ne veulent pas dire que la C.N.T. va aller aux élections (je t’ai déjà dit que cette analyse est une idiotie, et il m’est pénible de le répéter) – d’après ce qui est immédiatement observable : j’ai fondé mon propos sur des raisons plus solides. Et c’est de celles-ci que je vais t’entretenir brièvement.

La solution anarchiste au problème espagnol, et à plus forte raison du problème du monde, écarté pour l’instant, et qui sait pour combien de temps – ne t’inquiète pas : je t’expliquerai plus avant pourquoi il faut l’écarter -, le million d’ouvriers qui compose la C.N.T., - pas tous anarchistes, loin de là, mais suffisamment influencés par l’anarchisme -, doit rechercher pour ses conflits quotidiens et pour ses aspirations, des ouvertures qui, adéquates au moment pour ceux-là, ne ferment pas les portes du devenir à celles-ci. Cette recherche, qui devrait être constante, les porterait, comme par la main, à intervenir directement sur la vie politique espagnole – plus directement que par le passé, quand la solution anarchiste semblait être au coin de la rue -, c’est à dire à s’occuper de modifier et de transformer les structure sociale espagnole. Non pas en nommant des députés, ce qui serait une façon de ne pas intervenir, ni en acceptant tel, ou tel poste gouvernemental, ce qui serait une autre façon de ne pas intervenir et, de plus, de tout faire échouer. (Il serait honteux que puisse se répéter le spectacle de ce troupeau de conseillers, de militaires, de juges et même de policiers issus de la C.N.T. et du mouvement anarchiste. Je t’assure, et tu peux le croire, que je ne connais personne qui assista avec plus de répugnance que moi à un pareil spectacle. Mais je te parlerai de cela après). Cette intervention sur la vie politique espagnole – je répète : pour la transformation de la structure sociale espagnole – peut prendre et prendra, indubitablement diverses formes, non pas anarchistes, ou du moins pas totalement, mais tendant d’une certaine façon vers l’anarchisme. Par exemple : réalisations mutualistes, coopérativistes, communistes, dont la base seront les municipalités. Une politique municipale sera, cependant obligatoire et acceptée. Parce qu’une organisation d’un million d’hommes ne peut précéder comme un groupe d’anarchistes, ou surnommé anarchiste – tu verras que ce n’est pas la même chose -, serait-elle d’ailleurs exclusivement composée de groupes anarchistes. Et une politique municipale, En Espagne, embrasse toute la vie politique du pays. Rappelle-toi que des élections municipales, qui sont une chose beaucoup plus insignifiante qu’une politique municipale, provoquèrent la chute de la monarchie. Cette politique municipale tendra, par les réalisations dont j’ai parlé, non à renforcer l’État, ce qui serait contraire à l’esprit de la C.N.T. (sa collaboration durant la guerre civile, qui aida au renforcement de l’État, était contraire à son esprit ; mais il s’agissait de s’opposer à ce qui se dressait contre cet État, et qui était pire que lui. Erreur ? Je n’en discuterai pas. En tout cas, le grave ne fut pas l’erreur, tu le verras plus avant ), mais à lui soustraire des attributs, pour qu’il soit à chaque fois de moins en moins nécessaire, de façon qu’arrive un jour où sa disparition sera facile, ou simplement faisable. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Pour en finir avec tout cela, je vais te donner un conseil : surveille à l’avenir tes réactions immédiates. Elles révèlent toujours les désirs les plus profonds. Quand une femme déclare, la première fois qu’elle voit un homme, qu’il est odieux, elle ne tarde pas, si l’occasion se présente, à coucher avec lui. Un lecteur attentif découvrira dans ta lettre, occulte mais fervent, le désir d’être pour le moins candidat conseilliste.

Et maintenant, passons à autre chose. Il me peine de te le dire, mais tout ce que tu écris dans ta lettre sur l’anarchisme, n’est qu’une suite de lieux communs. J’avais espéré que l’expérience de la guerre civile ferait que tu ne lancerais pas, comme tant d’autres, de vaines paroles au vent. Mon espérance était non fondée. Il y a un anarchisme poussiéreux qui date de l’age de pierre, et qui se modernise en retournant encore davantage à l’âge de pierre - par exemple en adoptant un drapeau - , et je te vois accroché à cet anarchisme qui manque de fulgurance et de devenir. De la doctrine anarchiste, qui est pur dynamisme, qui affronte chaque problème au fur et à mesure de son surgissement, et ne l’abandonne qu’après en avoir extrait tout son contenu, vous avez fait, toi et ceux qui pensent comme toi, une chose statique, immobile, un dogme qui dénonce à grands cris les hérétiques. Lis notre grand Ricardo Mella qui fut un hérétique permanent. Il t’aidera à désembourber ton cerveau, s’il est encore temps. Il est plein de toiles d’araignées. Les lieux communs dans lesquels tu te complais ne sont rien d’autre, encore que certains cessent de l’être pour se transformer en niaiseries. Tout ce que tu dis dans ta lettre sur la collaboration est trivial. Tu ne t’es pas approché même par mégarde du problème. Pensant comme tu penses, tu ne t’en approcheras jamais. Si la collaboration avait été seulement une erreur, la chose ne serait pas grave. Les erreurs se rectifient. En ne collaborant plus, problème résolu. Ce que la collaboration révèle n’a pas de rectification possible. C’était cela, que peu nombreux, nous suspections depuis un certain temps : que nous n’étions anarchistes, en Espagne, que quelques centaines au maximum… (Et voilà pourquoi il faut écarter la solution anarchiste au problème espagnol. Ce que défendent quelques centaines d’individus ne règlera jamais aucun problème. Je te répète ici ce que j’ai dit auparavant : ne t’inquiète pas. Ne t’inquiète surtout pas pour mon anarchisme. Il est plus vigoureux qu’aujourd’hui qu’hier, et il le sera demain bien plus qu’aujourd’hui. À mesure que passe le temps, les racines s’enfoncent plus profondément. J’ai la conviction, chaque jour plus affirmées que les société ne deviendront supportables que dans la mesure où elles se rapprocheront de l’anarchisme. Mais cette conviction ne fait pas rêver éveillé. Non, tout autre chose serait de croire en la possibilité d’établir maintenant l’anarchisme. Pour moi, anarchiste, l’unique solution au problème de l’Espagne et au problème du monde c’est l’anarchie. Mais cette opinion, ne la partagent avec moi, que quelques milliers d’hommes, et en Espagne, quelques centaines. Ce n’est donc une solution jouable maintenant. C’est la meilleure – personne d’intelligent ne s’avisera de le nier - mais nous la désirons si peu ! devons-nous donc renoncer à l’anarchisme ? diras-tu. Telle n’est pas ma pensée. Nous devons faire au contraire tout ce qui imaginable pour préparer le terrain à l’anarchisme ; nous devons faire que les coutumes régentant les accords forcés, dérivent vers les accords libres ; nous devons faire que l’intervention de l’état dans les relations entre les hommes ne soit plus nécessaire, parce que tant que cela ne sera pas, aussi favorables qu’apparaissent des possibilités pour l’épanouissement de l’anarchisme, l’anarchisme ne s’épanouira pas).

Après cette longue parenthèse, qui était indispensable pour t’éviter une nouvelle lettre « révolutionnaire », revenons à la collaboration. Avant de continuer, je vais te conter une anecdote.

Vers 1917, un camarade barcelonais, peintre, dont je regrette d’avoir oublié le nom, hérita inopinément, d’un type qu’il connaissait à peine, vingt ou trente mille pesetas. Apprenant la nouvelle, la première chose qui lui vint en tête fut de fonder une revue, projet longtemps caressé par le groupe auquel il appartenait. Quand arriva le samedi, jour de la réunion, au lieu de dire à ses camarades :

« Regardez. J’ai hérité de quelques milliers de pesetas. Nous allons fonder une revue », il leur dit sans savoir pourquoi : « Que feriez-vous si, subitement, vous héritiez de tant de milliers de pesetas ? ». Et à sa grande stupéfaction, tous ceux qui composaient le groupe, et avec lesquels il était en relation depuis plus de dix ans, découvrirent n’être rien d’autre que des boutiquiers. L’un avec les milliers de pesetas, essayerait d’obtenir un bureau de tabac ; un autre ouvrirait un magasin de fruits et légumes ; un autre une charcuterie, etc.… Cette même nuit, le camarade peintre rompit avec eux et vint nous raconter l’événement à « Tierra y Libertad » Avec une indignation incontrôlable, il s’exclamait : « J’ai cru passer dix ans de ma vie avec des anarchistes et je les ai passés avec des commerçants ! ».

De même que l’héritage de quelques milliers de pesetas fit découvrir à ce camarade peintre qu’il avait passé dix ans de sa vie avec des boutiquiers, la collaboration nous révèle que beaucoup d’individus qui passaient pour des anarchistes avaient des dispositions pour de toute autres activités, fussent-elles celles de policiers, et en aucune manière pour l’anarchisme. Tu vois que la chose est bien plus grave qu’une erreur. Quoique déjà fort lamentable, le pire ne fut que certains se fourvoient en devenant ministre ou conseiller, ou gouverneur. Le pire fut de croire, pour beaucoup, que tant qu’on n’en était pas arrivé là, on n’avait rien fait. Ce en quoi, la plupart d’entre eux, ne se trompaient pas, qui en réalité, ne furent jamais rien, pas même ministres ou conseillers, ou gouverneurs en puissance ; tout juste des gagne-petit de la politique, semblables en cela à la masse de manœuvre de tous les partis. Ils n’avaient pas idée de la masse de problèmes auxquels se trouvaient confrontés l’Espagne. tout était petit en eux, les convoitises comme les intrigues. Exactement comme dans un parti. Il fallait voir les membres des Comités les jours de crise. C’était une distribution de gifles – si l’on peut dire – pour atteindre le poste que l’on supposait devoir devenir vacant. On combattait ceux qui étaient en poste (ou l’organisme lui-même), dans l’unique but de les remplacer. Des coteries se formaient comme dans le plus pourri des partis. Toute le monde connaissait l’économie, les finances ou la pédagogie, selon le poste qu’il s’agissait d’investir. Pareil, toujours pareil aux partis. Il suffisait qu’une place de patrouille de contrôle devienne libre (la chose est aussi laide que la gallicisme adopté pour la désigner), pour que les Comités soient envahis par une nuée d’aspirants.. Celui qui pouvait le plus et celui pouvait le moins étaient nés pour être ministre, conseiller, chef militaire, juge, policier. Presque personne n’était né pour être anarchiste. Et pourtant tous, ou presque tous s’étaient appelés et continuaient à s’appeler anarchistes sans susciter de réactions d’indignations dans la majorité. C’est que l’anarchisme de ceux qui ne réagissaient pas, n’était pas non plus, extraordinaire.

Un ami intime, qui est un autre moi-même, m’a parlé de la profonde suffisance des deux conseillers, dont il dut, par malheur supporter la compagnie durant quelques semaines. Lui qui savait inutile ce que nous faisions, qui ne prononça jamais une seule parole pour son crédit personnel, et cela dans tous les endroits ou les circonstances l’amenèrent lui qui n’eut d’autres préoccupations que de voir s’étendre le respect pour l’anarchisme, ce qu’il mena toujours à bien, et ce en quoi bien peu l’imitèrent, se trouva soumis au supplice de voir ses deux camarades bavarder comme des pipelettes, surtout sans connaître rien à rien - semblables en cela à quelques autres conseillers - , et juger que tout ce qui arrivait devait avoir été conçu depuis les origines de la C.N.T. pour qu’ils parviennent à être conseillers. L’un des deux, avec lequel – la pire offense qu’on lui fit -, mon ami fut confondu (et en quoi le pauvre jugeait de l’étendue de son malheur) fut quinze jours malades de chagrin quand il cessa d’être conseiller. Comme en cessant de l’être, il en revenait à n’être rien, son cas était réellement une tragédie.

Pour son aspect comique, parmi mes souvenirs de ces jours-là, figure en bonne place celui de l’individu dont on parlait alors (il était suffisamment charlatan pour cela) comme du futur successeur d’un conseiller. Quand survinrent les rumeurs de crise, il se commanda en tout hâte une demi-douzaine de costumes. Il doit, dans quelques coins, continuer à jouer les matamores révolutionnaires. D’autres s’accrochèrent un fusil à l’épaule et, moralement du moins, ils doivent continuer à le porter. Ils étaient nés pour devenir soldats. D’autres se firent une ou deux maîtresses. Ils étaient nés pour cette chose immonde qui est d’avoir une maîtresse ou deux. D’autres, vu leur nouvelle situation, ne pouvaient faire moins que d’avoir une bonne. Ils l’eurent. Ils étaient nés pour devenir bourgeois, et les pires des bourgeois. D’autres se firent photographier dans toutes les poses imaginables. Ils étaient nés pour devenir danseuses. D’autres… Mais se serait là un conte sans fin. Semblable en cela au camarade peintre qui découvrit que le groupe auquel il participait était composé de boutiquiers et non d’anarchistes., la collaboration nous fit découvrir une infinité de personnes qui, passant pour être anarchistes étaient n’importe quoi sauf anarchistes. Parfois même un n’importe quoi des plus méprisables.

La plupart de ceux qui réagissaient contre tout cela, ne réagissaient pas non plus comme des anarchistes. “ Nous avons la force -disaient-ils- et nous ne devons pas collaborer avec les autres. Puisque nous avons la force, notre devoir est de nous imposer, d’aller jusqu’au bout � ?. Laissons la question de savoir s’ils avaient ou non la force. Le fait qu’ils dussent l’imposer les emportait très loin de l’anarchisme. Jamais ou quelque chose est imposé, il ne saurait y avoir de l’anarchisme. L’anarchisme signifie, précisément le contraire de ce qui est imposé. Tout ce qui n’est pas réalise par le libre accord n’a aucun rapport avec l’anarchisme. D’autres fois, le langage de ceux qui réagissaient était encore plus anti-anarchiste. « Les minorités audacieuses – affirmaient-ils – se sont toujours emparés du Pouvoir. Nous sommes peut-être une minorité. Mais nous pouvons être audacieux. Le pouvoir est là, presque dans la rue. Courons à lui ».

Ils ne soupçonnaient pas que ce mot : Pouvoir, était la négation achevée de l’anarchisme. D’autres fois, la réaction contre ce qui arrivait s’exprimait ainsi : « Puisque quelqu’un doit exercer la dictature, exerçons-là ». Inutile de souligner ce qu’il y a d’absurde du point de vue anarchiste dans ces propos. Tous ceux qui réagissaient ainsi, qui se croyaient fondamentalement anti-communistes – synonyme, c’est évident d’anti-autoritaires – tenaient , sans le savoir, un discours communiste. Et aujourd’hui, beaucoup continuent à œuvrer qui réagissant contre la collaboration d’hier, ne répondent pas d’une autre façon, ni avec un autre langage, contre ce qu’ils supposent une future inclination à collaborer. (N’est-ce pas une telle inclinaison que tu as suspectée en moi ; supposition plus que gratuite, absurde comme tu vois ou si tu peux encore voir ?). Nous avons la force ; nous sommes une minorité, mais audacieuse ; puisque quelqu’un doit exercer la dictature, exerçons là ; voilà quelques phrases que sous d’autres formes, ils nous assènent sans cesse. Je ne sais pas ce qu’ils attendent pour rentrer dans un Parti qui, croyant aux miracles de la force, qui ayant comme mission la conquête du Pouvoir, se livre aux vertus de la Dictature. Le parti Communiste serait le plus indiqué. De même ceux qui sont nés pour politiquer, pour endosser un uniforme, pour faire office de juge ou pour porter un carnet de police, n’ont rien à faire avec l’anarchisme.

« Les jeunesses barreront tout », m’écris-tu dans ta lettre. Ah, si c’était vrai ! Mais j’ai peur que tu te trompes. Chez les « Jeunesses » que j’ai connues pendant la guerre civile, tout était vieux, archaïque, caduc. Leur anarchisme poussiéreux était celui de l’âge de pierre, un anarchisme drapeau et paso-doble. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela eu tu leur fais confiance. Coïncidence sans doute. Si elles ont changé, personne ne sera plus heureux que moi. Celles que j’ai connues ne laissaient avec jouissance qu’un auteur infect : Vargas Vila. Déclarer, ce qui est vrai, que Vargas Vila était plus que médiocre, elles les prenaient pour une insulte. Dans un autre domaine, je vais te conter une nouvelle anecdote, pour que tu puisses juger, si cela t’est possible, jusqu’à quel point elles étaient vieillottes. L’ami intime dont je t’ai parlé précédemment, écœuré de voir un parvenu s’exprimer à toute heure, au nom de la C.N.T., à la Radio, à l’université, dans les Théâtres, en tous lieux, sur l’économie, la culture, les finances, la guerre, sur tout en fait, amoncelant bourdes sur bourdes et couvrant par-là même l’organisation de ridicule, mon ami donc, proposa au cours d’une réunion privée, un rien ironiquement que l’on placarde quelques affichettes sur les murs, avec ces simples mots : « Aujourd’hui, de telle heure à telle heure, le camarade X… ne parlera pas. » Trois ou quatre membres éminents des jeunesses assistaient à cette réunion. Plus de deux années après, la guerre s’achevant, ils ne saluaient toujours pas mon ami.

Je conclus. Et vois comment ; en admettant qu’une collaboration future, que tu dis ne pas désirer, ce dont je doute – je t’ai déjà dit ce qu’un lecteur attentif pourrait découvrir dans ta lettre -, et que je suis certain de ne pas rechercher, serait peut-être souhaitable. Elle agirait à la manière d’un filtre, et probablement les quelques centaines d’anarchistes que nous restons vraiment, se verraient encore diminués. Ce qui, tout bien considéré, ne serait pas un préjudice. Que signifient, pour l’anarchisme, ceux qui ne le ressentent pas, ni ne le connaissent ?

Fabio


Voir en ligne : Source : Centre des Médias alternatifs du Québec