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Paco. Visions de l’Espagne libertaire
Article mis en ligne le 7 novembre 2006
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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1936-2006. Il y a 70 ans, l’Espagne vivait une révolution sociale, économique et culturelle sans équivalent. D’inspiration libertaire, elle fut l’une des plus radicales de tous les temps. Deux livres viennent apporter un regard nouveau sur cette période.

Deux ouvrages magistraux sur l’Espagne libertaire vont occuper une place de choix dans les bibliothèques. Le premier, Espagne 1936-1939, Les Affiches des combattant-e-s de la liberté, intéressera les militants, les historiens, mais aussi les passionnés d’arts graphiques.

L’ouvrage coordonné par Wally Rosell présente en effet deux cents affiches, timbres et cartes postales éditées par les organisations libertaires espagnoles (CNT, FAI, Mujeres Libres, FJIL, SIA...). Une superbe fresque en couleurs qui n’est qu’une petite partie de la production de l’époque. En moins de trois ans, on estime en effet que 3000 affiches différentes ont été imprimées et collées sur les murs de Barcelone, Madrid, Malaga, Valence, Bilbao... Près de dix millions d’affiches ont ainsi tapissé les villes espagnoles durant ces années troublées.

Les affiches inédites mises en avant dans le livre sont loin des gribouillis militants artisanaux. En fait, il ne serait pas abusif de parler d’œuvres d’art. Dès les années 20, les travailleurs des entreprises d’arts graphiques s’étaient organisés en syndicats affiliés à la CNT (anarcho-syndicaliste) ou à l’UGT (socialiste) et avaient créé des groupes politisés.

Tout naturellement, ils mettront leur talent au service de la révolution quand elle surviendra. Des pages s’arrêtent sur une vingtaine d’affichistes tels Rey Villa, Badia Vilato, Jacint Bofarull, les frères Ballester, José Maria Gallo...

Souvent, ces artistes avaient été peintres d’enseignes publicitaires ou dessinateurs de presse. Beaucoup travaillaient aussi dans des agences publicitaires, secteur très florissant notamment à Barcelone dans les années 30. De ce fait, leurs créations sont très ancrées dans les tendances du moment. Les corps masculins - incarnant force, courage et héroïsme - sont dotés d’une musculature qui rappelle ce qui se faisait dans la sphère stalinienne. Les figures du paysan, de l’ouvrier, du milicien sont omniprésentes. Quant aux femmes, elles sont souvent cantonnées dans le registre douloureux des victimes innocentes, surtout après le bombardement de Guernica. Quelques miliciennes apparaissent tout de même parmi les mères, les couturières, les institutrices, les infirmières, « Vierges » rouges et noires apaisantes et consolatrices. L’originalité des créations anarchistes ne se trouve pas le traitement graphique des sujets, mais dans les slogans (libération individuelle, éducation, culture et antimilitarisme, ce qui, en période de guerre ne manque pas de sel). Curieusement, les affiches anticléricales manquent à l’appel. On sait pourtant à quel point l’église catholique s’est rendue complice des crimes de Franco la muerte.

Les chapitres apportent des réflexions pertinentes sur la propagande politique d’hier (et d’aujourd’hui). Avec un luxe de détails, chaque affiche, anar ou non, est numérotée, traduite et commentée. Les précisions portent sur les messages diffusés, leur réalisation, leur localisation, ce qui, par extension, en dit long sur la vie du peuple espagnol en lutte contre le fascisme comme, parfois, sur les débats violents qui rongeaient le camp « républicain ». Une chronologie allant de 1864 à 1975 aide les moins calés en histoire.

Rapidement épuisé après une première publication en début d’année, ce livre d’art vient d’être réédité et, déjà, actualisé. La mise en page et l’impression sont remarquables.

Le second livre, Le mouvement anarchiste en Espagne - Pouvoir et révolution sociale, est signé César M. Lorenzo. Un pavé par son poids, 562 pages au format A4. Un pavé dans la mare par son contenu. La couverture annonce en quelque sorte la couleur en représentant un militant efflanqué des FIJL sous les traits de Don Quichotte et un type grassouillet de la CNT-FAI sous ceux de Sancho Panza... Une lourde question est alors posée, de celles qui prennent les gardiens du Temple à rebrousse-poil. En clair, les anarchistes espagnols n’ont-il fait que combattre des moulins à vent ?

La révolution espagnole a fréquemment été mise au rang de « guerre civile » par ceux qui veulent la réduire à un simple affrontement entre fascisme et démocratie. Les choses sont, bien entendu, plus complexes. Et les anarchistes n’ont pas toujours aidé à la clarification historique tant les uns étaient enlisés dans des querelles fratricides, pendant que les autres se réfugiaient dans une mythologie attachante, mais bien peu en phase avec la réalité. Et réciproquement.

César M. Lorenzo, fils de militants cénétistes espagnols né à Paris en 1939, avec un souci d’objectivité qui ne rime pas avec désengagement, éclaire certaines zones d’ombres « oubliées » par tous les camps. Les exactions des bandes armées incontrôlées, les raisons des manœuvres staliniennes, la « désarnarchisation » de la CNT, la question du partage du pouvoir, mais aussi les prolongements après 1939 (la résistance en exil, la guérilla intérieure antifranquiste...) sont développées. Ce qui ne manque parfois pas de piquant et qui permet de mieux comprendre le contexte qui fit que le mouvement anarchiste espagnol, incurablement miné par des pratiques néfastes, n’a pas pu reprendre racine après la mort de Franco, en 1975. A l’évidence, il y a encore du débat dans l’air et les noms d’oiseau n’ont pas fini de voler !

Ce livre est la réédition d’un travail très chaudement accueilli en 1969. Depuis, l’auteur a pu compléter son propos avec des interviews et des documents qu’il a consulté dans des bibliothèques ou chez des particuliers. Un cahier central composé de photos, de cartes et d’affiches, un index de noms et de sigles permettront aux néophytes de s’y retrouver.

Voici donc deux livres à dévorer au moment où certains continuent à voir la révolution espagnole par le petit bout d’une lorgnette pas très nette.

Collectif, Espagne 1936-1939, Les affiches des combattant-e-s de la liberté, 162 pages couleur, 23 x 28cm, éditions Libertaires/éditions du Monde libertaire.

César M. Lorenzo, Le mouvement anarchiste en Espagne - Pouvoir et révolution sociale, 562 pages, 21 x 29,7cm, éditions Libertaires.


flèche Sur le web : Article paru dans "Le Mague"

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