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KNOERR-SAULIERE, Sylvie. République, ça se dit comment en Corse ? ... et en Breton ?
Article mis en ligne le 14 décembre 2006
dernière modification le 26 avril 2015
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Faute d’être pratiquées, de très nombreuses langues disparaissent de par le monde. Autant de témoins de la diversité et de la richesse des modes de pensée des humains. Mais "... les langues n’occupent aucun espace. Seuls leurs locuteurs et leurs institutions peuvent être localisées spatialement" (Joshua A. Fishman, préface à l’Atlas des langues du monde de Roland Breton, Editions Autrement, 2003).

« Laïques » et « républicains » se rejoignent pour dénoncer le risque que ferait courir à l’esprit de la République, l’acceptation de la Charte européenne des langues régionales, et d’une façon plus large le recours à la notion de communauté ethnique, culturelle ou religieuse.

La république une et indivisible, reconnaissant à chaque citoyen les mêmes droits et les mêmes devoirs, voilà une partie importante de ce qu’on nommait autrefois à l’école publique l’Instruction civique, la morale.

François LAFORGUE, "Langues régionales"
Source

Or, dans les faits, en enseignant les diverses matières dans une langue unique (corse, bretonne, etc.) on n’agirait pas autrement que ce qui est reproché par les régionalistes à la toute jeune république lors de ses débuts : le Français seul était autorisé, à l’exclusion des dialectes parlés à la maison. Nous ne faisons pas autrement du reste pour les enfants d’immigrés.

Comment ne pas voir dans cette position et ce projet pédagogique une connotation nationaliste. Si la langue est déterminante pour construire et affirmer un sentiment identitaire, voilà qui va soutenir les revendications régionalistes les plus étroites et justifier les craintes des « Jacobins ».

La conclusion semble s’imposer d’elle-même : nous savons en effet vers quels conflits destructeurs peut mener l’exacerbation des nationalismes de tous ordres comme des intégrismes religieux. Mais je crains que nous nous alarmions des conséquences plutôt que des conditions qui les ont entraînées.

La tentation régionaliste, notamment dans ses aspects linguistiques, n’est pas dépourvue de mérites. Pourquoi refuser un mode d’organisation sociale au plus proche d’ « administrés » devenant ainsi plus aisément des « citoyens » (en se plaçant, bien sûr, dans une perspective « républicaine ») ? Pourquoi ne pas souscrire à la pratique de langues régionales ou locales, témoins de la diversité des langages, des modes d’expression et de pensée, faisant partie du patrimoine de l’humanité ?

Cependant, parler la même langue pour se comprendre et vivre en paix relève malheureusement de l’illusion. Cela ne suffit pas à empêcher l’esprit de village des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». En nous appropriant une langue, nous attribuons aux mots de multiples sens et chacun d’entre eux suscite d’innombrables possibilités d’images, d’émotions, de souvenirs. Cela fait la richesse de la poésie, cela donne aussi matière aux disputes, aux quiproquos, voire aux guerres.

Pour se constituer, l’identité des individus s’appuie sur une (ou plusieurs) langue(s), une (ou plusieurs) culture(s), une (ou plusieurs) référence(s) géographique(s), et divers systèmes d’organisation sociale. Mais elle ne peut se réduire à l’un ou l’autre de ces paramètres sous peine de ne pas réellement se constituer. Au lieu de s’individualiser, la personne reste une expression d’un clan, appartenant totalement à des entités telles que nation, humanité, dieu, Etat, mais aussi quartier, cité, etc.

Revenons à la place de chacun dans la république une et indivisible, où « tous les citoyens naissent libres et égaux en droit ». Pour tout le reste, nul besoin d’une analyse socio-économique poussée pour déceler les disparités des conditions de vie. Quant à l’égalité en matière de droit et de justice, les faits sont tout aussi parlants, sans omettre la question des « affaires » touchant les hommes au pouvoir. C’est une des faillites de cette république, si souvent invoquée et appelée à la rescousse, de n’avoir pu assurer la réalisation des ses grands principes et fédérer les habitants de son territoire. Cependant, rien de nouveau depuis l’avènement de la dite république dans le tableau esquissé à l’instant.
Si, peut-être…

La république en tant que telle ne garantit pas l’application de ses énoncés. Mais les revendications sociales des plus démunis figuraient, il y a quelques décennies encore, en bonne place dans les expressions des politiques se réclamant de la gauche. Aujourd’hui les programmes de la plupart des partis tendent à s’uniformiser autour de thèmes sécuritaires, sans qu’aucune utopie – présentée comme désormais caduque, mondialisation oblige – ne vienne donner une perspective. Historiquement, les Etats à référence marxiste-léniniste ont sabordé l’espoir de nombreuses générations qui ont découvert avec horreur la réalité de la dictature, de la bureaucratie, et du Goulag.
Du côté des libéraux, on connaît les effets du profit à tout prix sur l’environnement et sur l’économie, sans oublier les licenciements de salariés pour cause de prise de bénéfice par les actionnaires. « Tous pourris ! » entend-on dire, y compris des sportifs aux performances salies par le dopage.
Que reste-t-il ? Le repli sur les religions, éventuellement dans leur version intégriste, la régression à l’identification territoriale et nationaliste, l’appartenance (le mot dit bien ce qu’il en est) à une communauté ethnique.

Face à la mondialisation, tout le monde n’a pas forcément assez d’éléments de réflexion et d’énergie (voire de foi) pour manifester, refuser les frontières et l’hégémonie du libéralisme, envisager l’alternative de la décroissance.

En France, la résistance au centralisme institué déjà par la royauté témoigne de la préexistence, avant même l’avènement de la république, de l’esprit régionaliste, avec ses relents de nationalisme et de xénophobie. Il apparaît comme un recours rassurant, ayant fait ses preuves dans le passé, et, avec sa référence au « sol », séduit ceux qui ressentent le besoin de « racines ». « …notre vision des « langues » et des « cultures » régionales, aseptisée, baigne dans la niaise brume des bons sentiments écolo-folkloriques et se nourrit d’images d’un passé revisité, d’où l’on a gommé toutes les formes insupportables de la soumission à l’ordre politique et religieux ». (Danièle Sallenave, « dieu.com », Gallimard, janvier 2004).

Du reste, dans de nombreuses parties du monde, les mouvements pour l’autonomie ou l’indépendance de régions auparavant réunies en « nations » se multiplient et suscitent d’innombrables affrontements : les Balkans, l’ex-URSS pour ne citer que ces deux exemples. Les frontières et les hégémonies politiques résultent le plus souvent depuis des siècles de conflits armés suivis de « traités de paix » constatant de fait le résultat de l’affrontement des forces guerrières. Pour chaque nouveau découpage territorial, combien de simples gens massacrés, de récoltes et de maisons brûlées.

Ce qui nous révolte, au vu des images télévisuelles des horreurs de la guerre en de multiples points de la planète, les habitants de ce qui est nommé aujourd’hui la république française l’ont vécu, plusieurs siècles auparavant. Et si le Déluge (en tant que bouleversement climatique) a laissé des traces dans la mémoire, entre autres, des peuples du Moyen-Orient, ne nous étonnons pas de voir contester, après le centralisme de la royauté, celui de la république. Le défaut majeur de celle-ci fut peut-être – tout comme le marxisme-léninisme – l’incapacité à garantir l’application concrète de ses grands principes. Les déceptions sentimentales se paient cher.

Sylvie KNOERR-SAULIERE


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