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La répression illustrée
Article mis en ligne le 22 janvier 2007
dernière modification le 16 septembre 2014

par r-c.
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Six anarchistes fusillés à Barcelone en 1894. Le Petit Journal, 4 juin 1894.

Six anarchistes fusillés à Barcelone

Si les anarchistes n’avaient point découragé la pitié, peut-être s’attendrirait-on sur le sort de ceux qui viennent de mourir à Barcelone.

Six ont été fusillés pour l’attentat commis contre le maréchal Martiner Campos. Notre confrère Mondragon a assisté à leur exécution et l’a racontée.

Les anarchistes ont été enfermés dans la forteresse de Montjuich et mis au secret. Un grand déploiement de gendarmerie et de fantassins autour de la forteresse et sur les routes y conduisant annonça à la population ce qui devait se passer.

A quatre heures du matin, la confrérie de la Paix et de la Charité arriva avec six cercueils pour Cerezuela, Sogas, Ars, le Français Bernard, Saltat et Codina, l’ouvrier si connu à Barcelone, accusés tous d’avoir favorisé le plan de Pallpinet d’avoir contribué à la confection des engins meurtriers ; le conseil de guerre de Barcelone n’avait condamné à la peine de mort que cinq d’entre eux. La cour suprême de Madrid trouva qu’il y en avait un de moins et renvoya le dossier avec un condamné de plus.

Voilà ce qui s’est passé à la place d’armes de la forteresse au moment de la lecture des procès verbaux :

Cerezuela fut amené le premier, gardé par un peloton de soldats la baïonnette en avant.

Il écouta la lecture du jugement, très accablé, les larmes aux yeux. Comme il devait signer, il se refusa en disant :

– Non, je ne signerai pas, je suis innocent.

Il fut conduit à la chapelle. Il ne pouvait pas marcher. Une fois à la chapelle, il se jeta sur le lit et se mit à sangloter, faisant mal à voir.

Le deuxième condamné était Sogas. Très émotionné aussi, il ne voulut pas signer. Il traversa la place d’armes dans un état de désespoir impossible à décrire.

Vint le tour de Ars, alias Pelat. Ah ! celui-là n’avait pas froid aux yeux. Il sortit de son cachot en chantant un hymne anarchiste. Il entendit le jugement avec un geste de mépris, et une fois à la chapelle, il regarda le crucifix attaché au mur et dit à ses gardes :

– Enlevez-moi ça !

On l’enleva.

Bernat passa en quatrième. Il entra dans la cour, chantant gaiement, en français. Il prit possession de son lit à la chapelle, en disant :

— Enfin, on va faire un petit somme à son aise en attendant l’autre !

Sabat, qui venait après, avait l’air d’un homme très courageux, mais une fois à la chapelle, il chancela et on fut obligé de lui donner à boire pour le ranimer un peu.

Codina venait le dernier. Cet ouvrier, qui a été toujours socialiste et était devenu anarchiste dans les derniers temps, a été d’une grande correction. Il ôta sa casquette au moment où l’officier secrétaire lisait le jugement, et il fut le seul qui acquiesça en signant d’une main sûre. Après, il remit sa casquette, rentra au centre du peloton et alla à la chapelle en disant :

– C’en est fait, maintenant, on tâchera de mourir dignement.

Les frères de la Paix et la Charité ont fait, comme d’habitude, les choses d’une façon ç a fois grande et chrétienne. Ils ont servi eux-mêmes aux condamnés un déjeuner et un souper splendides pendant la journée d’hier.

Sogna et Cerezuala n’ont rien mangé. Ils étaient anéantis. Bernat, si courageur et si méprisant le matin, a perdu toute son énergie en chapelle. Au coucher du soleil, il avait une grande fièvre. Les autres ont mangé et fumé comme à l’ordinaire.

Ayant tous demandé à voir leurs familles, le capitaine général accorda le permis. Ce fut alors une succession de scènes d’un tragique impossible à décrire. Ils ont tous plusieurs enfants qu’on a amenés devant leurs infortunés parents. La femme de Sabat était dans un état de désespoir incroyable. La femme, la belle-sœur et les enfants de Ars embrassaient tous à la fois le condamné au point de l’étouffer. Ars, alors, éclata de fureur contre la justice humaine et on se vit forcé d’appeler le juge d’instruction pour le calmer.

– Voyez votre œuvre, canailles ! criait Ara, voyez une famille dans la misère... Est-ce moi qui ai lancé la bombe ? La prison ne suffisait pas ? Il vous faut du sang, n’est-ce pas ? Assassins ! assassins ! assassins !

Et, après, il n’y avait pas moyen de les séparer...

La famille de Sogas trouva ce condamné absolument accablé ; ils étaient là, sa femme, sa fille, quatre sœurs. On s’embrassait silencieusement, on n’entendant que Sogas répétant mille fois :

– Oh ! ma pauvre fille ! ma pauvre fille !

Vint le tour de la famille de Barnat. Un seul individu : son père.

Fondant en larmes, le pauvre vieillard répétait :

– Ah ! mon pauvre ami, voilà des peines qui n’ont pas de consolation possible !

Bernat dit :

– L’affection, l’amour, voilà des choses de pure convention. Ne pleurez pas ; dans dix jours, vous mangerez et boirez comme hier...

La famille Sabat, dans laquelle il y a quatre enfants, entendit des choses extraordinaires.

– Je vous défends de pleurer et vous ordonne de me venger. Voyez comme l’on meurt et apprenez à mourir, s’il le faut, entendez-vous bien ? Je demande une vengeance !

Codina ne voulut pas voir les siens.

– Mon père est vieux et il est malade, ne le dérangez pas. Ma famille passerait un triste quart d’heure à me voir. Il vaut mieux l’éviter : je veux mourir comme l’on doit mourir dans mon cas.

*

* *

Six heures du matin. Une fusillade sonne. On l’entend de loin, car une muraille de soldats empêcha qu’on approcha du lieu de l’exécution.

Là-bas, sur la mer, on voit la Navarra, le bateau prison, où plus de quatre cents anarchistes attendent leur jugements. Ils ont entendu la décharge et on dit qu’ils sont fort agités...

Tout cela est horrible ; quel est le messie qui viendra sur la terre réconcilier les hommes les uns avec les autres et finir ces atroces effusions de sang qui forment le hideux ruisseau alimenté par ceux des deux rives opposées.

Commentaire : les "détails" oubliés

1° On présente le maréchal avec son prénom et son nom, on ne donne que le nom de famille des anarchistes : manière de les rendre plus anonymes, comme à l’armée. L’orthographe de ces noms n’est pas toujours respectée. Il s’agit des ouvriers Manuel ARCHS (dit Pelat), José BERNAT, Mariano CEREZUELA, José CODINA, Jaime SOGAS ET N. SABAT.

2° Les causes de l’attentat ne sont pas indiquées :

"Le 10 février 1892, à Xérès,(Jerez de la Frontera) Plaza de Belen (Andalousie), quatre anarchistes (ou considérés comme tels) sont garrottés. […] Ils sont les victimes de la répression qui a suivie la révolte paysanne du 8 janvier."L’Éphéméride anarchiste

Pour venger cette exécution, Paulino PALLÁS LATORRE lance une bombe le 24 septembre 1893 contre un défilé militaire à Barcelone. Elle tue un garde civil et blesse le général Martínez CAMPOS. Les chevaux piétinent, les gardes civils tirent sur les gens : 8 personnes trouvent la mort.

Le gouverneur décrète aussitôt l’état de siège à Barcelone.

"Paulino Pallás n’opposera pas de résistance lors de son arrestation. Il sera condamné à mort le 29 septembre 1893 après avoir justifié son action contre Campos, considérant que c’était une offense contre l’humanité que de le nommer gouverneur de Catalogne. Paulino affirmera toujours avoir agi seul. " Il sera fusillé le 6 octobre 1893 au Fort de Montjuich.

Le gouverneur a fait arrêter des centaines d’anarchistes. Ils sont emprisonnés au Fort de Montjuich et torturés par l’armée. Mais le rédacteur de l’article se garde bien de parler de cela et d’expliquer ainsi les "défaillances" de certains des condamnés.

On accuse de complicité l’anarchiste José CODINA, puis Mariano CEREZUELA et quatre autres compagnons. Ils seront tous exécutés le 21 mai 1894.

Mais la répression ne s’arrête pas. On traine de nouveau devant la justice Santiago SALVADOR. Il sera exécuté le 21 novembre 1894." Éphéméride anarchiste.

3° Le journaliste laisse planer un doute sur les défaillances des accusés. Crâneurs et fiers quand on leur demande de signer, ils pleurent, ils s’évanouissent, ils s’effondrent ensuite. Serait-ce la juste punition de leurs crimes ?

La réalité est toute autre.

"José Bernat et José Codina ont laissé des lettres qui ont été livrées à la publicité. Extrait d’une lettre de José Bernat :

« Nos déclarations ont été arrachées par le tourment. Pour que tu en sois convaincu, je vais te raconter mon martyre qui est à peu près le même que celui souffert par mes malheureux camarades. Le 22 décembre 1803 commença mon supplice : on me donna d’abord des coups de verge pendant plus d’une heure, après quoi je reçus l’ordre de me promener vite sans m’arrêter un instant. Le soir, je demandai de la nourriture et de l’eau, car j’étais en proie à une fièvre qui me faisait souffrir d’une soif ardente. Quelques heures après on me donna un grand morceau de morue sèche, que je mangeai avec avidité. Quant à l’eau, c’est en vain que j’en demandai. Je dus continuer à me promer toute la nuit, car à pense je m’arrêtais, on m’obliger à marcher à coups de baguette. Le lendemain je continuai à être privé d’eau et de repos, mes épaules étaient sanglantes et je tombai sans connaissance. Je ne sais plus ce qui arriva ; je me rappelle seulement qu’on me donna une tasse de bouillon. Le gouverneur m’interrogea de nouveau et alors, sous la menace qu’on recommencerait, j’affirmai tout ce qu’on voulut. Juge combien doit être exacte ma déclaration ! ... »

Le jeune Jose Codina, âgé de 17 ans, écrivit :

« J’ai déclaré tout ce qu’on a voulu. J’ai souffert le tourment de me promener continuellement sans dormir et sans boire pendant huit jours, traînant des chaînes et ne mangeant que de la morue sèche. Le lendemain je fus jeté à la mer trois fois de suite, juste le temps nécessaire pour ne pas mourir, et les autres nuits, pendant quatre ou cinq heures chaque fois, on tordait mes organes sexuels, jusqu’à ce que j’eusse déclaré être l’auteur de l’attentat du Licéo. Ce dernier tourment je l’ai souffert dans le cachot spécial du château de Montjuich... » Almanach du Père Peinard, 1898, pp. 41-42.

Bref, le ton plus ou moins apitoyé de l’article sert à masquer les tortures exercées par les militaires avec l’accord (ou les directives ?) du gouvernement espagnol. Le journaliste évite d’amener son lecteur à se poser la question : les supplices infligés aux prisonniers ne sont-ils que des pratiques "occasionnelles," des aberrations rares ? Ou bien la pratique de la torture fait-elle intégrale des droits revendiqués par tout État ? S’il présente au public une constitution "irréprochable," condamnant les crimes contre l’humanité, proclamant les droits de l’homme, sur un autre autre, celui du droit international, il revendique "le monopole de la violence" ... Ce qui permet toutes les excuses.

R. C.


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