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Sur les Traces de l’anarchisme au Québec - 2. Les années ’20 et ’30
Michel NESTOR
Article mis en ligne le 21 mars 2007
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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Ruptures, (29 avril 2005) N°4

Source

Dans l’un de ses livres sur l’histoire du mouvement socialiste au Québec, le dissident communiste Henri Gagnon décrit en ces termes le paysage politique des années ’20 et ’30 :

« Au cours de cette période, il existait à Montréal plusieurs groupes, appartenant à différentes écoles de pensée socialistes. Il y avait des anarchistes, des libres penseurs et des anticléricaux, mais aucun de ces groupements n’avaient de structure, qui leur aurait permis de conduire un combat quelconque. Leurs activités se résumeront en des palabres au restaurant North Eastern, au Carré Viger, au Parc Lafontaine et d’autres endroits publics. L’Histoire nous a laissé peu de ces groupes, qui s’efforçaient de transformer le monde par la parole et l’éducation, ce qu’ils croyaient être la clef du progrès » [1].

Le journal des Industrial Workers of the World (I.W.W.)

Malgré leur petit nombre, les libertaires consacrent effectivement beaucoup d’énergie à la propagande et à l’éducation populaire. Toutefois, leur implication sociale dépasse largement le seul champ des idées. En fait, les libertaires furent partie prenante des principaux combats qui agitèrent la société québécoise dans l’entre-deux guerre, à commencer par la lutte des sans-emplois au cours de la grande crise économique des années ’30.

Un contexte difficile

L’échec relatif de la grève générale de Winnipeg et le triomphe de la révolution d’octobre en Russie draine de nombreux-euses militantEs révolutionnaires vers le Worker’s Party, l’ancêtre du Parti Communiste. Créé en 1922, le Worker’s Party cherche à marginaliser par tous les moyens le courant syndicaliste révolutionnaire incarné par la One Big Union (OBU). Après avoir compté plus de 50 000 membres au début des années ’20, ce syndicat pan-canadien ne cesse de perdre des plumes. Au Québec, l’Union industrielle des campeurs et producteurs de bois quitte la One Big Union. Certains persistent tout de même sur la voie du syndicalisme révolutionnaire et de l’autonomie ouvrière. En 1925 et 1926, deux unités de l’OBU sont en activité à Montréal. L’une regroupe des travailleurs francophones de différentes professions. L’autre est formée de métallurgistes des ateliers Angus, situés dans l’est de Montréal. Les « shops » Angus sont depuis le début du siècle l’un des principaux bastions du syndicalisme révolutionnaire à Montréal. En 1927, la One Big Union fait quelques gains, notamment auprès des travailleurs de la Montreal Heat and Light Company qui changent leur affiliation syndicale en passant de l’AFL (American Federation of Labor) à l’OBU. Des ouvriers des chemins de fer du Canadien National, des emballeurs montréalais et des mineurs de Rouyn se joignent également à la One Big Union, ce qui porte à quatre le nombre d’unités actives au Québec. Ce sont les derniers soubresauts de ce syndicat dans la province. Après cette date, on perd la trace de l’OBU à Montréal comme à Rouyn. Tout porte à croire que la One Big Union au Québec n’a pas survécu à la crise économique des années ’30, ni aux attaques répétées de la police et des léninistes contre ses activités.

Un vent de dissidence

Si le Worker’s Party s’implante au Québec dès 1922, cette formation politique connaît rapidement des défections. C’est le cas d’Albert Saint-Martin (1865-1947), l’une des figures de proue du mouvement socialiste au Québec. En 1923, St-Martin tente sans succès de faire reconnaître par l’Internationale Communiste un Parti communiste autonome au Canada-français. Devant l’échec de sa démarche (Moscou ne reconnaissant pas aux francophones le droit d’association à l’extérieur du PC canadien), il rompt avec la majorité bolchévique du Worker’s Party et fonde en 1925 l’Université ouvrière. Pendant plus de dix ans, l’Université ouvrière servira de base de repli pour les anarchistes et les révolutionnaires non-inféodés au Parti Communiste. Elle fonctionne comme un forum public hebdomadaire où chacunE peut prononcer une conférence ou intervenir dans le débat qui suit. L’Université ouvrière compte également une bibliothèque ouverte aux membres, moyennant une contribution (à vie) de 1$. Le syndicaliste montréalais Kent Rowley garde ce souvenir :

« des centaines de travailleurs venaient écouter des dénonciations les plus virulentes de l’Église et de la classe capitaliste en fumant leur pipe. En montant l’escalier qui menait à la salle, on passait sous un grand tableau représentant Jesus-Christ avec un couteau dégoulinant de sang d’un travailleur qu’il venait de poignarder. Et les milliers de travailleurs canadiens-français saluaient cette image en passant » [2].

Saint-Martin n’est pas seul dans cette aventure. On retrouve à ses côtés Gaston Pilon, un libre-penseur anticlérical prônant l’amour libre, mais aussi Paul Faure, un militant anarchiste arrivé de France quelques années auparavant. La correspondance de Faure avec l’anarchiste individualiste E. Armand nous fournit quelques indications sur l’état d’esprit qui règne à l’Université ouvrière.

« [c était] un groupement où socialistes, libres-penseurs, communistes, anarchistes se retrouvaient et souvent s’enguirlandaient ».

Paul Faure est un personnage-clé dans l’histoire des idées anarchistes au Québec. Pendant plus de 30 ans, il distribue de la littérature libertaire qu’il importe directement de France. Qu’il s’agisse des oeuvres d’auteurs « classiques » comme Proudhon, Tolstoi ou Reclus, de brochures sur la question de l’amour libre et de l’anti-cléricalisme, Faure se dépense sans compter pour faire connaître aux francophones les idées libertaires. Le « best-seller » anarchiste à Montréal dans les années ’20 est sans doute Les 12 preuves de l’inexistence de Dieu écrit par Sébastien Faure. Albert Saint-Martin adapte le contenu de cette brochure pour en faire une conférence qui marquera bien des esprits... y compris celui du clergé, qui voit d’un oeil de plus en plus méfiant les activités de l’Université ouvrière.

La relative bonne entente entre anarchistes et communistes ne durera pas longtemps. Deux ans après sa fondation, un groupe de jeunes communistes tente de liquider l’Université ouvrière. On lui reproche son indépendance vis-à-vis la ligne défendue par le Parti Communiste. Saint-Martin s’oppose vigoureusement à cette démarche, lui qui a développé au fil du temps des positions anti-bolchéviques. Aux yeux de Tim Buck, leader du Parti Communiste, Saint-Martin est un « nationaliste », un « anarcho-communiste ». On finit par trancher la poire en deux : les communistes membres de l’Université ouvrière fonderont une cellule bien à eux, laissant la voie libre aux efforts de Saint-Martin, de Pilon et des anarchistes.

Emma Goldman à Montréal

Pendant que les libertaires francophones s’activent autour de l’Université ouvrière, une militante anarchiste bien connue revient au Québec après plus de quinze ans d’absence. Il s’agit évidemment d’Emma Goldman (1869-1939). Arrivée au port de Québec le 15 octobre 1926, elle se dirige rapidement vers Montréal. À la fin du mois, Goldman commence une série de conférences publiques. Elle fait une présentation en anglais devant un auditoire de 700 personnes réunies au His Majesty’s Theatre sur la crise politique en Russie. Au cours de cette conférence, elle pourfend l’autoritarisme des bolcheviks et le conservatisme prévalant dans les pays capitalistes, tout en présentant l’anarchisme comme une alternative politique à ces deux systèmes liberticides. Goldman poursuit ce travail tout au long du mois de novembre. Elle s’adresse la plupart du temps en yiddish à ses auditoires, qu’elle juge trop petits. En fait, Goldman est déçue par l’état de désorganisation qui règne dans le milieu anarchiste montréalais. Elle ne parvient pas à créer de véritables contacts avec des anglophones. Quand aux francophones, ils semblent vivre sur une autre planète. Tout au long de son séjour, Goldman essuie les critiques du Parti Communiste qui n’hésite pas à la dénoncer publiquement ou à organiser des événements pour lui nuire. Il est vrai que l’objectif de Goldman est de lever des fonds pour soutenir les prisonniers politiques en Russie ! Elle parvient d’ailleurs à ramasser plusieurs centaines de dollars en six semaines, plus que pendant deux ans à Londres. Mais à ses yeux, le résultat le plus encourageant de ce séjour à Montréal demeure la création d’un comité de lutte pour les prisonniers politiques, la Women’s Relief Society for the Political Prisoners in Russia, formé de militantes d’origine juive. Arrêtons-nous quelques instants sur l’une d’entre elles, Lena Slakman.

Lena Slakman (née Lena Hendler) est née à Vilna (Lithuanie) en décembre 1872. Après avoir immigré à New-York en 1897, elle s’établit à Montréal en 1901 avec son mari, Louis Slakman, qui travaille dans une manufacture de vêtement pour dame. Elle s’implique rapidement dans le mouvement anarchiste juif montréalais. Jusqu’en 1937, l’appartement des Slakman, situé au 150 ave. Prudhomme, héberge les anarchistes de passage en ville, comme Rudolf Rocker, Alexander Berkman ou Emma Goldman. Lena Slakman retourne vivre à New-York en 1938. Elle demeurera une anarchiste et une socialiste jusqu’à sa mort en 1975, à l’âge de 102 ans [3].

En 1928, la Women’s Relief Society invite de nouveau Emma Goldman pour une autre série de conférences. Elle prononce trois allocutions, dont l’une sur le contrôle des naissances. Grâce à ces présentations et aux autres activités organisées par le comité tout au long de l’année, la Women’s Relief Society recueillera plus de 500$ pour venir en aide aux prisonniers politiques anarchistes de Russie.

Mais il n’y a pas qu’en Russie qu’on emprisonne et qu’on tue des anarchistes. C’est aussi le cas aux États-Unis, où l’on vient d’exécuter Nicolas Sacco et Bartolomeo Vanzetti. Ces deux anarchistes d’origine italienne sont condamnés à mort suite à l’assassinat de deux convoyeurs de fonds, crime qu’ils n’ont pas commis. Lors de la fête internationale des travailleurs-euses le 1er mai 1928, Saint-Martin prend la parole au nom d’un nouveau groupe qui fera bientôt parler de lui, le mouvement Spartakus. Il rappelle à la foule la mémoire de ces martyrs de la cause prolétarienne, qui ont cru jusqu’à la fin en leur idéal de liberté.

Les libertaires face à la crise

Après avoir publié en 1913 une brochure anti-militariste aux forts accents libertaires, Jean Valjean persiste et signe. Il sort en 1922 un deuxième pamphlet (La crise) s’adressant aux chômeurs. Il s’agit de la transcription d’une conférence prononcée devant les membres de la « Ligue » des Sans-Travail. Cette brochure de 32 pages est tirée à plus de 4000 copies. D’entrée de jeu, Valjean précise sa perspective politique :

« mes idées ne sont pas celles de tout le monde, quelques-uns en seront peut-être scandalisés, mais j’estime que toute opinion de bonne foi a le droit de s’exprimer. Les opinions libres sont rares, je puis vous assurer que les miennes possèdent au moins cette qualité. Je ne suis inféodé à aucun parti, je ne suis dominé par aucun intérêt et je plaide une cause pour laquelle personne ne paie ».

Son plaidoyer aux chômeurs commence par une dénonciation en règle du système capitaliste :

« La seule harmonie entre le capital et le travail est celle qui existe entre le loup et l’agneau, entre la poule et le renard. Le capital est un animal féroce, sans coeur ni âme, qui n’est ni carnivore ni herbivore, mais « travaillivore » ; il ne connaît rien d’autre que son appétit vorace ».

L’analyse de Valjean n’est pas différente de celle des anarchistes aujourd’hui :

« le capitalisme est une agglomération d’exploitations qui s’enchaînent et se tiennent. (...) L’harmonie entre le Capital et le travail est une utopie, un non sens, et ceux qui la prêchent sont ou des niais ou des fourbes ».

Il poursuit sa charge en dénonçant la mascarade idéologique de la société marchande :

« toutes les façades, tous les mottos[les devises], toutes les déclarations de principes ne sont-ils pas des masques et des hypocrisies ? Souveraineté du peuple – Égalité devant la loi – Dévouement aux intérêts publics – Les intelligents électeurs – Les biens aimés soldats – La reconnaissance de la patrie – Nos chers lecteurs – Nos bons clients – Notre unique souci de servir le public, de plaire à notre clientèle – Le prospectus du financier, l’éloquence de l’avocat, le sourire du commis, la poignée de main du marchand, le clin-d’oeil de la cocotte, et toutes les protestations, les courbettes et les grimaces dont s’agrémente la transaction des affaires publiques ou privées ne sont que des blagues conventionnelles qui ne trompent plus que les badauds ; sous ce vernis, usé et sali, pas loin de la surface, on trouve partout la même réalité : le désir et la volonté d’exploiter les autres ».

Valjean pourfend ensuite les chefs de toutes sortes (leaders unionistes, politiciens et curés) qui proposent de fausses solutions aux maux qui affligent les sans-emplois :

« ceux qui promettent aux travailleurs la meilleure part dans l’autre monde sont ceux-là même qui la prennent ici en toute occasion. Ils n’ont jamais fait un mauvais marché avec les travailleurs, c’est même pour cela qu’ils sont riches et que vous êtes pauvres. (...) Si ce ne sont pas les maîtres eux-mêmes, ce sont leurs porte-paroles, les plus ardents défenseurs du statu-quo, de la propriété capitaliste et du salariat, de la richesse et de la pauvreté ».

Après avoir insisté sur les rouages du système actuel (« Il n’est pas défendu de voler, il est défendu de voler contrairement aux règles ») et dénoncé la supposée liberté garantie à tous (« Notre liberté est un mythe, nos désirs sont des rêves »), Valjean termine sa présentation sur une note combative, qui annonce le changement à venir :

« Je conclus en disant que l’état de marasme, de dépression et de paralysie où nous sommes, qui n’est pas une crise passagère, mais un état permanent, ne pourra être changé qu’en sortant des voies qui nous y ont conduits. Il faut briser les cadres qui se sont constitués, qui maintiennent une moitié de l’humanité perpétuellement enfermée dans les cités comme des troupeaux dans des bergeries trop étroites, et l’autre moitié éparpillés dans des espaces immenses, sur des territoire à peine cultivés. (...) Pour cela, il faut décentraliser et réorganiser la vie économique et sociale. Il faut créer des établissements mixtes, à la fois industriels et agricoles, pouvant vivre de leurs propres ressources, ou presque (...). Et pour cela, il faut abolir le profit, qui prend tous nos soins, afin de pouvoir travailler pour nous-mêmes. (...) Le profit est l’ennemi du genre humain, et comme la source du profit est la propriété privée des choses nécessaires à la vie commune, il faut plonger le scalpel au plus profond des entrailles de la société pour aller en couper les racines. Cette opération fera couler beaucoup de sang, mais la vie de la malade en dépend, le salut du monde est là. Il n’y a pas d’autres moyens de mettre fin à la crise » [4].

Le pire de la crise dont parle Valjean reste pourtant à venir. Elle se déchaîne en 1929, à la suite du krach de la bourse de New-York. L’onde de choc touche rapidement Montréal et fait des milliers de victimes. Le taux de chômage explose, la pauvreté et la faim deviennent le lot de la majorité. Les anarchistes n’y échappent pas. Paul Faure en témoigne dans une lettre à E. Armand, datée du 21 octobre 1931. Il n’a plus d’argent pour faire venir des livres de France :

« Très en retard pour payer mes dettes. Disons que les affaires périclitent. Je dirais même que la situation devient catastrophique. Quand à l’issue, je ne vois que misère grandissante et la mort par inanition, devant une montagne de bonnes choses. Bref, c’est le chaos économique et moral ». Malgré les difficultés, les libertaires ne restent pas les bras croisés. En 1930, deux militants anticléricaux proches de l’Université ouvrière, les frères Abel et Émile Godin, fondent l’Association humanitaire. Le groupe pratique l’action directe pour régler les cas d’évictions qui ne cessent de se multiplier. L’Association recommande aux locataires expulsés d’occuper les édifices publics jusqu’à l’obtention d’un nouveau logement. Selon l’écrivaine communiste Dorothy Livesay, l’Association humanitaire, qui regroupe jusqu’à 6000 chômeurs au plus fort de la crise économique, est contrôlée « par un groupe anarchiste dirigé par St-Martin » [5].

Il est vrai que ce dernier ne reste pas inactif malgré ses 64 ans. Saint-Martin participe notamment à la création de deux coopératives d’alimentation au centre-ville de Montréal. À l’automne 1932, le mouvement Spartakus se dote d’un journal bi-hebdomadaire et d’une coopérative d’imprimerie. Saint-Martin publie en décembre 1932 une brochure de 24 pages très controversée : Sandwiches à la shouashe. Diffusé à 19 000 exemplaires (11 000 en français et 8 000 en anglais), ce texte est un véritable réquisitoire contre la supposée « charité » des institutions religieuses. Sur un ton sarcastique, Saint-Martin fait le procès de l’Église, piquant au passage les bourgeois et le Parti Communiste, à travers des dialogues imaginaires entre Spartakus et un chômeur. En voici un extrait :

« Spartakus : Comment vous nourrissez-vous ?

Chômeur : Aux sandwiches, mais je me démène et j’ai des petits trucs que vous n’avez pas besoin de savoir, pour attraper un peu plus de manger, mais là je commence à être au bout de ma corde et j’ai bien hâte...

S : De quoi ?

C : Qu’ils déclarent la guerre !

S : Tiens et pourquoi ?

C : Pour qu’ils me mettent une carabine entre les mains... Je saurai m’en servir...

S : Comment ?

C : Si je le dis, vous allez m’arrêter tout de suite...

La Cour : je vous garantis que non.

C : Je vous fusillerais, vous et tous les juges ; vous n’êtes que des hypocrites, votre justice n’est qu’un simulacre, vous avez deux justices : une pour les riches, clémente et dorée, l’autre pour les pauvres, arrogante et cruelle ; je fusillerais tous ces députés et échevins, qui vous bourrent de promesses que les affaires vont bien aller, et qui pendant ce temps, volent les millions du trésor public pour les donner à ces sépulcres blanchis, ces êtres immondes à face humaine qui s’enrichissent de la différence entre les sommes énormes qu’ils reçoivent de la main droite, sous le prétexte de faire la charité, et la pitance qu’ils donnent de la main gauche ; et, avec cette différence, ils se font vivre , se construisent les immenses constructions que l’on voit partout : ces remplis de pourriture, je ne les fusillerais pas, je les pendrais ! (...)

S : Écoutes, quand même tu tuerais tous ces braves gens, car chacun d’eux, personnellement, est un brave homme, cela ne t’avancerait pas plus. C’est le système économique qui est vicieux et qui les rend inconsciemment si méchants. Tant que le principe de la propriété et le numéraire qui sert à la transmission ne seront pas abolis, il n’y aura rien de fait : d’autres du même acabit surgiront, avec les mêmes conséquences...

C : Comme les bolchéviks alors.

S : Parfaitement... Tu n’as pas l’air à les chérir !

C : Ils sont pires que tous ceux-là : ils ont des prêtres qu’ils nomment « paid-organizers », et comme les prêtres ; ils ont une échelle de degrés, à mesure que ces « paid-organizers » montent en grade, ils sont payés plus cher, pareil comme pour les évêques, les archevêques, (...) Et puis ils tiennent à nous conduire, tout comme les prêtres, ils disent que nous sommes trop bêtes pour penser par nous-mêmes et nous conduire, qu’il faut qu’ils pensent pour nous et qu’il faut nous laisser conduire par eux.

S : Tu vois bien, c’est qu’en effet, où ils dominent, ils n’ont pas aboli, ni le principe de la propriété, ni le numéraire ; alors, ils sont, fatalement, aussi vicieux que les autres.

C : Plus, parce qu’ils se prétendent nos amis » [6]

Le mouvement ouvrier juif n’est pas en reste. En 1933, sur la rue Rachel, l’anarchiste Hersh Hershman coordonne le travail de la « Jewish People’s Kitchen » qui accueille celles et ceux que la crise a jeté à la rue. Cette soupe populaire est mise en branle grâce aux efforts concertés de plusieurs groupes socialistes (le Poale Zion, le journal Farband et l’Arbeiter Ring). D’après l’historien Israel Medresh, « Hershman fut le principal responsable de cette initiative qui s’étendit sur environ deux ans, soit jusqu’à ce que la situation économique se rétablisse » [7].

Si les effets de la crise se font sentir jusqu’en 1937, le mouvement ouvrier prend peu à peu de la vigueur à partir de 1934. Par le fait même, l’État durcit la répression contre les « communistes », c’est-à-dire contre tous les partisans du changement social, peu importe leur allégeance politique. L’Université ouvrière est évidemment dans sa mire. Le clergé se met également de la partie. À travers sa presse, l’église catholique dénonce régulièrement ses activités. Les troupes de choc du clergé, de jeunes fascistes fanatisés par les curés, attaquent régulièrement les locaux et les membres de l’Université ouvrière, brûlent les livres de sa bibliothèque sur la place publique avec la complicité de la police. En 1933, l’Assemblée nationale adopte une loi qui restreint les activités de l’Université ouvrière. Trois ans plus tard, le gouvernement de Maurice Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas, qui permet à la police de perquisitionner les locaux des « communistes », de saisir leur littérature, de fermer leurs lieux de réunion. Cette vague répressive finit par avoir le dessus sur la plupart des initiatives libertaires. Saint-Martin lui-même, victime des attaques fascistes, décide de se retirer. Paul Faure, amer, résume en ces termes l’esprit qui prévaut alors :

« Il a suffit d’une loi dite du cadenas, loi d’exception par excellence visant les communistes mais appliquée à tous les éléments considérés comme non-conformistes, pour que les camarades rentrent sous la tente, leur chef en tête, l’âme dirigeante qui je dois l’admettre était la seule valeur de la bande. Il était âgé et sans doute voyant qu’il ne pouvait compter même sur ses rares lieutenants, il cessa toute activité. Ce fut la fin, ceci se passa vers 1937. À maintes reprises, j’ai tenté de pousser à l’action les quelques rares canadiens qui avaient été le plus en vue dans le mouvement. Mais hélas ! aucun n’a voulu reprendre la lutte. Apparemment, chacun songeait à sa situation économique et reprenait sa course aux dollars. La propagande, cela ne paie pas. D’ailleurs, j’en sais quelque chose ».

« French-Canadian Girls Get Tough »

Alors que se meurt l’Université ouvrière et l’Association humanitaire, Rose Pesotta arrive à Montréal en 1937 en tant qu’organisatrice de l’Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames (UIOVD), dont elle assume la vice-présidence jusqu’en 1942. Née en Ukraine en 1896, elle part aux États-Unis en 1913 où elle travaille dans l’industrie du vêtement comme des milliers d’autres immigrantes juives. Anarchiste depuis sa prime jeunesse, elle trouve à New-York un milieu propice à ses idées. C’est là qu’elle rencontre Emma Goldman, qui deviendra une amie et une source d’inspiration pour Pesotta.

Rose Pesotta commence à s’impliquer dans le mouvement ouvrier au début des années ’20 :

« she felt that since anarchist believed in the general strike as an organizing tactic, she should be among the masses when they were ready to rise, as well as to inject anarchist ideas into the labor movement » [8]

. Elle débarque à Montréal pour participer à la campagne de syndicalisation des 10 000 ouvrières du vêtement. A cette époque, les conditions de vie des travailleuses de l’aiguille (les midinettes, comme on les appelle) sont pitoyables. Malgré de longues semaines de travail, la majorité d’entre elles ne gagnent même pas le salaire minimum garanti aux femmes par la loi (12,50$ par semaine). Dès son arrivée, Pesotta lance une campagne d’agit-prop très audacieuse. Elle produit une émission de radio bilingue, prépare des tracts, publie un journal, organise le porte à porte, transforme le local syndical en salon de thé, développe des cours du soir (qui seront donnés par Léa Roback, alors travailleuse sociale). Ses efforts commencent à porter fruit. Plusieurs ouvrières deviennent membres et participent à leur tour à la campagne sur le plancher de travail. C’est sans compter sur l’église catholique, qui dénonce publiquement l’appui donné par l’UIOVD au camp républicain en Espagne. Aux yeux des cercles catholiques, Pesotta est une « dangereuse agitatrice étrangère ». Plane donc au-dessus de sa tête et de celles des ouvrières la fameuse loi du cadenas. En fait, l’église cherche à écarter l’Union internationale pour installer ses propres syndicats dans cette industrie. Les employeurs font également la vie dure aux déléguées syndicales de l’UIOVD. Plusieurs d’entre elles sont limogées peu après l’inauguration officielle de leur local syndical. Une lutte s’amorce pour leur retour au travail. Pesotta se lance à fond de train dans ce combat, qui finit par tourner à l’avantage des travailleuses. Une première manche est gagnée.

Après plusieurs mois de travail acharné, les membres de l’UIOVD déclenchent le 14 avril 1937 une grève générale illimitée. Plus de 100 usines sont touchées : 5000 ouvrières, majoritairement juives et canadienne-françaises, participent au mouvement. La réponse du clergé est immédiate : dans une lettre publiée le 18 avril dans le journal La Patrie, l’archevêque de Montréal et les dirigeants des syndicats catholiques exigent du gouvernement la déportation de Rose Pesotta et d’un autre organisateur, Bernard Shane. Des mandats d’arrêts sont émis contre Shane et Pesotta. Malgré ces attaques, les ouvrières tiennent bon. En défiant les curés et leurs patrons, elles finissent par gagner la grève. Elles obtiennent sur le champ une augmentation de salaire de 10%, la semaine de 44 heures, le temps supplémentaire payé 1 fois et demi, pas de travail le samedi, etc. Le 21 juin, 5 000 travailleuses de l’aiguille se réunissent dans une aréna du centre-ville pour célébrer leur victoire. Un sentiment de fierté les anime. Comme l’écrit Pesotta dans son autobiographie :

« the thousands of girls and women present, lately freed from long exploitation, realized that they were now part of the great army of organized labor, and were no longer defenseless » [9].

Les travailleuses de l’aiguille ne sont pas les seules à se révolter. Ailleurs en province, des grèves sauvages éclatent. Le 29 avril, des ouvriers de Sorel (qui bossent à la Sorel Steel Foundries, la Sorel Iron Foundries et au Sorel Mechanical Shop) votent la grève contre leur employeur, la famille Simard. Pendant plusieurs nuits, les grévistes sont maîtres de la ville et saccagent les bâtiments de la compagnie. Plusieurs d’entre eux sont arrêtés et traduit devant les tribunaux. Le 13 juillet 1938, c’est au tour des travailleurs de Montmorency (non loin de Québec) à se mettre en mouvement. Des ouvriers de la Dominion Textile cassent la gueule à leurs patrons. Ils gagnent leur point (!), et signent le lendemain une nouvelle convention collective.

Mais au loin, en Europe, les premiers signes de guerre se font de plus en plus présents. La révolution espagnole, à laquelle participeront 1400 Canadiens (dont une cinquantaine de Montréalais), vient d’être écrasée. Le bruit des bottes se fait bientôt entendre en Pologne : la deuxième boucherie mondiale peut commencer.

Conclusion

Bien que marginal, le courant anarchiste était bel et bien présent au Québec pendant l’entre-deux guerres. Des hommes et des femmes ont traduit à leur façon cet idéal dans une pratique quotidienne, que ce soit de façon autonome ou par une présence dans les mouvements sociaux. Les nombreux séjours d’Emma Goldman (elle revient à plusieurs reprises tout au long des années ’30), mais aussi de Rudolf Rocker (qui vient donner une série de conférence à Montréal en 1934) ont sans aucun doute contribué à faire connaître les idées anarchistes auprès d’un public juif et anglophone. On est toutefois bien loin du début du siècle, période où les anarchistes forment l’un des courants révolutionnaires les plus actifs à Montréal. Dans une entrevue au journal La Presse le 4 mai 1934, Emma Goldman confie au journaliste qu’elle doute des chances de l’anarchisme au Québec. L’absence d’organisation spécifique semble vouloir lui donner raison. Mais un autre facteur joue dans la balance : la division du mouvement sur des bases linguistiques. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les liens sont à peu près inexistants entre les anarchistes juifs et les anarchistes francophones. Les uns tendent à se replier de plus en plus sur leur communauté, délaissant toute forme de propagande autre qu’en yiddish. Les libertaires francophones, obnubilés par la lutte contre l’emprise du clergé, semblent se soucier assez peu de ce qui se passe dans les communautés immigrantes. Deux solitudes cohabitent, se croisent, mais ne parviennent pas à faire cause commune.

Notes :

[1Gagnon, Henri (1985), Les militants socialistes du Québec d’une époque à l’autre, p. 90

[2Salutin, Rick (1982), Kent Rowley, une vie pour le mouvement ouvrier, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 27

[3Avrich, Paul (1995), Anarchists Voices : An Oral History of Anarchism in America, Princeton University Press, p. 180-182

[4Valjean, Jean (1922), La crise, 32 p.

[5Fournier, Marcel (1979), Communisme et anticommunisme au Québec, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 155

[6Larivière, Claude (1979), Albert St-Martin, militant d’avant-garde (1865-1947), Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 270-271.

[7Medresh, Israel (2001), Le Montréal juif entre les deux guerres, p.96

[8["Elle estimait que comme les anarchistes croyaient dans la grève générale en tant que tactique d’organisation, elle se devait d’être au sein des masses quand elles étaient prêtes à se dresser, ainsi que d’injecter des idées anarchistes dans le mouvement ouvrier"] Ann Schofield in Pesotta, Rose (1987) Bread Upon the Waters, ILR Press, p. vii

[9Pesotta, Rose (1987), ibid, p. 277


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