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DOMMANGET, Maurice. 6. Lente expansion de « L’Internationale »
Article mis en ligne le 10 avril 2007
dernière modification le 25 avril 2015

par r-c.
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Chapitres précédents :

Préambule

La "Marseillaise" chant de guerre

Du Second Empire à la Commune

Rouget de Lisle et Eugène Pottier

La "Lyre des travailleurs"

"L’Internationale" dotée de musique

Lente expansion de "L’Internationale"

De même que les vers de Pottier, bien que promis aux plus hautes destinées, restèrent longtemps ignorés, les vers parés de la musique de Degeyter ne se répandirent pas aussi vite qu’on pourrait le croire.

Autour des années 1891, 92 et 93, dans les milieux anarchistes où la propagande par la chanson était en honneur, on chantait surtout la Carmagnole, le Père Peinard, l’Hymne à l’Anarchie. Ce furent les mineurs du Nord qui, en lui arrachant des larmes, révélèrent tardivement l’Internationale à Louise Michel, en accompagnant un soir de réunion la « Vierge rouge » à travers un coron. Et pourtant, dès 1891, à la Révolte, on vendait pour dix centimes l’Internationale, parmi les « chansons en musique ».

A Cempuis, où Paul Robin ne craignit pas de faire chanter à ses élèves des chansons révolutionnaires ou pacifiste de P. Dupont, Ch. Keller, Lachambeaudie, sans oublier la Marseillaise de la Paix, de Lamartine – qui motiva les reproches de Jacoulet, directeur de l’Ecole Normale de Saint-Cloud [1] – il ne semble pas que l’Internationale ait été chantée.

A Saint-Quentin, le 8 octobre 1893, la réunion publique qui clôtura le XIe congrès de P.O.S.R. (Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire – fraction allemaniste), fut levée au cri de « Vive le Parti Ouvrier ! » [2] Et pourtant, l’Internationale y avait été chantée en chœur par les camarades socialistes de la Lyre des Travailleurs. C’est donc que le chant n’était pas parvenu, malgré les efforts des gars du Nord, à faire sa trouée dans la région.

A la même réunion, J.-B. Clément, dans sa péroraison, montra la classe ouvrière victorieuse pour peu qu’elle sache tirer parti de sa puissance numérique. « ne pourrions-nous pas nous donner la main et chanter la Carmagnole, en dansant en rond autour des bourgeois, mais en ayant soin, à chaque couplet, de rétrécir le cercle pour qu’à la fin, il ne reste plus rien de ces parasites » [3]. Tout à fait caractéristique est cette évocation de la Carmagnole par le chansonnier socialiste J.-B. Clément, qui connaît l’Internationale et apprécie les chants de Pottier, dans lesquels, écrivait-il fin 1884, le sentiment de l’émancipation « est exprimé de main-de-maître » [4].

C’est seulement en 1900, dans l’avant-propos de son petit recueil de chansons, publié par la « Bibliothèque ouvrière socialiste », que l’auteur du Temps des Cerises, après avoir évoqué la Marseillaise, qui contribua à « l’émancipation de la classe bourgeoise », lui opposera « l’Internationale d’Eugène Pottier [qui] sonne mal aux oreilles » de la bourgeoisie [5].

Mais, revenons en arrière, pour montrer jusqu’à quel point l’Internationale passait inaperçue.

Le 26 mai 1894, Le Socialiste, hebdomadaire central du P.O.F. (Parti Ouvrier Français), consacre un article à Pottier et, en mai de l’année suivante, la revue mensuelle La Jeunesse Socialiste, dirigée par Hubert Lagardelle et Joseph Sarraute, publie une étude d’une dizaine de pages sur Pottier, dans laquelle sont citées et reproduites des chansons ou des strophes du poète disparu. Il n’est pas plus question de l’Internationale dans le premier article que dans le second.

Un procès, qui eut lieu entre temps, va nous confirmer que l’Internationale n’était alors quelque peu connue que dans le Nord et qu’elle restait un chant quelconque aux yeux des militants de tête du mouvement socialiste.

Armand Gosselin, ancien instituteur, membre du P.O.F., secrétaire de la mairie de Caudry (Nord), publia en 1894 une édition populaire de l’Internationale, destinée aux camarades du Cambrésis. Le parquet poursuivit Gosselin sous l’accusation de provocation au meurtre et d’excitation de militaires à la désobéissance en raison du couplet sur les généraux, plus précisément de ses dix dernières strophes.

Bien que ce couplet ait figuré jusque-là dans l’édition Dentu des Chants révolutionnaires et dan les éditions lilloises de l’Internationale sans donner lieu à poursuites, Gosselin fut déféré devant la Cour d’assises de Douai et condamné, le 11 août 1894, à un an de prison et 100 francs d’amende. Il subit sa peine à la maison d’arrêt de Valenciennes et fut « persécuté odieusement jusqu’à l’amnistie, par la police belge et française » [6].

Eh ben ! non seulement la répression qui s’abattait sur Gosselin passa presque inaperçue, mais la condamnation du chant de Pottier ne contribua point, comme il arrive souvent en pareil cas, à sa diffusion. Il faut dire que le gouvernement de combat Casimir-Perrier-Dupuy, menait alors la vie dure aux socialistes et aux anarchistes, qui lui rendaient les coups avec usure. Dans le Nord, le Travailleur, organe du P.O.F. se trouvait notamment poursuivi. La condamnation de Gosselin, dans ces conditions, se perdit dans la vague générale de répression. Toutefois, la Petite République du 15 août consacra en deuxième page quelques lignes de Paule Mink à Gosselin, protestant contre sa condamnation. l’Internationale y est simplement mentionnée et, à vrai dire, il n’en pouvait être autrement. Mais le fait qu’une militante comme Paule Mink ne trouve pas un mot à dire sur le chant incriminé, indique bien que ce chant n’a pas encore acquis de notoriété.

Le cas de Paule Mink est corroboré par celui de Jules Guesde. Quinze jours après l’article de Paule Mink, Guesde faisait une conférence publique à Calais. A l’issue de cette conférence, une collecte fut organisée en faveur de Gosselin et plusieurs assistants demandèrent à Guesde des informations au sujet du camarade frappé. Guesde les fournit.

A lire la version qui en est donnée dans Le Socialiste, on voit que le leader du Parti Ouvrier ne distingue pas plus le chant incriminé qu’un autre et qu’il ne lui fait aucun sort spécial parmi les chants de Pottier. On sait pourtant que Guesde aimait la poésie et était lui-même poète à ses heures [7].

Guesde commet d’ailleurs une inexactitude en disant que le couplet condamné a été « écrit sous l’Empire », et qu’il visait, comme la Marseillaise par conséquent, les armées des despotes. « Par cette condamnation, ajoutait-il, la justice bourgeoise prenait fait et cause pour les traites et les rois conjurés dont parle la Marseillaise ».

L’assimilation de l’Internationale à la Marseillaise, de la part de Guesde, est à retenir. Elle est pour le moins étrange.

Quand le XIIe Congrès du Parti Ouvrier se réunit à Nantes, en septembre 1894, il vota par acclamations une déclaration assurant de « sa vive sympathie » les victimes de la répression, parmi lesquelles un sort spécial est fait à Plékhanov, frappé d’un arrêté d’expulsion et à « Gosselin, l’ancien instituteur du Nord, condamné à une année de prison pour avoir réédité un chant révolutionnaire de Pottier ».

Comme on le voit, et c’est significatif, l’Internationale bien que désignée implicitement n’est même pas nommée dans cette protestation. C’est simplement « un chant révolutionnaire de Pottier ».

Le plus curieux, c’est que la même année, l’Internationale n’était point passée inaperçue d’un grave professeur officiel, Charles Lénient. Dans un ouvrage de littérature, faisant notoriété, il mettait spécialement en relief le puissant appel « à tous les déshérités de ce monde » :

« Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim ! »

Si nous consultons, tant pour cette même année 1894 que pour l’année suivante, la collection du Chambard, de Gérault-Richard, cet hebdomadaire qui donnait des chants de Pottier, nous constatons que l’Internationale n’y figure pas. On ne la trouvera pas plus du reste l’année suivante, dans la collection de La Carmagnole, d’Henri Turot, bien que les treize numéros de cette feuille donnent chacun, en première page, à la fois les paroles et musique des principales chansons socialistes et, notamment, de quatre chansons de Pottier.

Pierre Forest et la seconde musique

Cependant, l’Almanach socialiste illustré pour 1896, édité par la Petite République, avait reproduit l’Internationale, sauf le couplet prohibé des généraux [8]. Ce fait, qui marque un tournant dans le rayonnement de l’Internationale, ne prend pas toutefois l’importance qu’on pourrait croire. D’abord, dans le corps de l’almanach, l’Internationale n’est pas distinguée parmi les trois autres chansons reproduites. La Carmagnole fait seule l’objet d’une mention spéciale. Ensuite et surtout, ce n’est pas l’Internationale telle que nous la connaissons, telle qu’elle passera à l’immortalité qui est reproduite. C’est une Internationale avec musique du compositeur P. Forest.

Pierre-Arthur Forest, né le 7 mars 1851, à Mareuil-sur-Arnon (Cher) – et qui est mort à Paris il y a une dizaine d’années – était un militant, journaliste et compositeur socialiste adhérent à la fraction blanquiste non-dissidente. Il fut conseiller municipal de son pays natal et délégué à plusieurs reprises des travailleurs de Vierzon et du Cher.

En 1899, il était encore membre de la Commission administrative du Parti Socialiste Révolutionnaire. On lui doit aussi la musique de chansons de J.-B. Clément et de diverses pièces de Pottier [9].

A ce propos, il est assez curieux que cette seconde version musicale du chant le plus connu de Pottier soit passée inaperçue. Mais le sort qui lui a été fait, pas plus du reste que sa valeur musicale intrinsèque, ne change rien aux questions posées par son apparition. Est-ce que Forest aurait composé sa musique de l’Internationale sans savoir que Degeyter avait déjà composé un air sur les paroles de Pottier ? Ou bien, est-ce que P. Forest n’aurait pas été satisfait de la musique de Degeyter ? C’est cette dernière question qu’il convient de retenir, si l’on s’en rapporte au sommaire de la couverture. On y lit : « … l’Internationale de Pottier avec musique nouvelle [10]de P. Forest. »

Cette mention, si brève qu’elle soit, n’est pas sans portée : elle établit, certes, que l’ l’Internationale a déjà fait un chemin appréciable dans le pays, mais elle établit aussi que le chant de Pottier ne jouissait pas encore d’un succès bien assuré, car il est rare qu’on éprouve le besoin de composer une musique nouvelle pour un chant qui vole de bouche en bouche.

Du Congrès de Lille (1896 à Japy (fin 1899)

En fait, l’Internationale n’est, au début de 1896, que le chant préféé des guesdistes du Nord. Mais, en juillet de la même année, elle conquerra de haute lutte, dans la rue, – comme il convient à un chant de combat,– la place d’honneur parmi les chants révolutionnaires des guesdistes de France. Qui plus est, c’est en s’affirmant contre la Marseillaise, encore vantée par Guesde deux ans auparavant, que l’Internationale prendra son essor dans le Parti Ouvrier Français. C’est à l’occasion du XIVe Congrès du P.O.F. (juillet 1896), que se produisit ce fait important. Tout y contribua : le siège du Congrès à Lille, la présence d’une forte délégation internationale, comprenant notamment trois représentants de la Social-Démocratie allemande dont le vieux Liebknecht, une contre-manifestation nationaliste et réactionnaire au chant de la Marseillaise, la riposte ouvrière au chant de l’Internationale, sans oublier les musiques socialistes jouant l’hymne de Pottier.

Les délégués au congrès, au nombre de 200 environ qui, pour la plupart, ne connaissaient pas l’Internationale, l’entendirent le 23 juillet, au cours de l’échauffourée, en répétèrent bien vite le refrain, cent fois repris par les ouvriers, en apprécièrent le rythme entraînant, les accents vigoureux et fiers, les paroles d’un esprit de classe si net. Beaucoup s’en procurèrent un ou plusieurs exemplaires et, de retour auprès de leurs mandants, ils firent connaître le chant magnifique qui avait permis au prolétariat lillois de culbuter avec brio la réaction du Nord, imprudemment mobilisée contre le socialisme international.

A partir du Congrès de Lille, l’Internationale progresse très sérieusement. Mais on ne la chante encore que dans les réunions, les manifestations ou les localités placées sous l’influence du P. O. F. Il lui faut une nouvelle occasion pour gagner cette fois toute la classe ouvrière de France.

Cette occasion fut donnée par le célèbre Congrès de Japy, qui eut lieu du 3 au 8 décembre 1899. C’est le « premier congrès général des organisations socialistes françaises ». Il y avait là, je ne dirai pas réunis fraternellement mais s’affrontant violemment, plus de 800 délégués mandatés par 1400 groupements de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel socialiste, syndical et coopératif. Les deux thèses opposées sur la participation ministérielle et le cas Millerand provoquèrent des débats très orageux. Au cours d’une séance tumultueuse, on vit toute une fraction du congrès s’avancer menaçante vers les guesdistes et les blanquistes qui, debout, chantèrent en riposte l’Internationale [11]. Ce fut donc sous le signe de la division socialiste que l’Internationale, chant d’union par excellence, se fit entendre tout d’abord des congressistes.

Léon Osmin a raconté qu’un jour, les guesdistes qui se réunissaient dans une taverne des environs, se rendirent en colonne à la salle du congrès, drapeau en tête et au chant de l’Internationale. Ce fut, paraît-il, un « ahurissement » [12]. Dans cette période où, d’une part, la marseillaise, devenus sans conteste, « l’hymne officiel de la bourgeoisie digérante » était abandonné pratiquement du prolétariat et où, d’autre part, l’Internationale n’était pas encore suffisamment connue, les autres fractions socialistes chantaient en général la Carmagnole « restée chanson populaire » [13]. C’est donc aussi sous le signe de la tendance et de la secte, que l’Internationale fit son apparition à Japy.

Mais le dernier jour, le calme succéda à la tempête, l’union prévalut, et le congrès se termina dans une atmosphère de concorde et dans un enthousiasme général. Alors l’Internationale fit son apparition, mais cette fois en conformité de l’esprit qui l’anime, sous le signe de l’union.

D’après Zévaès, présent au congrès : « Au moment où le président va prononcer la clôture, les guesdistes appellent à la tribune l’un des leurs, Henri Ghesquière, délégué du Nord, et lui demandent de chanter l’Internationale. Alors dit le compte rendu officiel : « Les drapeaux sont déployés en avant de la tribune ; le citoyen Ghesquière y monte et entonne l’Internationale. La salle entière, enthousiaste, reprend le refrain. Puis les délégués font le tour de la salle précédés de leurs bannières » [14].

Léon Osmin note de son côté : « A l’issue du congrès, tandis que les chefs des écoles socialistes se tenaient par la main, sur l’estrade, Henri Ghesquière chante l’Internationale, puis l’Insurgé et la Commune » [15].

Léon Blum, présent au congrès, et qui en a fait le compte rendu en un article que Dunois a réédité et annoté, a parfaitement fait sentir combien alors l’Internationale restait ignorée des militants autres que ceux du P.O.F. Il écrit, après avoir relaté le chant de l’Internationale, par Henri Ghesquière : « La large mélopée éclatait sur des notes imprévues » [16].

Bracke dit à son tour : « Ce n’est guère que du jour où Henri Ghesquière – encore un qui a mis un air à des chansons de Pottier : Jean Misère et l’Insurgé – entonnait, avec une voix qui vibrait de l’enthousiasme de tous, l’Internationale à la fin du Congrès de la salle Japy, en 1899, qu’on peut dater l’essor final de l’hymne prolétarien mondial. Toute la France, toute la terre le surent vite ensuite, pour l’aimer ou le craindre » [17].

Sur quoi, l’Action Française, commentant ces derniers mots ajoute – et l’on ne peut raisonnablement lui demander plus : « On peut l’aimer ou le craindre ; musicalement, c’est un beau chant. »

Chapitres suivants :

L’essor en France de "L’Internationale"

Lent cheminement de "L’Internationale" sur le plan mondial

L’essor mondial de "L’Internationale" après guerre

Notes :

[1Gabriel Giroud, Paul Robin, p. 34-86.

[2P.O.S.R. Compte rendu du XIe Congrès national… Paris. Imp. Jean Allemane 1893, p. 65

[3Ibid. p. 62.

[4Chansons de J.-B. Clément, Paris, Imp. Georges Robert et Cie, p. 19.

[5La chanson populaire, par J.-B. Clément. Paris, brochure, p. 5-6.

[6Almanach Socialiste illustré pour 1896, Paris bibliothèque socialiste, p ; 38.

[7Voir Zévaès. Sur l’écran politique : Ombres et Silhouettes…(Jules Guesde poète, p. 321-329).

[8P. 36-38

[9On trouvera de sérieuses traces de l’activité de Forest dans l’Homme Libre et Le Cri du Peuple.

[10Souligné par nous.

[11Histoire du P.S. en France. Les socialistes indépendants, par Albert Orry, p. 48.

[12Louis Lévy, Vieilles histoires socialistes, p. 26.

[13Almanach Socialiste illustré pour 1896, p. 21.

[14Monde, 27 avril 1929, p. 11

[15.Louis Lévy : Vieilles histoires socialistes, p. 27.

[16Idée et Action, 2° année, n°s 9-10, p. 61

[17Le Populaire, 12 février 1928. (Un compositeur ouvrier : A. de Geyter).


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