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DOMMANGET, Maurice. 5. « L’Internationale » dotée d’une musique
Article mis en ligne le 10 avril 2007
dernière modification le 25 avril 2015

par r-c.
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Chapitres précédents :

Préambule

La "Marseillaise" chant de guerre

Du Second Empire à la Commune

Rouget de Lisle et Eugène Pottier

La "Lyre des travailleurs"

"L’Internationale" dotée de musique

- Ecoutez !

Un samedi soir de juin 1888, à l’issue d’une répétition de la Lyre des Travailleurs, Gustave Delory passe le livre de Pottier à Pierre Degeyter, qui le feuillète le lendemain matin. Tout de suite, les strophes de l’Internationale frappent, soulèvent, inspirent le militant socialiste. Au début de l’après-midi, Pierre s’installe à l‘harmonium et enchaîne une à une les paroles de Pottier sur un rythme qui lui vient. Vers quatre heures, la musique est composée : il ne reste plus qu’à la mettre à l’épreuve. Dans la soirée, Pierre demande à son frère Adolphe de chanter l’air nouveau de sa forte voix de baryton et, sans doute, de le jouer sur son bugle. A la suite de cette audition, Pierre apporte quelques petites corrections à son œuvre.

Le lundi, il arrive au travail, à l’atelier de la Compagnie Fives-Lille, son brouillon en poche. A la sortie, il prend à part quelques camarades, entre autre Thoilliz, et leur soumet sa composition en buvant une chope. L’air est fort bien accueilli. Quelques retouches encore et voici le texte définitif de la musique. C’est ici qu’apparaît une fois de plus le caractère prolétarien de l’Internationale. Car ce n’est point dans un salon, entre officiers et notables bourgeois, mais dans un estaminet, entre ouvriers sortant de l’usine, que le chant des travailleurs fut mis à l’épreuve.

A la répétition suivante de la Lyre, l’Internationale est adoptée d’enthousiasme et, fin juillet 1888, elle est interprétée pour la première fois par la chorale, à une fête organisée sous les auspices de la Chambre syndicale des marchands de journaux. La Lyre, désireuse de répandre l’Internationale, en décida même l’impression à 6.000 exemplaires, chez Boldoduc, l’éditeur des productions de Pierre Degeyter. Il était entendu qu’on mettrait comme auteur de la musique le nom seul de Degeyter, afin de ne pas faire perdre son gagne-pain à Pierre. C’est cette absence de prénom dans l’édition primitive et dans les éditions suivantes, combinée à un certain nombre de facteurs signalés d’autre part, qui a permis le litige entre les deux frères.

Du reste, l’absence de prénom dans l’édition Boldoduc n’empêcha pas Pierre Degeyter d’être notoirement connu à Lille comme l’auteur de la musique de l’Internationale. Delory en fit l’aveu publiquement à la fête de la Sainte-Cécile (novembre 1888), à la fête donné en 1889 au palais Rameau, à la réception des Gantois à Roubaix, salle de la Paix, en présence d’Anscele.

Aussi, malgré la précaution prise, Pierre Degeyter connut la persécution. Les patrons le marquèrent au crayon rouge. Il fut boycotté partout. Pendant cinq ans, réduit à bricoler à son compte dans la menuiserie, il se fit tour à tour fabricant de cercueils, de caisses, de comptoirs. Rien n’abattait son courage ; il continua à militer et vendit lui-même l’Internationale, non pour en tirer un profit personnel, mais pour accroître les ressources du P.O.F., jusqu’au moment où il quitta ce Parti. Dès lors, il fut abandonné de ses camarades et devint l’objet de l’animosité de Delory.

Cette animosité, procédant de l’esprit sectaire, joua un grand rôle dans le conflit qui mit aux prises les deux frères.

Delory, maire de Lille, député, conseiller général, put obtenir de nombreux témoignages en faveur de la thèse donnant la paternité de la musique de l’Internationale à Adolphe Degeyter, thèse très intéressante pour l’imprimerie de la section lilloise du P.O.F., qui se faisait l’éditeur de la chanson et qui avait le monopole du profit.

D’autre part, Delory avait obtenu d’Adolphe, sorte de géant, d’une extrême douceur, et de peu de moyens – devenu travailleur municipal de Lille – une déclaration affirmant d’une façon formelle qu’il était l’auteur de la musique de l’Internationale.

Tous ces résultats, Delory les obtint d’autant plus facilement que Pierre Degeyter n’était plus sur place pour rétablir la vérité, puisqu’il s’était fixé, depuis 1901, à Saint-Denis, avec sa femme et sa fille. Pourtant Pierre pouvait montrer le manuscrit original authentique de la musique.

La justice saisie, le débouta à la date du 17 janvier 1914. Il interjeta appel du jugement, mais la guerre étant survenue, l’affaire resta en suspens.

Demeuré à Lille, occupée par les troupes allemandes, Adolphe Degeyter, affaibli par la maladie, persécuté pour refus de faire des sacs militaires destinés à l’armée d’occupation, finit par se pendre, le 12 février 1916. Mais auparavant, le 27 avril 1915, il avait pris soin d’écrire à son frère Pierre une lettre mettant les choses au point.

Amédée Dunois en a donné la photographie [1]. En voici le texte, l’orthographe défectueuse étant respectée :

« lille le 27 avril 1915.

« cher frère ans la térible tourmente que nous traversons ne chachan comment ce la fira je Remai a ton Beau frère dubart cette letre la decaration que j aurai faite moi même si je devai venir a Paris au moment de ton appel

voci

« je n’ai jamès fait de Musique encore moin l’internationale si j’ai signe une feuil elle a été Préparer Par delory qui ma venu trouver a l’atelier comme tu sai que je travaillier Pour la Pour la ville et delory etant Maire je nosés Rien lui Refuser. Par crinte de Renvoi et comme tu avez dit que tu avez signé la Musique de l internationale de Degeyter si cela Pouvez nous servir a quelque chausse que cétait a nous.

Je n ai Pa cru ton Mal faire en signan ce Papier et encor il ne ma Pas dit Pour quoi cétai faire.

Si je t’ecrit cela cest Par ce que lon ne sai Pa ce qui peu arrivé.
Ne menveu Pa Pour cela si je Pouvez te le remètre moi même je serai Bien heureux

Aphe De Geyter. »

Tenant compte de ce fait nouveau, d’une importance capitale, la quatrième chambre de la Cour d’appel de Paris, par arrêt du 23 novembre 1922, infirma le précédent jugement

« La Cour,

Considérant que depuis le jugement dont est appel, le défendeur originaire Adolphe Degeyter est décédé à Lille, le 15 février 1916, pendant l’occupation allemande ; que l’appelant verse aux débats une lettre datée de Lille, 27 avril 1915, que celui-ci, quelque temps avant sa mort, a remis à son intention au beau-frère de l’appelant et que ce dernier lui a fait parvenir avant l’armistice ;

Considérant que, dans cette lettre, qui sera enregistrée avec le présent arrêt, Adolphe Degeyter reconnaît formellement que c’est bien l’appelant, et non pas lui, qui est l’auteur de la musique de l’Internationale et explique comment il a été amené à laisser plaider le contraire sous son nom ;

Considérant qu’en rapprochant les termes de cette lettre de l’ensemble des circonstances et documents de la cause et notamment des témoignages recueillis au cours de l’enquête, la Cour a les éléments qui lui permettent de faire droit à la demande de l’appelant,

Par ces motifs :

Infirme le jugement entrepris,

Décharge Pierre Degeyter des dispositions lui faisant grief,

Et, statuant à nouveau :

Dit que Pierre Degeyter est l’auteur de la musique de l’Internationale [2]

Pierre Degeyter

C’est donc en qualité de compositeur de l’Internationale, que Pierre Degeyter, devenu membre du Parti communiste, après avoir été socialiste unifié et lié avec le député Walter, partit en délégation à Moscou, en 1927, aux fêtes du Xe anniversaire de la Révolution d’octobre. Il fut accueilli, là-bas, chaleureusement, et séjourna même quelque temps à la maison de retraite des vétérans socialistes. Revenu à Saint-Denis, il y mourut le 26 septembre 1932. Ses obsèques – comme celles de Pottier – donnèrent lieu à une importante manifestation, qui fut complétée le 21 mai 1933, quand la municipalité dyonisienne débaptisa le square Thiers, pour lui substituer le nom de « square Pierre Degeyter ».
Aujourd’hui, à la suite de la cession des droits sur la musique de l’Internationale par l’héritière de Pierre Degeyter. Il se trouve – ô ironie du sort ! – que sur le terrain musical, l’éditeur et le profiteur de l’Internationale, est, paraît-il, un réactionnaire ! [3].

Chapitres suivants :

Lente expansion de "L’Internationale"

L’essor en France de "L’Internationale"

Lent cheminement de "L’Internationale" sur le plan mondial

L’essor mondial de "L’Internationale" après guerre

Notes :

[1Vu, n° 238, 5 octobre 1932, p. 1625.

[2Eugène Pottier et l’Internationale, par A. Zévaès, p. 41-42. Le même auteur a donné dans Monde, 27 avril 1929, 1er octobre 1932 et dans l’Œuvre, 22 juin 1936, des articles que nous avons utilisés. Ils constituent avec des articles de Louis Lumet, Bracke… et des notes diverses la documentation des sept pages qui précèdent.

[3Juvénal, du 12 septembre 1936.

P.S. :

En France, l’Internationale, chant du peuple, ne lui appartient plus : la Société des auteurs s’en déclare propriétaire. Voir : Le siffloteur. LA SOCIETE D’AUTEURS, L’AUTEUR, ET LA REVOLUTION INTERNATIONALE. Mais partout ailleurs, c’est libre.


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