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DOMMANGET, Maurice. 3. Rouget de Lisle et Eugène Pottier
Article mis en ligne le 10 avril 2007
dernière modification le 25 avril 2015

par r-c.
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Chapitres précédents :

Préambule

La "Marseillaise" chant de guerre

Du Second Empire à la Commune

Rouget de Lisle et Eugène Pottier

Eugène Pottier

Cette Marseillaise de l’Avenir et du Travail, c’est un collègue de Félix Pyat à la Commune, c’est Eugène Pottier qui la composa. [1]

Ah ! celui-ci est un enfant du peuple et il est peuple par toutes ses fibres. Son père n’était point « avocat en Parlement », comme le « sieur Claude Ignace Rouget ». C’était un modeste emballeur du quartier de la Bourse, l’un de ces fiers et rudes artisans qui honorent le Paris du Travail et des Révolutions.

Pottier n’a point besoin qu’on anoblisse son nom pour entrer dans une école de cadets gentilshommes : il a fréquenté tout simplement l’école de son quartier. Il n’a pas, jeune homme, traîné son sabre à droite, à gauche et préparé à coups de panache le meurtre en série. Armé de la scie, du rabot et du marteau, il a utilement travaillé dans l’atelier de son père.

Si Pottier a été victime de la persécution, ce n’est point comme Rouget de Lisle, en tant que contre-révolutionnaire, mais en tant qu’insurgé sous la Commune au service de la Révolution sociale. La tête de Pottier était solide. Ce n’était point comme celle de Rouget de Lisle – qui l’a lui même avoué – « un feu de paille, qui s’éteint en fumant un peu ».

Mais si la tête de Pottier était solide, son caractère ne l’était pas moins.

Quand éclata le crime du 2 décembre, Pottier, irréductible, refusa de pactiser « avec les assassins du Droit ». Il n’aurait pas, lui, vanté les « destinées superbes » du 18 brumaire ; il n’aurait pas accepté de présenter les cadeaux de l’usurpateur au roi d’Espagne.

Quand il revint d’exil, à 64 ans, à demi-paralysé, pauvre à mourir de faim, Pottier aurait pu obtenir une place de ses anciens amis. Mais ce n’était pas un homme à mendier sur les grands chemins. Exténué, fourbu, prêt à « vomir l’existence », il préférait la « misère sauvage ». Il ne devint ni pensionné d’un souverain français, ni maître de chapelle d’un souverain étranger.

Rouget de Lisle, en 1800, s’était proposé comme « barde » de Bonaparte. Pottier devint le barde du prolétariat. Et quand il composa l’œuvre qui devait l’immortaliser, il ne la dédia pas à un entrepreneur de boucheries, le maréchal de Lückner, aristocrate et royaliste par surcroît, mais à un membre de l’Internationale, à un communard sans peur et sans reproche, au citoyen Gustave Lefrançais.

Portée socialiste incomparable de « L’Internationale ».

On a fait remarquer, avec juste raison, que l’Internationale n’est pas, du point de vue littéraire, la meilleure des chansons de Pottier.

« D’autres, écrit Alexandre Zévaès, lui sont supérieures par la facture du vers, par la rigueur de la syntaxe » [2].

« Les paroles ne sont pas fameuses » écrit de son côté Marcel Martinet [3].

Mais du point de vue socialiste, il n’est point de chanson, dans toute l’œuvre si riche de Pottier, qui puisse mieux convenir au prolétariat universel. Il n’en est point qui réponde aussi fortement à ses aspirations révolutionnaires. Son titre, le mot, l’idée qui illuminent son refrain et qui pénètrent tous ses couplets marquaient pour ainsi dire son destin, sa pénétration, son succès, son triomphe, parmi les masses du travail des deux mondes. Et c’est en ce sens que De Brouckère a pu dire : « L’Internationale est un hymne magnifique. C’est comme la réalisation de la parole de Karl Marx : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » [4].

Quand on l’examine de près, quand on pèse les mots vibrants, les exclamations vengeresses, les appels énergiques au groupement et à la révolte dans un esprit de classe de la plus grande netteté, le tout servi par une musique entraînante, on comprend qu’elle ait fait battre et qu’elle fasse battre à l’unisson le cœur des prolétaires du globe. Du reste, qu’on le veuille ou non, quelles que soient les appréciations qu’on porte sur elle, l’Internationale, c’est un fait, a conquis une place exceptionnelle et unique entre tous les chants du monde. C’est qu’elle les dépasse à la fois par l’ampleur de ses vues et par l’ampleur de son rayonnement. Et comme, malgré sa naissance et son expansion relativement récentes, elle a été mêlée déjà intimement à tous les mouvements prolétariens et révolutionnaires, comme elle a porté, suivant le mot de Martinet, « la douleur et l’espérance de tant de millions d’hommes déshérités » [5], elle impose unanimement le respect. Elle est devenue, dans toute l’acception du terme, un hymne sacré.

Analyse idéologique de « L’Internationale »

Sa richesse et sa rectitude doctrinale son tout à fait remarquables et, à ce sujet, la Marseillaise ne peut supporter l’ombre d’une comparaison. C’est pourquoi on a pu dire que l’Internationale présentait cette caractéristique de condenser les conceptions essentielles du prolétariat socialiste de toutes les nations.

Sans doute, on n’y trouve point d’allusion à la Commune ni au drapeau rouge, par ailleurs si souvent évoqués par Pottier et c’est assez curieux. Mais les affirmations socialistes fondamentales s’y trouvent ramassées en un tout indivisible et puissant, en un résumé solidement charpenté.

On y relève l’évocation de la misère des prolétaires, ces « damnés de la terre », ces « forçats de la faim », dont la chair meurtrie assure l’existence aux capitalistes repus, aux « corbeaux », aux « vautours ». Puis, la dénonciation véhémente du prélèvement patronal sur le labeur ouvrier :

Les rois de la mine et du rail,
Ont-il jamais fait autre chose,
Que dévaliser le travail ?
Le troisième couplet fait la critique de l’État bourgeois, instrument de classe des exploiteurs et des oisifs, sur la « foule esclave » :
L’État comprime et la loi triche,
L’impôt saigne le malheureux.

Sur les ruines de l’État bourgeois les prolétaires, las de « languir en tutelle », doivent établir le règne de l’Egalité. Ici s’affirme la revendication d’égalité sociale, d’égalité de fait complétant l’égalité de droit qui, depuis la conjuration babouviste, imprègne tout le socialisme français du XIXe siècle :

« Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout !
……….
Le droit du pauvre est un mot creux.
Pas de droits sans devoirs
Egaux, pas de devoirs sans droits. »

Cette dernière formule est la reprise pure et simple par Pottier de l’inscription qui figurait sur le drapeau de la Commune. Mais peut-être Pottier l’ignorait-il, c’était là une parole de Babeuf, datant de 1790 et c’était aussi la formule placée par Karl Marx, en 1864, dans le préambule des statuts de l’Association Internationale des Travailleurs. Ainsi, en insérant, en reprenant cette admirable formule lapidaire, Pottier renouait, dans le temps comme dans l’espace, la tradition du communisme révolutionnaire le plus pur.

Voici maintenant, face au parasitisme de la classe bourgeoise, l’énoncé de la seule souveraineté légitime, celle du Travail et en même temps du droit des producteurs à la propriété commune :

La terre n’appartient qu’aux hommes,
L’oisif ira loger ailleurs.

Surtout qu’on ne vienne pas crier à l’usurpation. En décrétant cette propriété commune, en faisant « rendre gorge » au voleur, en attaquant « les coffres-forts de la bande », le peuple ne fait que reprendre « son dû ».

Qu’on ne vienne pas dire non plus que la société ne peut se passer des capitalistes :

…Si les corbeaux, les vautours
Un de ces matins disparaissent,
Le soleil brillera toujours !

On sent dans ces lignes l’influence saint-simonienne, car visiblement Pottier s’inspire de la célèbre parabole du grand précurseur.

Mais que faut-il pour faire « table rase » du passé ? D’abord, il convient que les prolétaires de la ville et des champs s’organisent en un puissant parti de classe :

Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs.

Ensuite ils ne doivent avoir confiance qu’en eux, ils ne doivent remettre à personne le soin de leur émancipation :

Il n’est pas de sauveurs suprêmes,
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes !

Ces fières paroles – comme l’a fait remarquer Victor Serge –

« inspirées par la juste méfiance des travailleurs vis-à-vis des grands personnages, qui ne servirent de coutume la classe ouvrière que pour s’en servir et la trahir, sont en profond accord avec la pensée socialiste, sur l’un des points où son apport scientifique n’est pas contestable. Le marxisme a réduit de beaucoup le rôle de l’individu dans l’histoire. Nous savons aujourd’hui qu’il n’est pas d’hommes providentiels… » [6].


Mais ce n’est pas tout. Pour s’émanciper, les travailleurs doivent encore joindre la force de la raison à la force de classe, réaliser l’alliance de la science et du prolétariat. Pas de Dieu, pas de pensée captive. Il faut « tirer l’esprit du cachot » ; il faut que « la raison tonne en son cratère ». Alors viendra « l’irruption de la fin ». Tous les prolétaires debout, pleins de courage et d’espérance, entameront la « lutte finale ». Ces mots immortels désignent la Révolution sociale universelle se déroulant sur le théâtre grandiose du monde avec le « genre humain » comme acteur et bénéficiaire. Désormais, plus de héros suivant l’ancien style, plus de soldats fidèles aux tyrans, plus de balles pour les frères de classe, plus de cannibalisme, plus de gloire militaire. La fraternisation est de rigueur, on met « la crosse en l’air », on rompt les rangs, on proclame la « grève aux armées », tactique hardie dont Pottier sans doute redevable à Vermorel, qui l’avait formulée dans le Courrier français, en 1866. Tous ces mots d’ordre d’action antimilitariste, brefs comme des commandements ou chaleureux comme des invitations fraternelles et qui se succèdent comme un feu roulant, donnent une force explosive extraordinaire à ce couplet fameux et si longtemps défendu sur les généraux, couplet que Paul Lafargue, en 1898, était tout heureux et tout fier de remettre au jeune Marx Dormoy.

On conçoit qu’un chant prolétarien et révolutionnaire d’un contenu doctrinal aussi riche, qu’un hymne ne prêtant à aucune controverse dans les rangs ouvriers, ait pu non seulement rallier les prolétaires du monde, mais les tendances qui se heurtent au sein de la classe ouvrière. Ce n’est pas là, pour l’Internationale, une mince vertu quand on sait avec quelle âpreté les écoles socialistes rivales ont toujours été et sont toujours aux prises.

Socialistes, communistes, syndicalistes, anarchistes de toutes nuances peuvent s’affronter, libre-penseurs peuvent se réunir. Tous la chantent d’un même cœur. Elle couronne leurs controverses, leurs luttes intestines, tout autant que leurs grandes batailles communes. L’Internationale, de son souffle salubre et puissant, produit ce miracle d’unir les prolétaires par-dessus les tendances comme par-dessus les frontières.

« L’Internationale » d’abord méconnue

Chose curieuse, malgré ses mérites impérissables, l’Internationale n’a pas conquis d’emblée droit de cité, n’a pas pris place aussi vite qu’on pourrait le croire au soleil rouge de la Sociale.

A cet égard, on peut dire que la Marseillaise marque des ponts sur elle. Mais chacun sait que les fruits lents à mûrir n’en sont que plus substantiels.

Bien que jaillis tout brûlants en juin 1871 du cœur de Pottier, enflammé au spectacle d’une répression impitoyable, les vers de l’Internationale, si fermes et si sonores, ses couplets d’une exaltation si vraie, son refrain si dynamique, ne trouvèrent pas un musicien capable de leur donner des ailes. Aussi, faute de notes pour en détacher la substance idéologique, pour en grandir l’émotion naturelle, pour faire éclater par un rythme grave et entraînant les appels à l’action, ce chant révolutionnaire admirable fut longtemps méconnu. Il était même moins connu quinze ans après sa naissance que d’autres chants révolutionnaires de Pottier, composés par la suite.

En effet, ni à Londres, ni en Amérique, durant les séjours de Pottier, ni dans le Paris de la Commune, après comme avant l’amnistie, on n’entend parler de l’Internationale. Sans doute, on ne saurait s’étonner de ne oint la trouver dans le recueil de chants de Pottier paru en 1884, ce recueil éliminant par principe les pièces les plus révolutionnaires du barde socialiste. Mais ce qui est significatif, c’est que les trois livraisons de poésies et de chants sociaux de Pottier, publiées par l’éditeur Henry Oriol, gendre de Maurice Lachâtre, n’en font pas mention. Le même éditeur ne fit, du reste, les honneurs d’une publication séparée qu’à trois chansons de Pottier : Jean Misère, En avant la classe ouvrière et Le Mur des fédérés, la première seulement avec musique.

Quand le futur « Académicide », Achille Le Roy, tenait à Paris une « Librairie socialiste internationale », rue Saint-Jacques, et qu’il publiait sa brochure sur La Revanche du Prolétariat, il reproduisait quelques chansons révolutionnaires, entre autres La Marianne, de Souêtre, ne manquant pas de la signaler comme étant « en train de faire son petit tour d’Europe » [7].

Il ne soufflait mot, et pour cause, de l’ardente Internationale, qui deviendra, écrira-t-il plus tard, « le plus puissant levier du grand jour de la sociale » [8]. Dans un extrait du catalogue de sa librairie, on ne trouve au surplus, comme productions de Pottier, qu’En avant la classe ouvrière ! toujours sans musique, à côté de Quel est le fou ? Aux yeux d’Achille Le Roy, apologiste de la brochure de Pemjean : Plus de frontières, la Marseillaise restait l’un des plus grands, sinon le plus grand chant révolutionnaire, et l’on assistait à ce spectacle peu banal d’un partisan de la « grève des conscrits », réduit à citer la Marseillaise de la Paix, de Lamartine, pour justifier cette action [9], alors qu’un couplet de l’Internationale prônait ouvertement la « grève aux armées ». Il est donc tout naturel que le Vieil Engels, évoquant la même année l’histoire de la chanson révolutionnaire, ait pu dire qu’il « ne connaissait qu’un seul exemple de chant révolutionnaire demeuré vivace, agissant sur les foules comme au premier jour, les exaltant d’une révolution à l’autre, pous la lutte libératrice ». « Ce chant, dit-il, c’est la Marseillaise ».

C’est donc un non-sens de faire état de cette remarque pour tenter aujourd’hui une réhabilitation de la Marseillaise [10], maintenant que l’Internationale a prouvé son caractère de pérennité, au point qu’on peut lui appliquer mot à mot la citation d’Engels.

Toujours en 1885, au siège de La Question Sociale, la revue mensuelle dirigée par l’avocat socialiste Argyriadès et à laquelle Pottier collaborait, on ne vendait comme chansons séparées que la Carmagnole, la Marianne, les Iniquités sociales, de Rives, et le Chant des prolétaires, d’Achille Le Roy [11].

Quand l’année suivante, le libraire Derveaux, donnait comme primes aux souscripteurs de l’Histoire du Socialisme de Benoît Malon, une série de hors-texte, les seules gravures relatives aux chants révolutionnaires concernaient la Carmagnole et la Marseillaise. On ne connaissait toujours pas l’Internationale ou bien on n’y attachait pas d’importance.

C’est seulement en juin 1887, seize ans exactement après leur composition, que les paroles de l’Internationale figurent dans un recueil, dans le premier recueil, des chants révolutionnaires de Pottier. On n’accorde certes pas encore à l’Internationale la première place. C’est l’Insurgé qui ouvre le volume, mais après une reproduction de neuf sonnets de l’Internationale vient ensuite, prenant la tête des autres chants. Encore faut-il noter que Rochefort, dans sa préface, ne distingue que Jean Misère et Le Monument des fédérés, parmi tous ces chants « qui résonnent, qui nous saisissent au cœur autant qu’au cerveau et dont l’accent pénètre ». Aucun des articles consacrés par la presse du temps au volume d’Eugène Pottier ne fait du reste mention de l’Internationale. Elle passe inaperçue, alors que d’autres pièces du live sont citées.

Ce qui prouve l’absence de notoriété de l’Internationale, c’est que la presse socialiste ne fit pas plus d’allusion à ce chant, au lendemain de la mort de Pottier et, quelques mois plus tard, Argyriadès, consacrant une brochure au poète disparu, cite ses principales œuvres et même quelques pièces très peu connues, mais ne parle pas de l’Internationale.

Chapitres suivants :

La "Lyre des travailleurs"

"L’Internationale" dotée de musique

Lente expansion de "L’Internationale"

L’essor en France de "L’Internationale"

Lent cheminement de "L’Internationale" sur le plan mondial

L’essor mondial de "L’Internationale" après guerre

Notes :

[1Le manuscrit d’Eugène Pottier, qui se trouve à l’Institut International d’Histoire Sociale, Amsterdam, a été publié en fac similé dans 1871, numéro spécial de International Review of Social History, Nos. 1-2 (1972).Note de Ronald Creagh

[2Monde, 27 avril 1929, p. 10.

[3Culture prolétarienne, Librairie du Travail, p. 150.

[4Le Populaire, 13 février 1928.

[5Culture prolétarienne, p. 150.

[6Destin d’une Révolution. U.R.S.S. 1917-1937, p. 157.

[7La Revanche du Prolétariat, p. VI.

[8Almanach Eugène Pottier pour 1912, p. 11.

[9La Revanche du Prolétariat, p. 30.

[10L’Humanité du 28 juin 1836. (Discours de Maurice Thorez sur la Marseillaise) .

[11Catalogue des livres socialistes en vente à l S.S. encarté dans certains numéros de la revue.


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