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DOMMANGET, Maurice. 2. Du Second Empire à la Commune
Article mis en ligne le 10 avril 2007
dernière modification le 25 avril 2015

par r-c.
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Chapitres précédents :

Préambule

La "Marseillaise" chant de guerre

Du Second Empire à la Commune

Le Second Empire, en adoptant le drapeau tricolore dans le même temps où il proscrivait la Marseillaise , imposait pour ainsi dire l’attitude de l’opposition portée tout naturellement à prendre le contre-pied de ce que faisait Badinguet. C’est ainsi que les prolétaires furent amenés à combattre le drapeau de la Révolution française, tout en continuant de chanter l’un des hymnes de cette même Révolution. C’est là une attitude qui peut déconcerter au point de vue logique mais trouve son explication dans les conditions objectives. Aux yeux des démocrates et des socialistes, la Marseillaise représentait « le cri de la France indignée », « l’appel suprême contre l’oppression », [1] contre toute oppression. C’est si vrai, que Louise Michel qui, comme on le verra plus loin, répudiera la Marseillaise , fit chanter cet hymne à ses élèves d’Audeloncourt (Haute-Marne), en haine de l’Empire [2].

C’est si vrai, que le 25 décembre 1855, la Marseillaise fut chantée jusque dans la colonie communiste de Nauvoo, par les dissidents icariens, en signe de protestation contre la « domination » de Cabet [3].

Quant au journal le plus accentué et le plus répandu de l’opposition, ne prit-il pas comme un drapeau le titre même de la Marseillaise ?

Proudhon fut sous le Second Empire l’un des rares leaders du prolétariat qui s’éleva contre cette utilisation de la Marseillaise . Il écrivit :

« La Marseillaise n’est qu’une amplification de rhétorique… L’intention en était bonne ; l’enthousiasme et la colère y bouillonnent ; elle fit bien son service : mais c’est tout ce que la critique peut dire à son avantage. Le style est factice, emphatique et vide, un lieu commun du commencement à la fin. L’auteur n’a trouvé ni pensées, ni expressions originales, et l’on peut douter aujourd’hui, en relisant cette pièce, si le peuple qui l’adopta pour hymne national et qui la chantait en marchant à l’ennemi, avait réellement conscience de lui-même, s’il était mûr pour la liberté. A cet égard, je n’hésite point à dire que le Chant des Travailleurs, de 1848, me paraît d’une inspiration plus vraie, plus réelle, d’un idéalisme par conséquent plus profond que la Marseillaise » [4].

Mais aux approches de la guerre de 1870, la Marseillaise, reçue à la Cour et à l’Opéra, redevenue chant national, pour chauffer à blanc « l’enthousiasme guerrier », versée au peuple « comme on verse du schnik avant la bataille pour souler les mauvais soldats » – suivant la vigoureuse expression de Tridon – était en passe d’être répudiée dans le monde socialiste. Et c’est encore Tridon qui s’écrie, indigné, pensant aux bandits qui préparent sous son couvert « tous les désastres et toutes les hontes » : « Qu’ils chantent la Marseillaise, nous n’en voulons plus. Elle est passée à l’ennemi. Qu’ils la gardent ! » [5].

Ce geste de mauvaise humeur, qui prolonge l’opposition toute personnelle de L. Festeau – constitue la première rupture ouverte entre l’avant-garde socialiste-révolutionnaire et Rouget de Lisle, car on ne saurait oublier la place importante occupée alors par Tridon dans le Parti blanquiste.

Cette rupture ne fut ni isolée ni sans lendemain comme on pourrait le croire.

Ne dit-on pas que le futur procureur de la Commune, Raoul Rigault, tout fanatique qu’il était de l’histoire de la Révolution française, « faisait peu de cas de la Marseillaise, qu’il trouvait trop patriotique et trop bourgeoise ? » [6]. De son côté, Louise Michel a fait remarquer qu’au 4 septembre 1870, si la foule chantait la Marseillaise, les rouges coupaient l’air de la chanson du Bonhomme avec son refrain vibrant :

Bonhomme, bonhomme,
Aiguise bien ta faux !

La Vierge rouge ajoute, pour justifier cette attitude hostile à la Marseillaise : « L’Empire l’a profanée, nous, les révoltés, nous ne la disons plus [7]. C’est presque mot à mot ce que disait Tridon.

Toutefois, la proclamation de la République et la guerre de Défense nationale entraînèrent comme une réhabilitation de la Marseillaise.

A la proclamation de la Commune, elle fut jouée par les musiques militaires et des milliers de voix la reprirent en chœur. La Commune étant une explosion patriotique aussi bien que sociale et comme un prolongement du siège, on ne s’étonnera pas que la Marseillaise ait fait partie du répertoire des concerts fédérés. Cette vogue valut à nouveau à la Marseillaise une proscription, en grande partie ouverte dans les milieux conservateurs, larvée chez les républicains du lendemain. C’est l’époque où un plumitif versaillais, comme Léonce Dupont, relatant la cérémonie du déboulonnement de la colonne Vendôme, écrit, parlant des communards : « Leurs clairons, leurs tambours, leur Marseillaise » [8]. Cette façon de s’exprimer est des plus significatives. Cependant, à plus d’un signe [9], il apparaît que le public fédérait goûtait mieux la chanson de la Canaille, d’Alexis Bouvier, que l’hymne de Rouget de Lisle. Maxime Vuillaume a très bien noté en un compte rendu tout vibrant encore d’émotion [10], que quand la Bordas mugissait le chant qui l’a rendue célèbre en s’enveloppant d’un drapeau rouge, toute l’assistance était empoignée. Et au refrain c’est du délire quand la foule reprend en chœur :

C’est la canaille
Et bien ! j’en suis !

C’est qu’avec son sûr instinct, l’ancien ouvrier ciseleur Alexis Bouvier allait droit au cœur de tous ces prolétaires et il n’avait pas de mal à traduire leurs aspirations et à exprimer leur révolte, étant de plain-pied avec eux.

Après la Commune

Après la Commune, la Réaction étant au pouvoir, la Marseillaise fut le chant commun aux radicaux et aux socialistes. Mais après le triomphe de la bourgeoisie républicaine, avec les turpitudes de l’opportunisme, avec le vote de la loi Talandier, qui restituait à la Marseillaise son caractère de « chant national », la désaffection pour l’hymne de Rouget de Lisle commença dans les milieux socialistes. Bientôt le nouvel hymne national fut considéré, suivant un jeu de mot, non pas seulement comme « l’hymne de la bourgeoisie dirigeante », mais comme « l’hymne de la bourgeoisie digérante ». Alors, le même phénomène qui s’était produit sous le Second Empire se reproduisit mais en sens contraire.
Du reste, à mesure que se pansaient les blessures de la guerre de 1870, à mesure que renaissait l’esprit révolutionnaire et internationaliste, les militants abandonnaient la Marseillaise . Ils lui préféraient les autres chants populaires de la Révolution.

A cet égard, l’article remarquable, dans lequel Jules Vallès a chanté la « Cocarde Verte » et la « Prise de la Bastille », le 14 juillet 1884, comporte un enseignement. Vallès écrit : « Dansons la Carmagnole, chantons le Ça Irà. Il mit la peste royale en fuite ; son refrain peut, entonné gaillardement, faire reculer la peste aujourd’hui :

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira,
Le choléra à la lanterne !
Et demain, si on a topé les cocardes vertes, à l’assaut :
Vive le son, vive le son,
Vive le son du canon [11]. »

Ce n’est pas par hasard que Vallès ne souffle mot de la Marseillaise.

En vérité, cet hymne ne correspondait plus aux aspirations du monde du travail. Félix Pyat l’avait déjà pressenti : « La Marseillaise de l’avenir, avait-il écrit, sera sans doute le chant de guerre contre ce qui restera d’ennemi à l’homme, le chant du travail dans sa lutte avec les éléments et contre la tyrannie de la matière… » [12].

Chapitres suivants :

Rouget de Lisle et Eugène Pottier

La "Lyre des travailleurs"

"L’Internationale" dotée de musique

Lente expansion de "L’Internationale"

L’essor en France de "L’Internationale"

Lent cheminement de "L’Internationale" sur le plan mondial

L’essor mondial de "L’Internationale" après guerre

Notes :

[1Œuvres diverses, de G. Tridon p. 178.

[2Louise Michel, par Irma Boyer.

[3Félix Bonnaud : Cabet et son œuvre, p. 161.

[4Du principe de l’art et de sa destination sociale, 1863. La Révolte, supplément du n° 46, a reproduit cette citation.

[5Œuvres diverses de G. Tridon, p. 178.

[6Les hommes de la Révolution de 1871 : Raoul Rigault, par Ch. Prolès, p. 30.

[7La Commune, éd. de 1921, p. 68.

[8Souvenirs de Versailles pendant la Commune, p. 174.

[9Louis Bertrand : Souvenirs d’un meneur socialiste, t. I, p. 84.

[10Mes cahiers rouges au temps de la Commune, 2° éd., p. 283.

[11Le Cri du Peuple,n° spécial, 14-15 juillet 1884.

[12Etude sur la Marseillaise. Elle est reproduite en annexe de La Folle d’Ostende (Bibl. Universelle).


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