RAForum
Slogan du site
Descriptif du site
Souvenirs d’un militant [René FURTH]
Article mis en ligne le 4 juin 2007
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
logo imprimer
Enregistrer au format PDF

« On se rend compte difficilement que, entre 1871 et 1918, il s’est passé un demi-siècle. Donc, deux générations sont nées sous l’Empire allemand, dans la culture allemande. »

NÉ EN 1934, René Furth nous rappelle ainsi que les traditions militantes alsaciennes ont été durablement marquées par le syndicalisme réformiste et la socialdémocratie à l’allemande. Il n’oublie pas non plus

« le patronat social qui construisait des cités ouvrières, qui développait une espèce d’esprit social qui intégrait aussi, partiellement, les ouvriers à la vie de l’entreprise, à l’esprit de l’entreprise. La séparation de l’Etat et des Églises n’a pas été bien vécue non plus, les curés ont toujours gardé une influence très forte, les Églises catholique et protestantes étaient bien imbriquées dans la vie quotidienne ».

Il faudra sans doute attendre l’après Deuxième Guerre mondiale pour que des groupes libertaires soient présents en Alsace. (Nous n’avons pas d’information sur la période précédente.)

C’est en 1950, par l’intermédiaire du journal le Libertaire, que René prend connaissance de la Fédération anarchiste, puis prend contact avec un vieil ouvrier anarcho-syndicaliste strasbourgeois qui lui donne à lire d’autres publications libertaires et le met en relations avec des militants de la Fédération anarchiste ibérique (FAI) réfugiés à Strasbourg, qui se retrouvaient dans une brasserie. « Mais, dans le mouvement français, c’était vraiment une période de grande pagaille » : scissions, affrontements, la FA devenue FCL (Fédération communiste libertaire) après une série d’exclusions et de départs, puis reconstituée.

Avec le soutien de Maurice Joyeux, il prend en charge une « revue des revues » dans le Monde Libertaire. Engagé dans le syndicalisme étudiant, il crée en 1953 un Cercle de culture libertaire, devenu par la suite Cercle de culture révolutionnaire « parce que je pensais qu’il fallait un peu élargir ». Époque oblige,

« le climat général, c’était qu’à gauche en milieu universitaire, il n’existait que le Parti communiste, c’était aussi simple que ça [...]. La première réunion du Cercle de culture libertaire, c’est avec un ancien copain de lycée stalinien que je l’ai faite, c’est lui qui l’a gaiement animée ».

Le cercle s’est réuni pendant deux ou trois ans, sur la base d’exposés et de discussions. Côté FA, « plusieurs groupes se sont succédé par la suite, c’étaient essentiellement des étudiants, avec des interférences avec l’ajisme ».

L’ajisme, c’était la théorie et la pratique des AJ, les Auberges de jeunesse.

« Un travail d’éducation populaire se faisait autour de ces AJ. Il y avait plusieurs organisations : l’une catholique, l’autre laïque, et un mouvement indépendant, le MIAJ, moins nombreux, qui était pratiquement anar, et qui avait aussi ses auberges. Je suis allé faire un exposé à Mulhouse sur “ajisme et anarchisme", les gens du groupe n’ont pas adhéré à la FA, mais moi j’ai adhéré aux groupes des AJ et de Mulhouse et de Strasbourg... qui géraient des auberges (... laïques) bien sympathiques dans la montagne. »

Les années 60 à Strasbourg

La singularité politique de l’Alsace et de Strasbourg en particulier va encore se révéler dans les années 60. Le groupe de Strasbourg va s’étoffer après un article écrit par René dans un journal local sur le film "Mourir à Madrid".

« J’étais journaliste et j’avais fait une critique du film de Rossif en lui reprochant de ne pas parler du travail constructif de la Confédération nationale du travail. Deux jours après, un étudiant a débarqué dans mon bureau en disant : ’J’ai lu ce papier, je n’en croyais pas mes yeux.’ Je l’ai revu, j’ai rencontré des copains à lui, ils ont rejoint le noyau anarchiste qui existait encore." »

Intéressés par le bulletin de l’Internationale situationniste que René recevait pour sa « revue des revues », ils ont pris contact avec les membres de l’IS qui formaient un groupe à Strasbourg. Ils ont participé à une de leurs premières actions sur place. Un psychologue social, Abraham Moles, spécialisé dans les questions de communication, qui enseignait à l’université, avait eu le malheur d’écrire à l’IS une lettre qui a beaucoup énervé les situs. Du coup, il a eu droit à un lancer de tomates pendant son premier cours de l’année.

Le coup de Strasbourg

En I966, au moment du renouvellement des responsables de l’AFGES (Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg, section locale de l’UNEF), des copains du groupe anar, avec d’autres qui étaient proches de leurs idées, se sont présentés aux élections. Ils ont été élus. Sans programme précis, mais avec le projet d’une « critique en acte » du syndicalisme étudiant.

En concertation avec les situationnistes, qui allaient pour l’essentiel se charger de la rédaction, ils ont décidé ainsi de publier sur les fonds de l’AFGES une brochure qui devait peu à peu faire des vagues, De la misère en milieu étudiant.

Au moment de la très officielle rentrée universitaire, avec les professeurs en toge, ils ont distribué la brochure. Elle a fait scandale dans le monde de l’université,mais la presse n’en a pas parlé. Pour la remuer, les responsables du syndicat ont organisé une conférence de presse. Avec cette trouvaille de dernière minute qui allait vraiment lancer l’affaire : annoncer la dissolution l’AFGES.

Du coup, d’anciens membres de l’Association ont intenté un procès au bureau fraîchement élu, pour faire mettre sous séquestre la gestion et les locaux. On lui reprochait de vouloir mettre la main sur les caisses du syndicat et de dilapider ses fonds. En plus des frais d’impression en grosse quantité de la brochure, la nouvelle équipe avait versé de l’argent à l’IS pour la participation de Guy Debord à sa rédaction, comme expert et conseiller, mais elle avait aussi envoyé un interminable télégramme aux étudiants japonais (les Zenguraken) qui étaient en révolte violente, en lutte très dure contre leur gouvernement.

Le bureau eut cependant encore le temps de décider la fermeture du Bureau d’aide psychologique universitaire (BAPU) géré par la section locale de la Mutuelle nationale des étudiants, et condamné comme « la réalisation en milieu étudiant du contrôle para-policier d’une psychiatrie répressive ». Lors du procès intenté par les anciens de l’AFGES, son avocat, un certain maître Baumann, poète à ses heures, a lu des extraits de la brochure pour montrer à quelle abomination elle arrivait. « C’était un grand moment, déclamé ainsi dans ce tribunal ce texte avait vraiment de l’allure. » En fin de compte, le bureau a été démis de ses fonctions.

Le cercle culturel Garcia-Lorca

Avec des camarades anarchistes et des réfugiés politiques espagnols, une association Garcia- Lorca avait été créée vers 1965. Elle devait permettre d’ouvrir un local rue du Tonnelet-Rouge.

La création de ce cercle sous forme associative a rencontré des résistances. Nous sommes en Alsace, régie par le droit local sur les associations. Le préfet trouvait que ce n’était pas une association culturelle mais une association politique. Donc, il a mis son veto.

« On a introduit un recours par un avocat qui était le même que celui qui allait défendre les “situs” devant le tribunal. Et, par chance, on a gagné. »

Cette affaire a fait jurisprudence plus tard pour des structures qui se proclamaient associations culturelles et qui étaient considérées comme associations politiques par le préfet.

La Librairie Bazar Coopérative, rue des Veaux

Fin 1969, nous avons créé une section de la SIA à Strasbourg (Solidarité internationale antifasciste). C’est à ce moment là que quelques groupes dont la FA et la SIA ont décidé de participer à la création de la Librairie Bazar Coopérative.

Il y a eu beaucoup d’activités autour de la Libraire. Par exemple, les groupes proches de la Libraire éditèrent un journal de contre-information appelée Ussm’Vollik (issu du peuple) et en marge de cette dernière une crèche sauvage a existé.

Au début des années 70, la section SIA a multiplié les rencontres avec les divers groupes de la région.

« On organisait le soutien aux antifascistes espagnols à travers des manifestations publiques, des projection de films entre autres Mourir à Madrid, et des conférences. »

Activités culturelles

Les libertaires strasbourgeois de l’époque accordaient

« une importance toute particulière à promouvoir la culture libertaire sur Strasbourg en essayant notamment d’éditer des revues de réflexion et des fanzines ».

« C’est ainsi qu’en 71, avec le groupe de la FA, on a fait la tentative d’un cercle de culture libertaire. Ça s’appelait de nouveau comme ça, et les réunions avaient des thèmes. Par exemple, la deuxième réunion, en mars de la même année, portait sur un article paru dans la revue Anarchisme et Non-Violence, intitulé « Pour des partis anarchistes » signé, par un Strasbourgeois. »

De cet intérêt pour la culture et l’histoire libertaire est issue une revue, Vroutsch, qui servit de « couverture » pour sortir un certain nombre d’autres revues du même genre, notamment la Marge et Dissidence. « On a sorti un numéro spécial sur les conseils ouvriers, qui a longtemps été la seule chose en France qui existait sur le sujet. Nous avons édité un numéro sur les cliniques libres, “Free clinics”, un numéro sur la Chine, un numéro sur la psychiatrie, et des numéros de Dissidence, axés particulièrement sur une réflexion sur l’anarchisme. Et donc, autour de Vroutsch, on a fait en 75 une rencontre avec des animateurs d’autres revues, entre autres la Lanterne et avec IRL, « Informations rassemblées à Lyon. »

L’activité militante libertaire s’arrête après la fin de la Librairie Bazar. Elle s’est arrêtée à la fois pour des raisons financières et pour des raisons économiques : le mode de fonctionnement d’une librairie traditionnelle, officielle, est extrêmement cher.

Il fallait beaucoup de mouvements d’argent pour que ça fonctionne. Donc, une fois que la librairie était terminée, toutes les activités ont cessé et le milieu militant libertaire s’est effiloché. Entre la fin des années 1970 et le début des années 1990, l’activité anarchiste sur Strasbourg fut épisodique.

De 1976 à 1979, il a participé à la rédaction de la revue culturelle alsacienne Le Drapier /(11 numéros) publiée par la compagnie théâtrale du même nom.

Depuis l’année 2000 René Fugler est membre du collectif de rédaction de la revue de recherches et d’expressions anarchistes Réfractions.

Œuvres :

* Formes et tendances de l’anarchisme (Ed. du Monde Libertaire, 1967, 97 p. ; rééd. En 2007)
* La question anarchiste, Anarchisme et non-violence, N°31, Décembre 1972
* Ecrits sur Muhsam, Landauer et les conseils ouvriers en Bavière
* Dictionnaire du mouvement ouvrier / René Furth, André Nataf. Paris : Ed. universitaires, 1970.


flèche Sur le web : Source de cet article : Fédération anarchiste, Strasbourg. Supplément spécial Alsace au Monde libertaire (jeudi 13 octobre 2005) N° 1411

Mots-clés associés

Évènements à venir

Pas d’évènements à venir
Haut de page
Réalisé sous SPIP
Habillage ESCAL 4.1.4