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HOLTERMAN, Thom. Anton Constandse : Vers un anarchisme pragmatique
Article mis en ligne le 27 décembre 2007
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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Depuis cent cinquante ans, l’anarchisme se manifeste comme un "mouvement social", comme "tendance humanitaire" visant à mettre en cause la légitimité du pouvoir politique et de l’autorité. [1] Il aspire à une société socialiste sans État. Il n’y est pas arrivé pour autant. Tous les essais aboutissent à un bain de sang : Commune de Paris, Révolution Russe, Guerre civile espagnole…

Quelques années avant que la Seconde Guerre Mondiale n’éclate, le libertaire hollandais, Anton Constandse, avait signalé un certain nombre de causes de l’échec de l’anarchisme comme mouvement. Il remarquait que l’anarchisme ne pouvait pas se réaliser comme concept global, du moins pas pour le moment.

Pressé par les circonstances, il a développé un anarchisme aux ambitions modestes. Sans abandonner les principes fondamentaux de l’anarchisme, il se forme une sorte d’anarchisme « pragmatique », auquel, en Hollande, le nom d’Anton Constandse est associé. Qui est Constandse ?

Anton Constandse : sa vie

Jeune, j’ai connu ses écrits anarchistes, mais sûrement pas tous, et j’ai entendu sa voix typique. Constandse est en effet pour moi un des commentateurs de quelques programmes de radio que j’entendais dans les années avant notre première rencontre. Il est un magicien des mots.… [2] Comme aucune autre personne, il a la capacité d’expliquer tant d’évènements complexes… Je reconnais parfaitement ce que Hans Ramaer a écrit sur cette capacité. Au moment où quelqu’un présente à Constandse un microphone, en lui demandant d’expliquer en une minute et demie pourquoi « les Américains sont au Vietnam », on peut chronométrer : Il répond d’une manière absolue et logique, sans un moment d’hésitation, exploitant le temps qui lui est imparti, soit exactement quatre-vingt-dix secondes.

Déjà, comme jeune homme, il a commencé à écrire des articles et donner des conférences. Il n’y aura que la mort qui l’arrêtera. Depuis sa prime jeunesse, il est actif dans le Sociaal Anarchistische Jongeren organisatie [Organisation des jeunes anarchistes sociaux], avec des revues comme De Vrije Jeugd [La Jeunesse libre] et De Opstand [L’insurrection]. Entre 1922-1928 il est “l’âme” des revues comme Alarm [Alarme], Opstand [Insurrection] et Moker [La Masse]. Comme Rudolf de Jong l’indique : son activité est le mot, écrit et parlé. On a estimé que ce magicien des mots avait donné 2750 conférences…

Après Domela Nieuwenhuis (1846-1919), Constandse est devenu le libertin et anarchiste le plus connu de Hollande. Bien sûr, c’est Arthur Lehning (1899-2000) qui est le plus connu à l’étranger, par son travail immense sur Michel Bakounine. Entre les deux personnalités, il y a d’autres différences, par exemple ils commencent à s’intéresser à l’anarchisme par des voies différentes. Pour les autres, je n’en parlerai pas ici.

Constandse a, d’abord, une formation de l’école normale et après, dans les années vingt du siècle passé, il étudie le français et plus tard aussi l’espagnol. Il termine ses études avec son doctorat en 1951. Tout va de pair avec ses activités anarchistes. Et attention : l’anarchisme semble être central dans sa pensée, mais on doit remarquer, qu’il y a toujours une cohérence avec d’autres terrains, surtout l’athéisme. En plus de cela, il y a aussi ses activités pour le mouvement Libre Pensée, l’humanisme, l’antimilitarisme, le mouvement pour l’insoumission. À la fin des années trente, il est professeur de français pour peu de temps, mais pratiquement il a été toute sa vie “enseignant”, voir le grand nombre de ses écrits et conférences…

Lui-même est influencé par la culture française. Il arrive à l’anarchisme par ces lectures. En 1926 il écrit qu’il arrive à Proudhon, parce qu’il admire son style, en lisant un fragment d’un de ses textes. Constandse a écrit entre autres sur La Boétie, Montaigne, Voltaire, Stendhal. Dans ses articles et autres écrits, on trouve souvent le nom d’E. Armand, ce qui indique qu’il est près de l’anarchisme individualiste. Et l’on ne doit pas oublier l’attention qu’il a portée à Max Stirner…

Bien qu’il se prenne, avec Domela Nieuwenhuis, pour un anarchiste social, il est prêt à soutenir que « la liberté de l’individu est seulement possible, en reconnaissant et en consolidant une société libre ». Étant un anarchiste “inclusif” il est capable de publier, en 1926, Grondslagen van het atheisme [Les fondements de l’athéisme] et en 1938, Grondslagen van het anarchisme [Les fondements de l’anarchisme].

Par le livre sur l’anarchisme en 1938, il prend aussi du “recul” quant à l’anarchisme comme projet intégral à réaliser, déçu qu’il est par l’échec de la guerre civile espagnole. Il est plus occupé à défendre la société contre la barbarie des nazis, si près de la frontière hollandaise. C’est dire s’il n’est pas infidèle à l’athéisme et l’humanisme. Jamais, de toute sa vie !

Dix-huit mois après 1938 la barbarie passe la frontière hollandaise et six mois après Constandse se retrouve dans le camp de concentration de Buchenwald. En octobre 1940, avec cent neuf compagnons, il est arrêté comme otage par l’occupant allemand. Pour les Allemands, tous ces otages sont considérés comme représentants d’une “conception” (par exemple, Constandse pour être “plus à gauche” que le parti socialiste). Quelques-uns des otages sont fusillés en représailles. En septembre 1944 ceux qui restent sont libérés.

Après la guerre, il reste actif sur deux terrains, qui forment les éléments centraux de son anarchisme : la pensée libre et la réforme sexuelle, un sujet qu’il a déjà écrit avant la guerre pour introduire, un des premiers, les idées de Wilhelm Reich sur la libération sexuelle. [3] En même temps, il devient, pour plusieurs années, rédacteur sur l’étranger pour un journal hollandais sérieux (Algemeen Handelsblad). En tant que journaliste, il fait beaucoup de voyages à l’étranger. Et il finit son travail comme correspondant à Bruxelles. En retraite, il continue comme journaliste et commentateur indépendant, en critiquant sévèrement toutes les choses qui lui déplaisent.

Constandse est marié depuis plus d’un demi-siècle avec sa femme Gerda et ils ont un fils.

C’est dans cette dernière phase de sa vie, que je le rencontre personnellement dans la rédaction de De AS. C’est dans le début des années soixante-dix, avec, dans la rédaction, entre autres, également Hans Ramaer et Rudolf de Jong. [4]

Anton Constandse : ses pensées
De sa relation avec l’anarchisme, on a repéré quelques périodes. Dans la première période (1918-1939), il aborde l’anarchisme comme “projet total”. Dans la deuxième période (1945-1965) l’anarchisme est en arrière-plan. Il s’active surtout pour l’association de la libre pensée. Il publie entre autres Geschiedenis van het humanisme in Nedertland [L’histoire de l’humanisme aux Pays-Bas], (Den Haag, 1967).

La dernière période (1965-1985) est la période dans laquelle se synthétisent les périodes passées. Il est de nouveau actif pour l’anarchisme. Ce sont également les années de reconnaissance de ses idées et de ses capacités professionnelles. Comment fait-on un résumé de ses pensées ? Ici, je me concentre sur sa dernière période, parce que c’est la période, que je connais la mieux. Et de plus, c’est la période durant laquelle je le connais personnellement.

Il est le “grand old man” et il a sûrement eu une influence, peut-être pas directement et ouvertement, mais bien sûr inconsciemment sur moi. Nous nous rencontrons chez lui à Haarlem, près d’Amsterdam, pendant les réunions de rédaction. Ces réunions sont toujours très animées, plein de discussions et fonctionnent comme un “réservoir de raisonnement”. Un des fruits de ces activités rédactionnelles, on peut le trouver dans son livre, titré Anarchisme : inspiratie tot vrijheid, Essays, [Anarchisme : de l’inspiration vers la liberté, Essais], (Amsterdam, 1979). Ce livre contient surtout des articles écrits pour De AS entre 1970-1979.

La catégorie d’anarchisme, qu’il a travaillée dans ce livre, est explicitement à qualifier comme “réformiste”. Il la nomme lui-même comme ça, en distinguant trois aspects :

- l’anarcho-syndicalisme, comprenant les associations ouvrières qui s’efforcent d’améliorer le sort des ouvriers dans la trame du capitalisme ;

- la participation temporelle et uniquement dans la municipalité (en Hollande on peut penser à Provo et Kabouter [nain] dans les années soixante et soixante-dix) ;

- autogestion par les ouvriers, dans une entreprise en propriété collective ; des associations productives et consommatrices ; des coopératives ; des formes alternatives de vie commune (des “milieux libres”).

Par quels raisonnements, Constandse est-il arrivé à l’anarchisme “réformiste” ? Dans un article titré De school der anarchie, [L’école de l’anarchie] [5], il argumente qu’on critique toutes les apparitions autoritaires dans la société. Mais, enfin, on est extérieur aux luttes du moment. Et quand on y prend part, on aspire à un compromis opportuniste avec l’État, la bourgeoisie, le “pouvoir”…

En organisant une grève pour l’augmentation des salaires ou une action pour des chômeurs etc., on vise un résultat qui soit “le mal le plus petit”. Si on veut pratiquer ces activités seulement, d’accord, mais à condition qu’elles amènent à se soulever contre l’État, et pour cela on est obligé d’attendre l’avènement d’une génération future… Alors, si l’on veut manifester la résistance nécessaire (parce qu’il est hors de question de ne pas résister !), la conséquence est qu’on va utiliser la théorie anarchiste d’une manière “réformiste”. Et il ajoute que probablement c’est le plus vaste sujet à aborder : rendre efficace les idées libertaires en participant à d’autres mouvements, sans avoir la possibilité pour l’anarchisme d’être un pouvoir autonome politique lui-même.

La signification de l’anarchisme est son attention permanente pour une société, qui doit être multiforme, dans laquelle le pouvoir est dispersé et décentralisé, avec de vastes libertés pour les minorités, et une structure fédérale.

Concernant Constandse, l’anarchisme fournit des mobiles d’inspiration pour l’idée de désobéissance civile (Thoreau). Pourquoi ? Parce qu’il est étroitement lié avec la thèse anarchiste suivante : le citoyen a le droit de révoquer sa servitude à l’État et de provoquer la loi. On a utilisé cette thèse contre le pouvoir colonial (Gandhi) et pour la jouissance des mêmes droits pour des “noirs ” (Martin Luther King). Les buts (écarter le colonialisme et la discrimination de race) sont éthiquement respectables, sociaux, libérateur, source ainsi de contentement. Mais Constandse ajoute : en partant de l’idéal d’un socialisme sans État (“anarchisme”), nous ne pouvons parler seulement que d’une utilisation “réformiste” de la théorie anarchiste. [6]

On trouve aussi cette référence dans les idées, par exemples de Noam Chomsky (« qui marche courageusement sur les traces de Bertrand Russell », disait Constandse), Paul Goodman, Paul Feyerabend, et pour des activités à une production “responsable”. Et en plus, tous les autres thèmes, présents dans ses écrits de la première période, apparaissent dans ses livres, parus dans la dernière période, comme : la critique du militarisme, de la dictature, de la cruauté autoritaire, de l’impérialisme, du colonialisme, l’attention pour les différentes sortes de résistances, l’individualisme et la libre-pensée. On les retrouve tous dans ses livres, par exemple : Anarchisme van de daad, [L’anarchisme par l’action], (Den Haag, 1969) ; Het soevereine ik, Het individualisme van Lao-tse tot Friedrich Nietzsche, [Le moi souverain, L’individualisme de Lao-tseu jusque Friedrich Nietzsche], (Amsterdam, 1983) (essais) et, titre posthume De bron waaruit ik gedronken heb, Herinneringen van een vrijdenker, [La source dans laquelle j’ai bu, Mémoires d’un libertin], (Amsterdam, 1985).

Anarchisme pragmatique
En rencontrant Constandse au début des années soixante-dix, je suis étudiant en droit et de plus je suis militant anarchiste. La combinaison “anarchisme et droit” étonne beaucoup de monde, mais pas Constandse. Il est très curieux de savoir comment je “fabrique” la combinaison. N’étant pas juriste lui-même, il surprend pourtant une fois un de ses adversaires, un juriste, avec un argument juridique dans un débat public sur le thème De gewettigdheid van het dienstweigeren, [La légalité de l’insoumission] en 1927. [7] L’adversaire ne s’attendait pas qu’un anarchiste comme Constandse, se réfère à la philosophie de droit du Hollandais Hugo Krabbe.

Krabbe est professeur de droit constitutionnel et il pense vraiment le contraire de ses collègues universitaires sur l’origine de la souveraineté de l’État. Il la fonde dans le droit. Puis, il fonde le droit dans la conscience de l’homme et pas dans la volonté de l’État. [8] En développant une combinaison “anarchisme et droit”, je me réfère à Hugo Krabbe et également à la juriste et penseuse libertaire Clara Wichmann. [9] Cette femme extraordinairement douée, décédée jeune, est une des membres du Bond van Revolutionair-Socialistische Intellectuelen, [Association des Intellectuels Révolutionnaire Socialistes], une association dont Constandse est aussi membre depuis peu. C’est la pensée juridique de Clara Wichmann, qui m’a beaucoup inspiré.

En indiquant tout cela, je veux signifier que l’idée, de comparer des visions anarchistes à des pensées juridiques d’une manière positive, n’est pas du tout”nouvelle”. C’est ainsi que je définis “anarchisme pragmatique”. Sous ce nom, on trouve les options dont Constandse parle dans son “anarchisme réformiste” et que je prends pour des “constantes”.

Ces constantes, on les retrouve dans un système anti-autoritaire, dans lequel l’individu peut s’épanouir comme personne autonome. Il faut trouver pour cela une “formule” pour réunir l’individualité et la société et ce, avec équilibre si possible… Dans l’anarchisme pragmatique, l’option d’un renoncement de la société d’un seul “coup” (révolution) est abandonnée. Il recommande de commencer, quand cela est possible, à mettre en place des éléments anarchistes potentiels. Cela n’est pas tout `à fait “nouveau” : on connaît les exemples d’anarcho-syndicalisme, des associations de production etc. En même temps, on peut utiliser les constantes pour faire des analyses de la société existant (socio-analyse pour mettre à nu les structures d’oppression) et critiquer les résultats des analyses. Cela mène aussi à la possibilité d’une théorie d’action anarchiste. De plus, j’indique la nécessité d’incorporer une vision positive sur le droit. J’ai fait une allusion à tout cela dans un article et j’en ai rendu tout la mérite à Anton Constandse. [10]

Thom Holterman

Notes :

[1Bien sûr, on peut en dire plus sur l’anarchisme, voir par exemple G. Manfredonia, Anarchisme et changement social, Insurrectionnalisme, Syndicalisme, Educationnisme-réalisateur, Lyon, 2007.

[2Constandse a publié plus qu’une personne <> ne peut lire : plus au moins 40 livres, 70 brochures, 50 essais dans des recueils, 5000 articles… Un site où l’on trouve un choix de titres de publications de Constandse. Voir aussi les archives IISG à Amsterdam.

[3Voir Sexuele politiek en Wilhelm Reich, [Politique sexuelle et Wilhelm Reich], 1938.

[4C’est grâce à eux que je peux fournir tous ces éléments biographiques sur Anton Constandse ; voir : Hans Ramaer, Het individualisme van Anton Constandse, Moerkapelle, 1995, (brochure) ; Rudolf de Jong, Anton Constandse en het Nederlandse anarchisme, dans : De Gids, december 1985, nr-9/10, p. 735-758.

[5Dans : De Gids, 1965, nr. 8, p. 198-202.

[6Voir Anton Constandse, De verschijningsvormen van het anarchisme, [Les formes d’apparition de l’anarchisme], dans : De Gids, 1974, nr. 4, p. 245-257.

[7Constandse en discute dans son article Het elitaire christendom, Van Celsus tot Bolland, [Le christianisme élitiste, De Celsus jusqu’à Bolland], dans : De Gids, 1979, nr-6/7, p. 378-386.

[8Hugo Krabbe (1857-1936). De son temps, il y a aussi d’autres auteurs actifs sur ce terrain, qui fondent l’origine de la souveraineté de l’état contrairement au courant général. On peut nommer pour la France Leon Duguit et pour l’Angleterre Harold Laski. Quelques livres de Hugo Krabbe ont été traduits en allemand et en anglais.

[9Clara Wichmann (1885-1922) prendre une place extraordinaire dans le secteur du droit pénal et comme anarcho-socialiste. Elle est très amie avec de Bart de Ligt (1883-1938). Elle a formulé une théorie de droit pénal du milieu social, qui m’a inspiré : de functionele milieutheorie van het recht [théorie de droit fonctionnel du milieu] (fonctionnel = condition dépendante ; milieu = contexte social ou sociétaire). On le trouve dans De AS, nr. 17 (1975), Misdaad/Straf/Klassejustitie, [Crime/Punition/Justice de classe].
Aujourd’hui, il y a quelques organisations qui portent son nom : Clara Wichmann Instituut pour défendre les intérêts des femmes et Stichting Proefprocessenfonds Clara Wichmann, qui a comme but l’amélioration de la position du droit des femmes ; voir le site : www.clara-wichmann.nl ; Vereniging Vrouw en Recht Clara Wichmann, voir le site : www.vrouwenrecht.nl.

[10Thom Holterman, Naar een pragmatisch anarchisme, [Vers un anarchisme pragmatique], dans : De Gids, 1985, nr-9/10, p. 725-734.


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