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CREAGH, Ronald. "La peine de mort"
Article mis en ligne le 13 février 2008
dernière modification le 15 octobre 2014

par r-c.
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Préface parue en esperanto du livre Mortopuno

Les peuples ont de plus en plus peur. Un filet d’inquiétudes justifiées ou extravagantes est lancé tous les jours par les médias pour captiver les populations : le discours sur la criminalité fait aujourd’hui partie du quotidien. On réclame donc « le juste retour des choses », et parce qu’il n’est pas admis de parler de vengeance chacun se voit comme « victime » – hier, aujourd’hui ou, peut-être, demain. Les cœurs tendres parlent de « pardon », les autres de « justice » et ils estiment que la criminalité se développe quand un pays se montre trop indulgent : « Les malfaiteurs, disent-ils, mèneraient tranquillement une vie infâme ». Ils souhaitent une mise à l’honneur de la stricte discipline des parents et des maîtres, de la sévérité des juges et des punitions, y compris le recours à la peine capitale.
Ces arguments répandus dans certains milieux traditionalistes risquent aujourd’hui de se généraliser. Les dirigeants des sociétés contemporaines, soucieux de rentabilité avant tout, souhaitent de moins en moins se préoccuper de soutien scolaire, de prévention par des éducateurs spécialisés, de centres de rééducation, bref de tout ce qui n’est pas porteur d’avantages économiques : « Rentrez dans notre système, sinon vous n’existez plus. »
Cette insensibilité aux personnes est en elle-même criminogène. Dans un voisinage où tout le monde s’intéresse à tout le monde, où l’on aperçoit tout de suite l’élément insolite, l’invisibilité du malfaiteur ne dure guère. Mais si vous sacrifiez aux intérêts d’une minorité les biens collectifs d’une société attentive à ses membres, vous verrez des contextes sociaux nocifs se développer sous le regard de journalistes en extase béate : inégalité sociale révoltante [1], impunité des multinationales et des grands décideurs, paradis fiscaux, sans parler de l’urbanisation délirante dont on sait qu’elle multiplie les drames humains. La télévision, l’automobile, l’immobilier, les grandes surfaces commerciales, toutes ces sources de gains, nous arrachent aux échanges avec des personnes en chair et en os pour nous encastrer dans un univers de photos, d’embouteillages, d’ascenseurs et de files d’attente à la caisse.
Il ne faut donc pas être surpris si la folle poursuite de fortunes toujours plus impressionnantes s’accompagne d’une intolérance accrue à l’égard de ceux qui, pour des raisons diverses, se sont livrés à des égarements délictueux. Les monomaniaques du rendement manifestent une étroitesse d’esprit proche du fanatisme pour la défense des égoïsmes collectifs. Quand on échafaude une doctrine selon laquelle l’humanité se divise en gens fréquentables et en individus « improductifs », on amoncelle les arguments préliminaires à toutes les guerres de basse et de haute intensité. La défense des intérêts purement corporatifs rivalise avec la cupidité des barons de la finance. Clientélismes et tribalismes mafieux ne peuvent que se développer avec l’appauvrissement des ressources de la planète.
Du point de vue exclusif de l’économie, il semblerait moins coûteux de tuer un criminel que de payer des éducateurs de rue. On imagine aussi que la crainte d’un tel châtiment en fait un remède miracle pour dissuader les scélérats. Ces arguments sont faux car les faits contredisent cette belle assurance. La peine capitale n’est pas la seule solution pratique ni même la moins chère, comme on peut le voir aux Etats-Unis. La crainte de cette condamnation ne diminue pas la criminalité parce que la délinquance relève d’un contexte tout différent. L’esclave d’une passion mauvaise ne pense qu’à éviter d’être capturé. Il imagine le danger comme un jeu de loterie : il achète une carte parce qu’il espère gagner.
. La société dispose de mille châtiments possibles et de mille moyens pour empêcher un malfaiteur de recommencer. Elle peut soigner ou se protéger des fous. Elle peut isoler l’homme dangereux ou, mieux encore, comme le suggérait Elisée Reclus, lui proposer "la réhabilitation par l’héroïsme." En effet, sous son masque d’impertinence, le criminel n’a souvent aucune estime pour lui-même et il se sent déprécié par la société. Il a besoin de se démontrer sa valeur.
L’exécution d’un coupable est un aveu d’échec social. Celle d’un innocent, qui se réalise plus souvent qu’on ne le dit, est un acte irrémédiable. Les réhabilitations posthumes sont coûteuses et elles ne ramènent jamais la victime à la vie ni aux êtres qui l’aimaient. C’est ainsi que la fête du travail le 1er mai évoque la pendaison d’ouvriers accusés pour l’explosion d’une bombe à Chicago en 1886 et condamnés bien qu’innocents à cause de leurs idées. L’exécution inique à Boston de Sacco et Vanzetti, en 1927, entraîna quelques-uns des meilleurs écrivains américains à quitter leur pays et fut sans doute à l’origine du sentiment anti-américain en Europe.
On peut également souligner que les décisions du juge et de la justice d’un pays ne sont pas plus objectives que celles d’un individu : elles sont seulement plus argumentées. On se force à croire que les jurés seront objectifs, alors que, comme nous, ils ont aussi leurs préjugés conscients et inconscients. Pire, les crimes punissables par la peine de mort sont variables selon les époques et les pays. En France, on se montrait plus indulgent pour le meurtre d’une épouse infidèle que pour l’assassinat d’un inconnu. Ici c’est pour tentative d’assassinat [2], là pour espionnage, ailleurs pour évasion fiscale ou encore pour homosexualité.
Au demeurant, tous les arguments du monde ne convaincront jamais un partisan de la peine capitale, parce qu’il adopte, comme chacun de nous, une position passionnelle. Pourquoi ?
De tous les prédateurs, l’homme est assurément le plus dangereux. En cinquante mille ans, il a exterminé tous les grands animaux vivant en Australie. Le génocide de certaines tribus indiennes d’Amérique du nord comme celui des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale s’inscrit dans une longue liste qui se poursuit jusqu’à nos jours et remonte peut-être aux origines de l’espèce humaine. Les guerres, ces grands massacres de l’histoire, sont considérées comme "normales" et ceux qui les suscitent demeurent impunis. On désigne au contraire comme "grands conquérants" les Genghis Khan, Alexandre le Grand ou Napoléon. Ceux qui, de nos jours, proclament des guerres, ceux qui ont organisé le bombardement systématique des civils dans les villes allemandes ou encore à Nagasaki n’ont jamais été condamnés malgré la violation des lois internationales. Au nom de "la guerre", "la justice", "la purification ethnique", ou même de la "démocratie", les massacres continuent et il y a toujours des voix pour réclamer plus de morts.
Sans doute, il suffit qu’un chef d’Etat ou un gouvernement décrète qu’un tel est l’ennemi, que tel acte - l’avortement, l’homosexualité, l’adultère, l’assassinat ou le viol - est sanctionné par la peine de mort pour qu’aussitôt la population se rallie, de même qu’elle accepte que ce même chef d’Etat ou de gouvernement ait le droit d’accorder son pardon. Ainsi la peine capitale dépend-elle d’un principe soudain devenu indiscutable, universel et bureaucratique.
Les populations en général sont même souvent plus féroces que leurs gouvernants, plus favorables au recours à la peine capitale. Elles n’hésitent pas, si le travail est rémunérateur, à s’engager dans la fabrication d’armes de mort. Elles ne s’insurgent guère contre la destruction organisée de la planète, qui menace la vie des générations futures.
Ainsi l’homme et la femme manquent d’humanité, et ceux qui luttent pour la non violence ne sont qu’une minorité. La plus grande partie des individus n’accorde aucune valeur à la vie des gens qu’elle ne connaît pas. A force de pratiquer la loi du talion, "oeil pour oeil, dent pour dent", on finit par devenir tous aveugles. Vouloir la mort de l’autre, c’est découvrir qu’on a, comme lui, la même pulsion de tuer. Si l’autodéfense est toujours légitime, la vengeance est toujours une illusion. L’exécution légale d’un assassin ne ressuscite pas sa victime ni ne console les survivants.
C’est notre honneur de ne pas hurler avec les loups, de rejoindre les rangs de tous ces éclaireurs qui, hier comme aujourd’hui et comme demain, défendent et défendront l’humanité contre l’horreur de ses pulsions meurtrières.
Ronald Creagh

Notes :

[1Aux Etats- Unis, la peine de mort touche d’une façon disproportionnée les membres les plus vulnérables de la société, autrement dit les pauvres et les minorités raciales ou ethniques. Parmi ces minorités, les Noirs restent surreprésentés dans le couloir de la mort. En 2004, quarante-deux pour cent des condamnés sont Noirs, alors qu’ils ne constituent que treize pour cent de la population des Etats-Unis.
La sœur d’un condamné témoigne : « La Cour du tribunal était installée comme pour un lynchage, l’assistance divisée par races, la famille de l’accusé (tous Noirs) à droite et la famille de la victime (tous Blancs) à gauche. » Martina Correia, in Amnesty International <http://www.amnesty.ch/fr/youth/actu...>

[2En 1892, par exemple Jens Nielsen fut condamné au Danemark pour avoir tenté d’assassiner son gardien de prison.

P.S. :

http://www.satesperanto.org/eldonkooperativo/spip.php?article23


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