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REYNAUD PALIGOT, Carole. "À propos de la politisation des avant-gardes artistiques et littéraires"
Article mis en ligne le 26 janvier 2009
dernière modification le 24 avril 2015

par r-c.
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Un certain nombre de mouvements littéraires ont tenté d’unir révolution esthétique et révolution politique, cherchant ainsi à transformer radicale­ment, et conjointement, l’art et le monde réel. Pourtant, ce double projet a pris une signification sensiblement différente d’une avant-garde à l’autre. Afin d’analyser les différentes modalités qu’a pu prendre ce projet, il apparaît nécessaire de s’interroger sur le rapport qu’entretiennent révolution esthéti­que et révolution politique. Dans quelle mesure les nouvelles conceptions esthétiques des avant-gardes conditionnent-elles, ou non, la volonté d’œuvrer pour une transformation radicale de la société et, du même coup, l’adhésion à un mouvement révolutionnaire ? L’étude du lien entre ces deux projets au sein des différentes avant-gardes de la fin du XIXe et du XXe siècle peut permettre de mettre en lumière toute l’originalité de la dé­marche surréaliste.

À la fin du XIXe siècle, le mouvement symboliste, peut apparaître comme une avant-garde littéraire qui se politise en rejoignant une avant-garde politique. Effectivement, un certain nombre de symbolistes, Laurent Tailhade, Paul Adam, Adolphe Retté ou encore Viélé Griffin, ont soutenu et parfois même participé au mouvement anarchiste [1]. Laurent Tailhade illustre cet engagement des symbolistes en faveur de l’idéal libertaire. Tailhade s’enthousiasma pour les attentats anarchistes des années 1893-1894. Il colla­bora au Libertaire, prit part à des réunions publiques et n’hésita pas à affron­ter les nationalistes en duel (il sortit estropié d’une « rencontre » avec Barrès). En 1901, un article paru dans Le Libertaire, qui appelait à l’assassinat du tsar Nicolas II en visite en France, lui valut une condamnation à un an de prison et à mille francs d’amende. Pourtant, après un quinze années de par­ticipation et de soutien aux activités anarchistes, en 1905, il renie ses idées libertaires et rejoint les milieux nationalistes. À l’image de celui de Tailhade, l’engagement des symbolistes a été superficiel et éphémère : après avoir, pendant quelques années, mis leur plume au service de l’anarchisme, les symbolistes se sont orientés vers des positions nettement conservatrices. De plus, cet engagement ne s’est pas voulu collectif, mais n’a concerné que cer­tains d’entre eux. L’explication du caractère superficiel de leur engagement révolutionnaire est à chercher dans la conception même de leur révolution esthétique. Si l’adoption du « vers libre » entraîne une véritable révolution esthétique, cette révolution se limite exclusivement au domaine esthétique. Elle n’entraîne pas un bouleversement de leur vision du monde, elle n’est pas porteuse d’une dimension politique. Leur révolte demeure avant tout littéraire, n’entraînant pas une révolte politique leur permettant de s’identifier durablement à un mouvement politique révolutionnaire. Ainsi, le symbolisme s’apparente à l’avant-garde formelle qui se limite à l’invention de procédés originaux au sein du domaine artistique et littéraire. Le mouvement n’est pas porteur d’un changement total de la vision du monde, mais seule­ment de la vision poétique.

En 1970, Philippe Sollers, animateur de la revue Tel Quel écrit : « On ne peut faire une révolution économique et sociale sans faire en même temps, et à un niveau différent, une révolution symbolique [2] ». Dans le projet de cette avant-garde, révolution esthétique et révolution politique semblent à nouveau liées. Aux incertitudes esthétiques des trois premières années de la revue succède, à partir de 1963, un projet esthétique propre, nommé « textualisme » ou « écriture textuelle [3] ». Lors de sa création, en 1960, la re­vue proclame haut et fort son apolitisme et entend se démarquer de l’engagement sartrien. Mais cinq ans plus tard, la revue se politise et amorce son rapprochement avec le Parti communiste [4]. Dès lors, les animateurs de la revue s’efforcent d’introduire une dimension politique à leur projet esthéti­que. Tel Quel entend être aussi subversif dans le domaine littéraire que la théorie marxiste l’a été dans le domaine de l’économie. Ainsi, dans le champ littéraire, l’action de la revue se présente comme l’équivalent de la critique marxiste de l’économie capitaliste. Tel Quel s’engage dans une démonstration théorique acrobatique visant à rendre ses conceptions littéraires compatibles avec le marxisme. L’« écriture textuelle » est alors présentée comme une forme de « matérialisme sémantique » et les animateurs de la revue tentent de démontrer que le rapport entre infrastructures et superstructures existe dans le champ du langage [5]. Lorsqu’en 1971 la revue s’éloigne définitivement du parti communiste pour se rallier à la révolution maoïste, ses conceptions littéraires évoluent pour être plus conformes à la nouvelle orientation politi­que. S’ouvre alors l’ère du « maoïsme textuel », illustrée par la publication de nouveaux textes en accord avec la pensée maotsetoung [6]. Une dizaine d’années plus tard, alors que Tel Quel s’éloigne définitivement du mouve­ment révolutionnaire, l’ambition de lier révolution esthétique et révolution politique est finalement abandonnée. En 1981, Sollers déclare :

Notes :

[1Cf. Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France : Des origines à 1914, Maspéro, 1983, t. I, 485 p., Thierry Maricourt, Histoire de la littérature libertaire en France, Albin Michel, 1990, 491 p. ; M. Monférier, « symbolisme et anarchie », Revue d’histoire littéraire de la France, n° 65, avril-juin 1965, pp. 233-238 ; Christophe Charle, Naissance des intellectuels : 1880-1890, Minuit, 1990, 272 p. ; Carole Reynaud Paligot, Les Temps Nouveaux 1895-1914. Un hebdomadaire anarchiste au tournant du siècle, Mauléon, Acratie, 1993, 123 p. ; Cf. l’introduction de Jean-Pierre Rioux à la réédition du Joujou patriotique de Remy de Gourmont, J.-J. Pauvert, 1967, 128 p.

[2Philippe Sollers, « Réponses », Tel Quel, n° 43, 1970, p. 73.

[3Cf. Philippe Forest, Histoire de Tel Quel 1960-1982, Seuil, 1995, 645 p., p. 215. Louis Pinto, « Tel Quel. Au sujet des intellectuels de parodie », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 89, septembre 1991, pp. 66-77

[4Cf. François Hourmant, Le Désenchantement des clercs. Figures de l’intellectuel dans l’après-Mai 68, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1997, 260 p. et « Les volte-face politiques de Tel Quel 1968-1978 », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 51, juillet-septembre 1996, pp. 112-128.

[5Ph. Forest, ibid., pp. 315-316.

[6Ibid., pp. 379-484.


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