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MINTZ, Frank.- "Abad de Santillán ou l’anarchisme entre doute et méthode"
Article mis en ligne le 21 avril 2010
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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UNE lecture attentive des principaux textes théoriques de Santillán révèle, à l’évidence, une conception
vivante et contrastée de l’anarchisme, souvent faite de ruptures et parsemée de contradictions. C’est à
ce cheminement intellectuel en constante évolution, fondé sur une sorte de doute méthodique, que nous nous
intéresserons ici.

ELOGE DU « FINALISME » REVOLUTIONNAIRE

Durant les années 1920, l’anarchisme de Santillán s’incarne dans la Fédération ouvrière de la région argentine
(FORA Ve congrès), où il milite et dont il dirige le quotidien, La Protesta. Sa méfiance du syndicalisme
révolutionnaire – dont il critique le « neutralisme » – et de l’anarcho-syndicalisme – dont il conteste la
prétention à « régir toute la vie sociale » – colle parfaitement au « finalisme » révolutionnaire « foriste », qui
n’attribue au syndicalisme qu’un rôle défensif et prône sa disparition avec l’abolition de la société de classe
et l’instauration du « communisme anarchiste » [1]. Le « forisme », pour Santillán, c’est l’anarchisme même. Il
en a une interprétation strictement anti-autoritaire, fort éloignée, par exemple, de l’anarchisme d’un Malatesta,
dont il désapprouve la conception programmatique. Pour lui, aucun programme anarchiste ne devrait excéder
un point unique : la conquête de la liberté. Exposé dans La Protesta, son point de vue est limpide :
« La révolution sociale n’a aucun programme à réaliser, elle doit faire émerger des masses travailleuses les
aspirations réprimées par des siècles d’esclavage et d’ignorance. » Aucun choix tactique, donc, n’est retenu ;
aucune préparation technique n’est nécessaire pour faire la révolution : « C’est la vie même qui organisera
l’économie du futur ; les hommes ne se laissent mourir de faim que lorsque s’exerce le principe d’autorité ;
quand la liberté est là, quand la vie peut réclamer ses droits, ils ne tardent pas à trouver eux-mêmes des solutions
à tous leurs problèmes. » L’Ukraine libertaire demeure, pour le Santillán de La Protesta, la seule leçon
de choses à retenir. Que Makhno et ses camarades se soient beaucoup préoccupés de tactique n’entame en
rien son penchant pour le spontanéisme. Sous son impulsion, et celle de son ami López Arango, le « forisme
 », jusqu’alors limité à l’Argentine, va acquérir une certaine notoriété en Espagne. Porté au rang de
modèle supérieur [2] dans un livre cosigné par Santillán et López Arango et édité à Barcelone en 1925 – El
anarquismo en el movimiento obrero –, le « finalisme » révolutionnaire se pose en alternative à l’anarchosyndicalisme
de type « cénétiste » accusé de tous les maux , et principalement de faiblesse théorique et de
fonctionnarisme.

Dès cette époque, cependant, Santillán semble hésiter, se chercher. Il peut, par exemple, dans le même
temps, louer le « forisme » et prévoir pour les années à venir un amoindrissement de son influence – que
l’histoire confirmera. Il peut aussi s’en prendre au réformisme de la CNT espagnole, principalement représenté
par Pestaña et par Peiró, tout en reconnaissant que, hors les périodes de changement révolutionnaire,
l’anarchisme ne peut pas faire fi des circonstances et doit s’organiser en conséquence. Il peut encore souligner
que la révolte ne naît pas de la propagande, mais de l’exploitation, tout en se faisant inlassable propagandiste
de l’anarchisme. Il peut, enfin, se moquer des économistes – « soporifiques », précise-t-il – tout en
étudiant de très près leurs thèses. Contradictoire, la pensée de Santillán épouse les convulsions d’une époque
où le capitalisme industriel entre en crise et où la révolution, écrit-il en 1929, ne relève désormais ni de la

Notes :

[1Pour une approche synthétique de la question, lire « La FORA. Le “ finalisme ” révolutionnaire », d’Eduardo Colombo, dans
De l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, Editions CNT-RP - Nautilus, Paris, 2001.

[2Sans retenir cette qualification, il ne fait pas de doute que, sur certains points, la FORA marqua sa différence. Dans l’analyse
qu’elle porta, par exemple, sur le fait colonial, comme en témoigne un article du supplément de La Protesta, daté du 3 août 1925, où
Santillán écrit à propos du Maroc espagnol : « Hormis en 1909, il est triste de constater que le mouvement ouvrier espagnol ne s’est
jamais opposé sérieusement aux crimes de l’Etat espagnol au Maroc, ce qui signifie qu’il n’a pas compris le caractère réactionnaire et
militariste de la guerre du Rif et qu’il n’a ressenti aucun sentiment de solidarité envers la population marocaine massacrée par les
troupes espagnoles. » Dommage que Santillán n’ait pas fait preuve, plus tard, de la même sagacité.


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