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MOORCOCK, Michael John "Sections d’assaut de vaisseau intergalactique"
Extrait de "Général Opium", Cienfuegos Press Anarchist Review 1978. Traduction et notes de Ronald Creagh
Article mis en ligne le 24 novembre 2010
dernière modification le 26 avril 2015

par r-c.
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Michael Moorcock, à la demande d’un camarade anarchiste, Stuart Christie, présente ici ses vues sur la science-fiction. Ce réquisitoire peut paraître très sévère : écrivain, il repère le texte mal écrit, la trame trop faible, et aussi les procédés qui permettent, malgré tout, de séduire le lecteur.

Mais le réquisitoire est surtout politique. Assurément, il faut voir que ce texte a été écrit en pleine période de guerre froide et après les guerres de la France puis des Etats-Unis contre le Vietnam (1959-1975). N’est-ce pas d’ailleurs dans ce contexte qu’il faut lire tel ou tel épisode militaire dans un récit de SF ?

La critique de Moorcock s’adresse surtout aux militants dits "de gauche", anarchistes inclus, qui célèbrent ces livres comme autant d’oeuvres révolutionnaires. Son analyse perspicace réclame toute l’attention du lecteur. Elle dévoile le scénario insidieux, conventionnel et récupérateur de ces écrits réactionnaires, mais révèle aussi les mécanismes de leur charme subtil. Comme beaucoup d’écrivains conservateurs, ces auteurs jouent sur l’équivoque, le double sens : le discours anodin masque la dénonciation sans humour de tout mouvement social. L’ensemble du genre apparaît alors comme une vaste entreprise destinée à justifier l’ordre établi et à convaincre le lecteur de ses beautés.

Au terme de ce texte, l’auteur propose des auteurs plus intéressants, selon lui. Il indique ses préférences, signale des écrits dignes d’attention et suggère de nouvelles pistes pour une SF vraiment émancipatrice.

Fidèle à lui-même, Moorcock le non conformiste n’écrit pas de SF engagée dans un sens ou un autre : c’est au lecteur de se débrouiller en adulte pour tirer ses propres conclusions.

Même si vous n’êtes pas un fan du genre, ne manquez pas la lecture de ce texte : il ne vous laissera pas indifférent.

Ronald Creagh

Il y a encore des choses qui, chaque fois que j’en fais l’expérience, suscitent en moi un sentiment naïf d’étonnement scandalisé : un office religieux dans lequel on accomplit les rites superstitieux du Haut Moyen-Age sans que les participants n’aient aucun sens de leur incongruité ; un gras bureaucrate soviétique pontifiant sur la décadence bourgeoise ; un progressiste chantant les louanges de Robert Heinlein. Si j’étais assis dans un métro et que tous les gens en face de moi lisaient Mein Kampf avec une joie et un acquiescement évident, cela ne me dérangerait pas davantage que s’ils étaient en train de feuilleter Heinlein, Tolkien ou Richard Adams. Toute cette littérature de fiction hypothétique me paraît avoir énormément de points communs. Depuis ses débuts, la fiction utopienne a, sous une forme ou une autre, été majoritairement réactionnaire (elle a aussi été majoritairement ennuyeuse). Le plus grand nombre de ces écrits annonce au monde la "décadence" de nos contemporains et les alternatives habituellement autoritaires et de grande ampleur, pour ne pas dire balourdes. Un coup d’oeil sur les livres vendus aux clients de Cienfuegos [1] montre la même vieille liste de Lovecraft et Rand, Heinlein et Niven, adorés par beaucoup de gens qui seraient pourtant horrifiés si on les accusait d’être abonnés au Daily Telegraph [2] ou d’appartenir au Monday Club [3] ; et pourtant ils lisent en donnant tous les signes de satisfaction des écrivains dont la vision présenterait les éditoriaux du Daily Telegraph comme des écrits de Bakounine et ferait ressembler les membres du Monday Club à des porte-parole de la Commune de Paris.

Je me souviens d’avoir lu, il y a quelques années, un article de John Pilgrim dans Anarchy [4] ; il prétendait que Robert Heinlein était un écrivain gauchiste révolutionnaire. Des années après, à la suite de cet article, je n’ai pu me résoudre à acheter un autre numéro du journal. J’avais été troublé, dans le passé, en entendant des communistes purs et durs présenter des points de vue plutôt en contradiction avec leurs prétentions antiautoritaires, mais je ne m’attendais jamais à entendre la même chose de la part d’anarchistes. Mon expérience des fans de la science fiction, lors des conventions qui se tiennent annuellement dans un certain nombre de pays (surtout aux Etats-Unis et en Angleterre), m’avaient enseigné que ceux qui y participaient étaient réactionnaires (ils prétendaient être "apolitiques" mais ils étaient cependant toujours heureux de voter pour les Conservateurs ou de croire que "il y a du vrai" dans ce que dit Colin Jordan [5]. J’ai toujours assumé que, pour une raison ou une autre, ces gens étaient une exception au sein des mordus de la SF. Puis apparurent les journaux underground et je sympathisai avec la plupart de leurs positions ; mais une fois de plus je vis les vieux arguments avancés : Tolkien, C. S. Lewis, Frank Herbert, Isaac Asimov et les autres, bourgeois réactionnaires sans exception, apologistes chrétiens, crypto-staliniens, étaient célébrés dans IT, Frendz, Oz, et partout ailleurs, par des gens dont je croyais partager les idéaux politiques. Je commençais à écrire sur ce que je pensais être l’autoritarisme implicite de ces auteurs et le plus souvent je me suis trouvé accusé d’être réactionnaire, élitiste ou, au mieux, un rabat-joie qui ne pouvait pas aimer la bonne SF pour elle-même. Mais me voici de nouveau, à la demande de Stuart Christie, pour présenter les arguments que j’ai avancé déjà plus d’une fois.

Durant les années soixante, en commun avec d’autres journaux, nos New Worlds [6] croyaient en la révolution. Nous mettions l’accent sur la fiction, les arts et les sciences, parce que c’était ce que nous aimions le plus. Nous attaquions et nous étions attaqués à notre tour selon des rituels bien répétitifs. Smiths [7] refusait de continuer à distribuer la revue si nous n’atténuions pas nos propos. Nous nous opposâmes. Ils dirent que nous étions obscènes, blasphématoires, nihilistes, etc. Le Daily Express nous attaqua. Un Tory posa une question à notre sujet à la Chambre des Communes – pourquoi l’argent public (une petite subvention du Conseil pour la Création artistique) était-il dépensé pour une telle cochonnerie ? Je ne relate pas ceci seulement pour montrer ce que nous étions préparés à faire pour maintenir notre point de vue (nous fûmes finalement balayés par Smiths et Menzies) mais pour souligner que nous étions le seul magazine de SF à poursuivre ce qu’on peut appeler une approche décidément radicale - et les mordus de la SF furent les premiers à nous attaquer avec une véritable véhémence. Notre principal feuilleton, publié au comble de nos ennuis, était nommé "Bug Jack Barron" écrit par Norman Spinrad, qui avait pris une part active dans la politique radicale aux Etats-Unis et utilisait son histoire pour mettre en évidence les abus de la démocratie et des médias américains. Plus tard il se mit à écrire une épopée satirique de sabre et de sorcellerie, The Iron Dream - Le Rêve de Fer, destiné à mettre en évidence les éléments fascistes inhérents à cette forme. Il se trouve que l’auteur de cette nouvelle existait, pour ainsi dire, dans une histoire alternative à la nôtre. Son nom était Adolf Hitler. Le livre avait pour but de mettre en évidence le nombre d’auteurs de SF qui, en un sens, étaient des "Hitlers malchanceux".

Beaucoup d’Américains en vinrent à utiliser NW parce qu’ils ne pouvaient pas être publiés aux Etats-Unis. Thomas M. Disch, John Sladek, Harvey Jacobs, Harlan Ellison et d’autres publièrent leurs meilleures oeuvres, et parfois les plus controversées, dans NW ; et les fans de Heinlein de fait nous attaquèrent pour "destruction" de la science fiction. Ce genre pouvait consister en un refus d’affronter la réalité, mais il se maifestait comme une "littérature des idées," et nous soutenions qu’il n’était pas cela, à moins que "The Green Berets" [8] ne soit un film profondément philosophique.

Autre exemple : en 1967, Judith Merril, une des membres fondatrices de The Science Fiction Writers of America [9], ancienne trotskyste devenue libertaire, proposa que cette organisation achète un espace publicitaire dans les magazines de SF pour condamner la guerre du Vietnam. J’étais là quand cela fut proposé. Un bon nombre de membres acceptèrent avec empressement, y compris des membres anglais tels que moi-même : John Brunner, Brian Aldiss, Robert Silverberg et Harry Harrison étaient motivés, comme l’étaient Harlan Ellison, James Blish et, pour être juste, Frank Herbert et Larry Niven. Mais un nombre tout aussi grand de membres fut indigné par cette idée, déclarant que l’association "ne devait pas se mêler de politique". D’accord, dit Merril, mais disons alors "Les membres suivants de la SFWA condamnent l’engagement américain dans la guerre du Vietnam etc." Finalement, les revues de SF comportèrent deux pubs : l’une contre la guerre et l’autre en soutien de l’engagement américain. Parmi ceux qui manifestaient ce soutien il y avait Poul Anderson, Robert Heinlein, Ann MacCaffrey, Daniel F. Galouye, Keith Laumer et autant d’autres écrivains connus de SF qu’il y en avait contre la guerre. Ce qui est intéressant c’est qu’à l’époque beaucoup d’écrivains en faveur de l’engagement américain étaient (et en général le sont encore) parmi les plus populaires écrivains de SF du monde anglo-saxon, sans parler du Japon, de l’Union soviétique, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne, où un grand nombre de lecteurs de SF se pensaient comme étant des radicaux. Un ou deux de ces écrivains (britannique aussi bien qu’américain) sont de mes amis très chers ; ils sont des gens personnellement aimables, courageux et d’une très grande intégrité, mais leurs déclarations politiques (si ce n’est leurs actions) sont écoeurantes !

La plupart des gens doivent être jugés par leurs actes plutôt que par leurs remarques, qui souvent les contredisent. Les écrivains, quand ils écrivent, ne peuvent être jugés que par la substance de leur oeuvre. La majorité des écrivains de SF les plus populaires au sein des militants progressistes sont dans l’ensemble des crypto-fascistes sans exception ! Il y a Lovecraft, le raciste misogyne ; il ya Heinlein, le militariste autoritaire ; il y a Ayn Rand, l’opposante fanatique du syndicalisme et de la gauche qui, comme beaucoup de réactionnaires avant elle, voient les problèmes du monde comme résultant de l’échec des capitalistes à assumer les responsabilités d’une "bonne direction" ; il y a Tolkien et ce groupe d’auteurs de fiction, chrétiens des classes moyennes qui chantent perpétuellement les louanges des vertus bourgeoises et pour qui les méchants sont des agitateurs ouvriers à peine déguisés ; la crainte de la Populace s’infiltre dans ces romans ruraux. Pour tous ceux-là et d’autres, la classe ouvrière est la bête stupide qu’il faut contrôler, car sinon elle détruira le monde (c’est-à-dire la sécurité bourgeoise). La solution est toujours dans le "leadership", "la décence", le paternalisme (Heinlein insiste particulièrement sur ce point) et les valeurs chrétiennes...

Qu’est-ce que tout cela peut avoir de commun avec des esprits avancés de tout bord ? La réponse simple est, peut-être, le romantisme. La ligne de séparation entre le romantisme de droite (insignes et mythes nazis, etc.) et le romantisme de gauche (cavalerie en insurrection, etc.) n’est pas toujours facile à déterminer. Une image troublante est une image troublante, et elle peut être utilisée pour toutes sortes d’émotions ataviques ou infantiles que nous avons. La fiction d’évasion ou de "genre" convoque ces émotions. Il n’y a aucun mal à s’échapper de temps en temps, mais il peut être dangereux de confondre une fiction simplifiée avec la réalité et cela, bien sûr, c’est ce que fait la propagande.

L’image du brigand comme héros, – l’opprimé rebelle – devient si fréquemment le tyran politique ; et nous sommes perpétuellement surpris ! De tels personnages font appel à notre moi infantile,– ce qui fait qu’ils sont dangereux dans la vie réelle et qu’ils sont habituellement immatures, sans auto-discipline ; ils ne survivent fréquemment que grâce à leur "charme". La fiction leur permet de rester perpétuellement charmeurs, comme Zorro ou Robin des Bois. En réalité, ils deviennent revêches, puérils, ils s’appuient sur un mélange de menaces et d’apitoiements sur eux-mêmes, comme n’importe quel bébé. Ils deviennet trop souvent les figures révolutionnaires sur lesquelles nous mettons nos espoirs, pour lesquelles quelquefois nous engageons nos vies, et que parfois nous essayons d’être ; parce que nous ne réussissons pas à distinguer le fait et la fiction. En réalité ce sont trop souvent les petits hommes fanatiques avec des visages et des postures de commis névrosés qui parviennent au pouvoir tandis que les héros charismatiques, quand ils ont de la chance, meurent glorieusement, nous laissant découvrir que pendant que nous les suivions, que nous les imitions, un nouveau tsar manoeuvrait pour se mettre en position de pouvoir, et la Terreur revenait de plus belle pendant que nous usions toutes nos énergies à vivre un mensonge romantique. Les héros nous trahissent. En les ayant, dans la vie réelle, nous nous trahissons nous-mêmes. Les héros de Heinlein et d’Ayn Rand sont éternellement compétents, ils ont éternellement raison : ils sont les oracles et les protecteurs, les parents magiques (aussi longtemps que nous obéissons à leurs lois). Ils sont prêts à prendre les responsabilités que nous préférons ne pas assumer. Ils sont les "meneurs". Le héros traditionnel de la SF l’est sur grande échelle, mais quand il se pose dans l’imaginaire comme étant une idée, il devient complètement pernicieux. Dans le cas le plus spectaculaire nous avons Charlie Manson [10], et la Scientologie (inventée par l’auteur de SF Ron Hubbard et d’un système autoritaire qui rivalise celui de la papauté). Y prendre plaisir est une chose. Déclarer que c’est "radical" en est une autre. Le genre manque plutôt d’imagination et c’est habituellement mal écrit ; les caractères sont des codes ; la propagande est simpliste et conservatrice,- c’est le bel opium à l’ancienne qui peut être conçu spécifiquement pour traiter avec le révolutionnaire potentiel.

Chez un écrivain comme Lovecraft, la terreur du sexe se combine souvent (ou est confondue avec) la terreur des masses, de la foule "dangereuse". Mais ceci est tellement commun à beaucoup d’histoires "d’horreur" que cela ne vaut guère la peine d’en discuter. Lovecraft est morbide. Son travail équivaut à ce romantisme négatif que l’on trouve dans une grande partie de l’art nazi. C’était un antisémite confus et un misanthrope, un promoteur d’idées anti-rationalistes sur l’"instinct" racial, idées qui avaient beaucoup en commun avec Mein Kampf. Supporter zélé de "l’arianisme", haïsseur des femmes, qui finit par épouser une juive (ce qui peut être ou non un signe d’espoir,– nous ignorons le point de vue de celle-ci sur la question), Lovecraft nous impressionne essentiellement lorsque nous nous sentons morbides. A part son écriture grossièrement affreuse et l’inaptitude qui en résulte à décrire ses propres horreurs (nous laissant faire le travail, ce qui est le secret de son succès,- nous sommes tous de meilleurs écrivains que lui !) il est rare qu’il soit aussi effrayant, par implication, que la plupart des autres écrivains très populaires qui ne se préoccupent pas de "faire détonner les choses" mais de présenter des versions idéalisées de la société. Il n’y a pas un grand écart, par exemple, entre Farnham’s Freehold [11] et "l’espace vital" de Hitler.

Je reconnais que je ne suis pas une ligne critique correctement argumentée. J’argumente en supposant que mes lecteurs sont au moins familiers avec quelques-uns des livres et des auteurs que je mentionne. J’attaque ces livres parce qu’ils sont une lecture favorite pour tellement de gens progressistes. Je ne les critique pas pour leur fascination superficielle à l’égard des systèmes sociaux quasi médiévaux (à la Frank Herbert). Une fiction au sujet de rois et de reines n’est pas nécessairement une fiction royaliste, pas plus qu’une fiction au sujet d’anarchistes n’est vraisemblablement une fiction libertaire. En tant qu’écrivain, j’ai produit beaucoup de romans fantastiques dans lesquels rois et reines, lords et ladies, apparaissent beaucoup, pourtant je suis un antimonarchiste déclaré. Je n’ai jamais perçu Catch 22 comme étant en faveur du militarisme. Et ce n’est pas parce que beaucoup de personnages de Heinlein sont des soldats ou des ex soldats que j’assume automatiquement qu’il est en faveur de la guerre. Cela dépend de l’usage que vous faîtes des personnages dans une histoire et de ce que, en fin de compte, vous dites.

Jules Verne, dans Les Naufragés du Jonathan prête des sentiments assez décents à l’anarchiste Kaw-djer, et ses meilleurs caractères, comme le Capitaine Nemo, sont des "rebelles" pleins d’amertume qui se sont retirés de la société. Même les anarchistes aériens dans The Angel of the Revolution de George Griffiths ont un côté sympathique car, en dépit de leur autoritarisme inhérent, ils sont essentiellement des "hors-la-loi" romantiques et les points de vue qu’ils expriment ne sont pas très raffinés, même par les critères des années 1890.

H. G. Welles n’est pas plus le "père" de la science fiction que Jules Verne. La forme qu’il utilise remonte à une tradition de trente ou quarante ans dans la forme, et le roman utopien date de plusieurs siècles. Ce qu’il y a d’inhabituel, chez Wells, est qu’il fut un des premiers esprits avancés de son temps à tomber dans les trappes du roman scientifique et de les combiner avec des images saisissantes et efficaces pour susciter des allégories prodigieuses comme La Machine à explorer le temps ou L’Homme invisible. Ses personnages ne tenaient pas un discours socialiste. Il montrait les résultats du capitalisme, de l’autoritarisme, de la superstition et d’autres maux, et parce qu’il était un bien meilleur écrivain que la plupart de ceux qui ont écrit de la SF avant ou après lui, il présentait ses arguments très clairement. William Morris était verbeux et passéiste. Wells prit les techniques de Kipling et prêcha sa propre version de socialisme. Jusqu’à Wells, l’écrivain le plus talentueux, original et intelligent de son genre, presque toute la SF s’était consacrée à critiquer la "décadence" et l’impréparation militaire, pressant nos dirigeants de prendre une position morale plus forte et nos armées de se ré-équiper et d’avoir de meilleurs officiers. Dans l’ensemble, le ton de beaucoup de la SF qui suivit Wells, depuis Par la malle de nuit [12] et L’enfance de l’air [13] (contrôleurs aériens paternalistes dont les rayons pacifient "la populace"), oeuvres efficaces mais réactionnaires de Kipling, jusqu’aux histoires de John Buchan, Michael Arlen, William Le Quex, E. Phillips Oppenheim et de centaines d’autres, qui suivaient essentiellement Kipling en nous avertissant sur les dangers du socialisme, du mariage mixte, de l’amour libre, des complots anarchistes, des conspirations sionistes, du péril jaune etc. etc. Même Jack London n’était pas ce qu’on peut appeler un libertaire sous tous les rapports ; pas plus que Wells quand il jouait avec ses idées d’un corps d’élite de "samouraïs" qui n’étaient en fait pas très différents de la manière dont les membres du Parti communiste soviétique se voyaient ou étaient décrits dans la fiction et la propagande officielle. La nature quasi-religieuse de la SF (que je décrit dans Avant Armageddon, collection de SF d’avant la Première Guerre Mondiale, produisait dans l’ensemble des succédanés quasi-religieux (une variante des théories du socialisme autoritaire et du fascisme). Quelques-uns attaquaient les théories des dictateurs en émergence : Constantine Murray, dans Swastika Night, 1937, pensait que le christianisme pouvait conquérir Hitler, mais c’était par ailleurs une projection percutante du nazisme de quelques centaines d’années dans le futur [14]). L’un dans l’autre, le monde que nous avions dans les années trente était l’univers que les écrivains de SF de l’époque espéraient que nous pourrions avoir, "des dirigeants forts" refaçonnant les nations. La concrétisation de ces dirigeants-héros n’était pas, bien entendu, ce qui avait été visualisé, les rassemblements de Nuremberg et "La Force par la Joie", mais la Nuit de Cristal et les fours crématoires qui semblaient avoir été poussés un peu trop loin.

Au moins, les revues américaines à sensation comme Amazing Stories et Thrilling Wonder Stories ne nous offraient pas, dans l’ensemble, un "leadership" de haut niveau : juste le bon vieux mélange de racisme/militarisme/nationalisme/paternalisme implicite transporté à quelques centaines d’années dans le futur ou à quelques millions d’années-lumière dans l’espace (E. E. Smith reste, à ce jour, un des écrivains les plus populaires de cette époque). John W. Campbell, qui à la fin des années trente prit en main Astounding Science Fiction Stories et créa ce que beaucoup pensent être une révolution majeure dans le développement de la SF, était le principal instaurateur d’une école connue des admirateurs comme "l’Âge d’or" de la SF, suscitée par les congénères de Heinlein, Asimov et A. E. Van Vogt, unanimement paternalistes et chimériques, féroces antisocialistes dont les travaux reflétaient le conservatisme épais de la majorité de leurs lecteurs, qui voyaient une menace bolchévique dans chaque réunion syndicale. Ils croyaient, tout comme les autoritaires de partout, que les radicaux voulaient s’emparer du pouvoir politique démodé, transformer le monde en une masse uniforme de "travailleurs" ; eux-mêmes, les radicaux, étant les commissaires. Ils nous offraient ce type d’images quand ils tentaient de se lancer dans une discussion ouvertement politique. Ils étaient à peu près aussi à gauche que The National Enquirer ou The Saturday Evening Post , journaux dans lesquels leurs histoires apparaissaient. Ils étaient xénophobes, pédants, et confiants que le système capitaliste pouvait fleurir à travers l’univers, quoiqu’ils étaient, bien sûr, contre les dictateurs et la pire espèce des exploiteurs, (ce n’était plus les Juifs mais encore bien souvent les "aliens"). L’individualisme forcené était le concept politique le plus élaboré qu’ils pouvaient gérer ; dans la tradition du roman de gare, le Code de l’Ouest devenait le Code de la Frontière de l’Espace et le capitaine du navire spatial devait faire ce qu’un capitaine de navire spatial doit faire...

La guerre rendit service. Elle fournit les types de personnages et une bonne quantité de termes technologiques avec des résonnances autoritaires qu’on pouvait également appliquer à la quincaillerie scientifique et aux problèmes sociaux, et qui d’une manière rassurante avaient un air d’expertise. Ces types avaient le ton du Vietnam avec vingt ans d’avance. En fait, il a souvent était montré que la SF a founi une grande partie du vocabulaire et de l’atmosphère de la technologie militaire et spatiale américaine (une machine de manipulation "Waldo" est un nom directement tiré d’une histoire de Heinlein). La revue Astounding se remplit de gars compétents, avec le cigare au bec, la coupe en brosse, et lançant des plaisanteries (comme l’image que Campbell se donnait à lui-même). Mais Campbell et ses écrivains (et ils se considéraient comme une équipe unifiée) ne produisaient pas des westerns. Ils prétendaient produire un roman d’idées. Ces types compétents étaient en train de suggérer comment le monde devait être mené. Au début des années 50, Astounding était devenu, par presque n’importe quel standard, une revue crypto-fasciste de béotiens profonds prétendant à l’intellectualité et offrant à de jeunes idéalistes une "alternative" qui, bien entendu, n’était pas une alternative du tout. A travers les années 50, Campbell utilisa l’ensemble de la revue pour propager les idées qu’il promouvait dans ses éditoriaux. Ses auteurs, dans l’ensemble, étaient enthousiastes. Ceux qui ne l’étaient pas le quittèrent, dérangés par sa tendance de plus en plus messianique (Alfred Bester en fait un bon compte-rendu). Avec les ans, Campbell promut la Scientologie mystique, quasi-scientifique (d’abord proposée par un des écrivains réguliers L. Ron Hubbard et exposée pour la première fois dans Astounding comme "Dianetics : une nouvelle science de l’esprit"), une machine en mouvement perpétuel connue comme "Dean Drive", une série de plans pour s’assurer que les autoroutes n’étaient pas "détournées", et des dizaines d’autres notions mal dégrossies, tout cela dans le contexte de la pensée de la guerre froide. De plus, quand il vit les émeutes de Watts au milieu des années soixante, il affirma sérieusement et continua à le répéter que ces gens étaient des esclaves "naturels" et qu’ils étaient malheureux quand on les émancipait. Je siégeais dans une table ronde avec lui en 1965 quand il fit remarquer que les abeilles ouvrires meurent de misère quand elles sont incapables de travailler, que les moujiks, lorsqu’ils sont libérés, vont vers leur maître et le supplient d’être remis en esclavage, que les idéaux des anti-esclavagistes qui luttaient dans la Guerre de Sécession n’étaient que l’expression de leur intérêt personnel, et que les Noirs étaient "contre" l’émancipation ; c’était pour cette raison qu’ils se livraient à des émeutes sans "meneur" dans les banlieues de Los Angeles ! Je me suis trouvé sans voix (en fait je dis en tout quatre mots : science-fiction, psychologie, Jésus-Christ ! avant de m’écrouler), laissant John Brunner entreprendre une froide démolition des arguments de Campbell, ce qui laissa le rédacteur en train d’appeler Dieu pour soutenir son point de vue. Ce fut pour moi une expérience bien plus intenses que de voir au cinéma le Docteur Folamour.

"Starship Troopers" ["Sections d’assaut de vaisseau intergalactique" ] apparut en feuilleton dans Astounding comme la plus grande partie de la fiction de Heinlein au début des années soixante. Ce fut probablement son dernier feuilleton "direct" pour Campbell avant de commencer les livres "sérieux" tels que Farnham’s Freehold et En terre étrangère, qui prennent les personnages simplifiés du genre roman et produisent quelques-uns des plus grotesques et invraisemblables personnages qui soient jamais apparus dans l’imprimé. Dans Starship Troopers on rencontre un élève officier légèrement rebelle qui apprend que les guerres sont inévitables, que l’armée a toujours raison, que son devoir est d’obéir les règles et de protéger la race humaine contre la menace étrangère. C’est du pur Ford, dégradé à partir de Kipling, et cela fixe le modèle des histoires les plus ambitieusement paternalistes, xénophobes (mais aussi sentimentales) de Heinlein, histoires qui pour moi devinrent de plus en plus désopilantes jusqu’à ce que je réalise avec quelque surprise que les gens les prenaient aussi sérieusement qu’ils avaient pris, disons, une génération plus tôt, par centaine de milliers de lecteurs, La Révolte d’Atlas [15]. Il était assez facile de comprendre pourquoi l’Amérique des classes moyennes considérait ce machin comme "radical". Je découvrais sans cesse que les partisans de l’Angry Brigade [16] étaient enthousiastes au sujet de Heinlein, que des gens avec qui je croyais partager des principes libertaires prenaient leur pied avec chaque écrivain bourgeois paternaliste qui m’avait donné la chair de poule ! Encore aujourd’hui je n’arrive pas à comprendre cela. Je ne puis assurément pas douter de la sincérité de leur idéalisme. Mais comment cela cadre-t-il avec leur encensement d’écrivains comme Tolkien et Heinlein ? L’indice pourrait être dans la prose très vague, qui permet une interprétation libérale ; il se peut que les codes utilisés au lieu de personnages soient capables de suggérer un sens totalement différent à certains lecteurs. En ce qui me concerne, leur lecture naïve et emblématique de la société est fondamentalement misanthrope et, par conséquent, anti-libertaire. Nous affrontons, une fois de plus, une quasi-religion, qui nous est présentée comme du radicalisme. Dans le meilleur des cas, c’est une philosophie occidentale appliquée aux problèmes sociaux complexes du vingtième sièce : c’est du reaganisme, c’est John Wayne dans "Big John Maclean" et "The Green Berets", c’est George Wallace et Joe McCarthy, dans le cas le plus raffiné c’est du William F. Buckley Jr., qui, déjà tellement plus sophistiqué que Heinlein, est encore bien simpliste.

L’individualisme forcené va main dans la main avec une foi solide dans le paternalisme, quoiqu’il s’agisse d’un paternalisme tolérant et quelque peu distant ; et beaucoup de libertaires qui, par ailleurs, ont l’esprit bien aiguisé semblent ne rien voir dans la morale d’un western de John Wayne qui soit en conflit avec leurs vues. Le paternalisme de Heinlein est, dans son essence, le même que celui de Wayne. En dernière analyse, c’est une sorte de militarisme sympathique, privilégié par l’ancien combattant professionnel ; la chaîne de commandement étant complexe, beaucoup de responsabilités adultes peuvent être abandonnées dans cette chaîne, tant qu’elle est longue mais solidement renforcée, et que l’on adhère aux règles venues d’en-haut. Heinlein est l’Homme d’Eisenhower, et ses vues me semblent plus pernicieuses que le communisme chrétien puéril de retour à la terre, avec son mysticisme et sa haine de la technologie. Etre anarchiste, assurément, c’est rejeter l’autorité, mais c’est aussi accepter l’autodiscipline et la responsabilité à l’égard de la communauté. Etre un individualiste forcené à la manière de Heinlein et des autres c’est être à tout jamais l’enfant qui doit obéir, charmer et cajoler pour être toléré comme un père bénin et omniscient : c’est Rooster Coburn dans "Cent dollars pour un shérif" trainant les pieds devant un juge qu’il respecte pour sa fonction (mais pas nécessairement pour lui-même).

Un anarchiste n’est pas un enfant sauvage mais un adulte mature, réaliste, qui s’impose des lois et les modifie selon l’expérience de la vie, l’interprétation du monde. Un "rebelle", assurément, il n’affecte pas d’avoir "le charme du rebelle" pour apaiser l’autorité (ce que font les héros rebelles de ce genre d’histoires). Il y a toujours le moment déprimant où Robin des Bois se découvre respectueusement devant le Roi Richard, ayant tabassé le monarque rival. Cette sorte de paternalisme implicite est vue avec grand soulagement dans la série actuellement populaire de Star Wars, qui présente aussi un anti-rationalisme quelque peu dérangeant dans sa "Force" quasi religieuse qui unit les Chevaliers Jedi (sommes-nous de nouveau dans les "samouraïs" de Wells ?) et dont ils tirent le pouvoir, comme quelque sorte de sainte fraternité, quelque bande de Chevaliers Templiers. Star Wars est un pur exemple du genre (en ce que c’est un recueil des idées d’autrui) dans sa structure implicite,– de quasi enfants, luttant pour une autorité paternaliste, obtenant la victoire à la fin et se tenant timidement devant la princesse pendant qu’on leur place des médailles autour du cou.

Star Wars entretient les messages paternalistes de presque chaque type de roman d’aventures (que la Force ne frappe jamais à votre porte à trois heures du matin) et il a tous les personnages qu’il faut. Il élève "l’instinct" au-dessus de la raison (une donnée fondamentale de la doctrine nazie) et promeut une sorte de romantisme sentimental attrayant pour le jeune et pour l’idéaliste, tout en protégeant les institutions existantes. C’est l’essence d’un genre qui continue à promouvoir certaines idées implicites même si l’auteur n’en a pas conscience. En ce cas le public aussi semble en être fréquemment inconscient.

Ce fut Alfred Bester qui m’attira d’abord vers la science fiction. J’avais lu quelques récits fantastiques et Edgar Rice Burroughs avant cela, mais je pensais que si Terminus, les étoiles ((d’abord paru en Angleterre sous le titre Tiger ! Tiger !, 1955) était de la science-fiction, alors c’était de la fiction pour moi. Il me fallut quelques années pour me rendre compte que Bester était l’une des quelques exceptions. A la fin de Terminus, les étoiles Gully Foyle, l’autodidacte ouvrier, "la racaille des autoroutes de l’espace" entre en possession de la substance connue comme PyrE, qu’une pensée peut faire détonner et qui peut détruire au moins le système solaire. La trame a évolué autour des tentatives de diverses personnes puissantes qui tentent de s’emparer de la chose. Foyle la possède. On lui présente des arguments moraux ou on le persuade énergiquement pour qu’il abandonne le PyrE à une agence "responsable". A la fin il disperse la matière à "la foule" du système solaire. La voilà, dit-il, elle est vôtre. C’est votre destinée. Faites en ce que vous croyez adéquat.

Ceci est l’un des très très rares romans de science fiction "libertaires" que j’ai lu. Si je ne l’avais pas lu, je doute beaucoup que j’aurais lu d’autres ouvrages de SF. C’est une merveilleuse histoire d’aventures. Elle a un héros illettré et complètement hébété qui prend en main un navire spatial et devient un individu brillant et mature en prenant sa revanche d’abord contre ceux qui lui ontcausé du tort puis, graduellement, en développant ce qu’on peut appeler "une conscience politique". Je ne connais aucune autre livre de SF qui combine aussi profondément le côté romantique avec un idéalisme presque totalement acceptable pour moi. Il est probablement significatif qu’il a bénéficié d’un succès relativement faible en comparaison de, par exemple, "En terre étrangère".

Mis à part l’ouvrage de U. K. LeGuin, Les Dépossédés, fort remarquable mais trop journalistique, à mon avis, il m’est bien difficile de trouver beaucoup d’autres exemples de livres de SF qui, en quelque sorte, "promeuvent" les idées libertaires. M. John Harrison est un anarchiste. Ses livres sont pleins d’anarchistes – certains d’entre eux très bizarres, comme les esthètes anarchistes de La Mécanique du Centaure
 [17]. Membre typique de l’école de New Worlds, on pourrait le décrire comme un anarchiste existentiel. Il y a Brian Aldiss avec Barefoot in the Head, vision d’une Europe "bombardée" de LSD, presque totalement libérée où s’établissent des coutumes nouvelles bizarres. Il y a "les ironies ultimes" de J. G. Ballard, comme La Foire aux atrocités [18] et Crash [19] qui lui ont valu d’être accusé de "nihilisme". Il y a le merveilleux L’Autre Moitié de l’homme [The Female Man, 1975] de Joanna Russ. Si peu de SF a des valeurs humanistes, et moins encore des idéaux libertaires, qu’il y a du mal à trouver d’autres exemples. Je suppose que mes propres goûts sont parfois en conflit avec mes opinions politiques. J’admire Barrington J. Bayley, dont les histores sont souvent extrêmement abstraites. Un de ses livres les plus agréables récemment publié est The Soul of the Robot qui discute de la nature de l’identité individuelle. Charles L. Harness est un autre de mes favoris. La Rose [20], en particulier, n’a pas les schématismes de la plupart des SF, et Vol vers hier [21] avec son sens de la nature du Temps, son héros voleur, ses références ironiques à America Imperial, est très réjouissant. J’ai aussi un point faible pour C. M. Kornbluth qui, dans mon esprit, avait une conscience politique plus forte que celle qu’il s’autorisait, de sorte que ses histoires sont parfois confuses quand il tente de mêler les idées de l’Américain moyen avec son propre radicalisme. Un de mes favoris, bien que structurellement il soit faible, est Le Syndic [22], à propos d’une société où une mafia plutôt bénigne est d’une importance capitale. Fritz Leiber est probablement le meilleur des vieux écrivains américains de SF pour sa prose, son humour et son humanité, ainsi que son inoubliable mépris de l’autoritarisme (cela fut aussi sérialisé dans Astounding au cours des années 40). Son À l’aube des ténèbres [23] est l’un des meilleurs livres qui relie le pouvoir politique au pouvoir religieux (ceci aussi fut mis en feuilleton dans Astounding durant les années 1940). John Brunner, auteur de la marche "H-Bomb’s Thunder" du CND [24] écrit souvent d’un point de vue clairement socialiste. Harlan Ellison, qui pendant quelque temps était associé à une bande de rue new yorkaise et qui s’est identifié pendant de nombreuses années avec les mouvements radicaux aux Etats-Unis, écrit beaucoup de courtes histoires dont les héros ne veulent rien savoir de quelque autorité que ce soit, bien que ce genre de convention gêne parfois les messages essentiels de ses histoires. Ceci doit être vrai de la plus grande partie du genre SF. La meilleure oeuvre d’Ellison a été écrite en dehors de ce genre. Philip K. Dick, John Sladek, Thomas M. Disch, Joanna Russ...

A mes yeux, l’un des meilleurs exemples de fiction imaginative pour l’oreille, en Angleterre, depuis la guerre, est The Exploits of Englebrecht, écrit dans les années quarante et récemment réédité par John Conquest. Ces "Chroniques du club du sportif surréaliste" sont des pièces laconiques superbes, concentrant plus d’invention originale en moins de mots que presque n’importe quel écrivain auquel je puis penser. Selon moi, ils éclipsent presque tout ce qui leur ressemble de loin, y compris les histoires de Borges et d’autres écrivains très admirés. Richardson vole d’une idée à une autre, usant d’une prose merveilleusement disciplinée. Il a l’avantage d’être un grand ironiste et je trouve cela plus savoureux. Un tel style peut devenir une des armes les plus convaincantes dans l’arsenal littéraire et souvent je suis étonné par l’habileté de Kipling à influencer des générations d’écrivains en déguisant leurs notions autoritaires dans une prose détachée, légèrement ironique. Beaucoup d’auteurs, qui ne partagent pas nécessairement les vues de Kipling, l’ont utilisée depuis. Nous en trouvons une version dégradée dans les thrillers et nouvelles de la SF de droite contemporaine. C’est probablement ce "ton" (employé pour suggérer la politesse de base et le bon sens de l’auteur) qui permet à beaucoup de gens d’accepter des idées qui, formulées différemment, les révolteraient. Pourtant ce qui manque à Heinlein ou à Tolkien, c’est quelque trace de véritable auto-dérision. Ils sont par nature des Tories raffinés. Ils vous placeront leur bras autour de votre épaule et vous diront que leurs idées sont bien radicales, elles aussi, vraiment ; qu’ils étaient cracheurs de feu dans leur jeunesse ; qu’il y a diverses manières de réaliser le changement social, que vous devez être réaliste et pragmatique.

La prochaine fois que vous ramassez un livre de Heinlein, pensez que l’auteur ressemble un peu au Général Eisenhower ou, si cette image n’a pas un effet immédiat suffisant, pensant à quelque type dans les premières années de l’âge mûr, d’une beauté légèrement molle, aux tempes argentées, avec une cravate bleue, un costume trois pièces, vous disant avec un sourire tranquille que Margaret Thatcher se préoccupe avant tout de l’individualisme et des opportunités, aussi passionnément à sa manière que vous l’êtes dans la vôtre. Et alors vous pouvez avoir quelque idée de ce que vous êtes sur le point de lire.

Michael Moorcock, May 1977, Ladbroke Grove

Notes :

[1Cienfuegos Press, maison d’édition anarchiste animée par Stuart Christie et Albert Meltzer. Elle existait de 1974 à 1982, et le présent article fut écrit à leur demande. Ses éditions sont actuellement continuées par Christiebooks

[2journal lié au parti conservateur ou Tory

[3groupe de pression de droite au sein des Conservateurs britanniques

[4journal anarchiste britannique

[5Colin JORDAN (1923-2009) national-socialiste britannique apôtre du nazisme universel

[6New Worlds, revue de science-fiction par des écrivains d’avant-garde, dirigée par John Moorcock. Elle parut de 1946 à 1971

[7Smiths : distributeur de la presse britannique

[8film de 1968 sur la guerre au Vietnam mettant en star John Wayne. Les bérets vers sont une des forces spéciales de l’armée américaine, spécialisée dans des opérations non conventionnelles

[9SFWA : Auteurs de Science Fiction d’Amérique

[10Charlie Manson, tueur en série, était le meneur d’une communauté hippie nommée La Famille à la fin des années 1960

[11roman de Robert A. Heinlein

[121905, With the night mail

[13As Easy as ABC, (1912)

[14Katherine Penelope Burdekin, sous le pseudonyme de, Swastika night,
Londres, Victor Gollancz, 1938.

[15roman d’Ayn Rand, Editions Jeheber, 1958. Trad. par Henri Daussy de Atlas Shrugged, 1957. Ce serait aux Etats-Unis un des livres plus influents après la Bible

[16Groupe armé britannique d’inspiration anarcho-communiste et situationniste. Cf. Stuart Christie, Granny Made me an Anarchist : General Franco, The Angry Brigade and me. Scribner, 2004.

[17M. John HARRISON, La Mécanique du Centaure, [The Centauri Device], traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1975] 2003, 302 p.

[18Champ libre, 1976, réédité en 1981 par Lattès sous le nom Le salon des horreurs

[19Calmann-Lévy, 1974

[20trad. par Daphné Halin, Livre de poche SF n° 7055

[21trad. de Michel Deutsch, titre original Flight Into Yesterday (The Paradox Men)

[22Opta, 1977. 493 p.

[23(Gather, darkness !), 1943 - J’ai lu N°694, 1976

[24Campagne pour le Désarmement Nucléaire


flèche Sur le web : Texte original (en anglais)

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