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BOUHEY, Vivien. "Le mouvement anarchiste à travers les sources policières de 1880 à 1914".
L’exemple de la Côte-d’Or : poursuite d’un débat sur le terrain des sources départementales

L’historien qui tente de radiographier le mouvement anarchiste français à la fin du XIXe siècle à travers les sources policières (qui sont le plus souvent ses seules sources), s’expose à une critique de taille : il ne pourrait approcher la réalité de ce mouvement car elle serait filtrée, et donc, nécessairement travestie, par le regard de policiers persuadés d’avoir affaire à une organisation centralisée avec des donneurs d’ordres et des agents exécuteurs préparant un complot. C’est ce postulat qui nous a invité à travailler sur le regard policier porté sur les anarchistes dans un département français de 1880 à 1914, et qui nous a permis de montrer, en définitive, l’inanité de cette critique. Ce long article poursuit une réflexion initiée dans deux autres articles : Vivien Bouhey « Y a-t-il eu un complot anarchiste contre la République à la fin du XIXe siècle ? » [1], et « Les réseaux anarchistes à la fin du XIXe siècle. Courte tentative de caractérisation » [2].

Article mis en ligne le 10 mars 2011
dernière modification le 22 juillet 2018

I. Le débat

Comprendre le fonctionnement du mouvement anarchiste en France est possible grâce à la presse de l’époque (dont les journaux anarchistes), grâce aux souvenirs des contemporains (dont ceux des compagnons eux-mêmes) et enfin grâce aux archives policières : bien sûr la série F7 des Archives Nationales ; éventuellement les séries I des Archives Municipales et U des Archives Départementales ; mais avant tout à la série M des Archives Départementales, qui, pour appréhender l’histoire du mouvement de 1880 à 1914 dans nombre de départements comme par exemple la Côte-d’Or, est pratiquement notre seule source : en effet, en Côte-d’Or, la presse locale et régionale est presque muette sur les activités des anarchistes locaux de 1880 à 1914 ; dans la presse anarchiste d’expression française, il n’y a alors que quelques très rares communiqués de compagnons de Côte-d’Or ou encore quelques rares encarts concernant le mouvement anarchiste en Côte-d’Or, souvent peu fiables [3]. Par ailleurs, aucun compagnon de Côte-d’Or n’a couché par écrit ses souvenirs ; pour ce qui est de la série I, les Archives Municipales de Dijon ne disposent en 2I 1/1019 Police Politique, que d’un petit dossier concernant les milieux anarchistes et socialistes entre 1893 et 1894 ; la série U est difficilement exploitable dans le département compte tenu de l’imprécision des inventaires ; enfin la série F7 des Archives Nationales est pratiquement muette sur leurs activités.

Toutefois l’écriture d’une histoire de l’anarchisme en France [4] à partir de la série M expose l’historien à un certain nombre de critiques [5] : en se fondant sur les informations délivrées par ces rapports de police, ces notes, ces directives préfectorales pour lesquels il n’existe pratiquement aucun contrepoint d’un point de vue archivistique, il risquerait de nombreuses erreurs. Surtout – et la critique est ici beaucoup plus grave – il ne pourrait approcher une réalité nécessairement filtrée et travestie par le regard policier, des policiers persuadés que le mouvement anarchiste serait alors une organisation centralisée avec des donneurs d’ordres et des agents exécuteurs préparant un complot (c’est ce que nous appellerons « la théorie du complot ») [6], donc une réalité bien éloignée d’une part de ce qu’est fondamentalement l’anarchisme (un rejet sans concession de toute autorité), et d’autre part de ce que les historiens de l’anarchisme décrivent du mouvement du point de vue de ses structures de 1880 à 1914 : une nébuleuse de groupes constitués sur la base des affinités et vivant la plupart du temps repliés sur eux-mêmes [7].

Or pour étayer ce postulat concernant le mouvement anarchiste à travers le regard policier, il n’existe aucune étude à l’échelle nationale et très peu de travaux dans les départements français [8]. C’est la raison de cet article portant sur la Côte-d’Or de 1880 à 1914 [9], qui explicite un certain nombre de réflexes méthodologiques que nous avons eus en travaillant ces dernières années sur les sources policières, et qui, effectuée à l’échelle de la France, aurait été une autre thèse [10] Nous entendrons ici par : « regard policier » : 1. La façon dont les mouchards et les fonctionnaires – du fonctionnaire subalterne en passant par le brigadier de gendarmerie, le commissaire spécial, le commissaire central, le préfet ou le ministre de l’Intérieur – interprètent la réalité anarchiste qu’ils appréhendent 2. La façon dont ils transcrivent cette réalité 3. Enfin, la façon dont cette transcription nous est parvenue.

De cette étude, nous attendons des réponses à diverses interrogations, en rappelant une nouvelle fois que le débat sur ce qu’est le mouvement en France à la fin du XIXe siècle, si l’on veut vraiment le faire avancer, ne peut se trancher sans une étude minutieuse de cette série M dont Jean Maitron avait d’ailleurs déjà souligné l’importance [11] : dans quel contexte ce regard a-t-il été porté sur le mouvement ? Comment caractériser ce regard policier porté sur l’anarchisme de 1880 à 1914 dans le département et peut-on d’ailleurs parler d’un regard policier ? Rend-t-il le chercheur dépendant de la théorie du complot telle que nous l’avons définie ? Et si ce n’est pas le cas : qu’est-ce que les sources policières nous apprennent sur le mouvement ?

II. Question de méthode

Pour l’historien, le regard policier porté sur l’anarchisme français au début des années 1880, tel que nous avons pu le définir, n’est pas sans poser problème puisqu’il nous éloigne de la réalité du mouvement pour plusieurs raisons :

Première raison, parce qu’il nous parvient grâce à des sources qui ont été plus ou moins bien conservées au fil du siècle (nombre de pièces ont en effet été détruites, déclassées ou perdues dans la plupart des départements), et cela sans que nous ayons accès à l’historique de cette conservation : en effet, si nous savons que certaines pièces concernant l’activité des groupes anarchistes fin XIXe en Côte-d’Or ont été versées aux Archives Départementales par le cabinet du préfet en 1941 (SM 75-76) et en 1951 (SM 7505, 7580 et 7793), il n’est pas possible d’identifier la date et la provenance des autres versements. De même, nous ne saurons jamais en fonction de quelles logiques ces sources ont été conservées : d’ailleurs y en a-t-il eu une ? Cette conservation n’a en effet pas été le résultat d’une opération concertée au niveau des services producteurs, mais bien du hasard, et les archivistes ne peuvent par exemple expliquer pourquoi certains rapports n’existent pas pour telle ou telle année et pourquoi aucun rapport d’indicateur ou de fonctionnaire subalterne de Côte-d’Or n’a été conservé. Enfin, pour ce qui est des pièces qui nous sont parvenues, elles ont été inventoriées avec plus ou moins de précision et reclassées en fonction d’autres logiques propres au travail des archivistes. Donc pour ces raisons, l’historien ne peut ici travailler que sur un regard policier tronqué et reconstruit [12].

Deuxième raison, parce que nous sommes tributaires d’une part de la capacité des mouchards et des fonctionnaires à appréhender la réalité du mouvement à travers leurs enquêtes (de la capacité des mouchards et des fonctionnaires à surveiller au plus près la vie des groupes et des isolés, à la reconstituer, à vérifier les informations surprenantes, à prendre contact avec leurs homologues dans d’autres départements pour suivre une piste ; bref, de leur capacité à enquêter consciencieusement et méthodiquement) et d’autre part de la façon dont leurs supérieurs leur ont demandé de travailler : dans certains départements par exemple, les préfets enjoignent à leurs subordonnés de cibler au plus près la population anarchiste, tandis que dans d’autres, pour certains préfets, le mot « anarchiste » n’est qu’« une étiquette placée sur des formes de déviance sociale violente dont le degré de conscience politique est inégal » [13], voire commode pour désigner les socialistes dans leur ensemble : ainsi en décembre 1893, le préfet de la Loire indique lui-même au ministre de l’Intérieur qu’il faut compter parmi les « anarchistes » qu’il lui a signalés pour son département cette « secte particulière des socialistes tellement révolutionnaires qu’il est difficile de ne pas la confondre avec les anarchistes puisque les uns et les autres poursuivent la destruction de la société » [14]. Bref, nous sommes tributaires de leur capacité à obéir à leur hiérarchie et à bien faire leur métier, un métier qui d’ailleurs, pour certains d’entre eux comme les commissaires de police par exemple, n’est pas sans évoluer de 1880 à 1914 [15].

Troisième raison, parce que nous nous heurtons, pour appréhender le regard policier porté sur l’anarchisme dans le département, à la manière dont les mouchards et les fonctionnaires ont transcrit leur perception de la réalité anarchiste de 1880 à 1914, cela à travers : 1. La sélection des faits qu’ils auront opérée 2. L’existence d’une information plus ou moins importante en fonction des mois et des années, résultat de leurs enquêtes sur le terrain ainsi que des consignes que leur auront transmis leur hiérarchie à l’échelle locale et nationale 3. L’existence dans les archives de pièces plus ou moins variées, cela en fonction des années, voire des mois (rapports de synthèse, notices individuelles, listes, signalements, comptes rendus de réunion, télégrammes de recherche…), des pièces pouvant éventuellement s’éclairer les unes les autres 4. Le vocabulaire qu’ils auront utilisé, un vocabulaire qu’il est difficile d’analyser : ainsi quand les gendarmes ou les policiers parlent de « chefs » anarchistes, ce mot, qui n’a sans doute d’ailleurs pas le même sens pour chacun d’entre eux, se rapporte-t-il dans leur esprit à une autorité institutionnalisée au sein d’une organisation structurée ou tout simplement à un meneur s’insérant dans une hiérarchie informelle. Le mot "parti" quant à lui, qui ne renvoie alors évidemment pas à la réalité des partis politiques telle que nous la connaissons aujourd’hui, a un sens bien vague à l’époque, et ne nous indique certainement pas que ceux qui l’emploient sont persuadés d’avoir affaire à une organisation très structurée. Par ailleurs, lorsque nous trouvons sous la plume des agents de la répression des mots comme « secte », « coreligionnaires », « adeptes », « criminels », on peut encore se demander si ces derniers, banalisés dans le cadre de la lutte contre l’ennemi d’extrême gauche, ne sont pas devenus simplement synonymes de l’ennemi à abattre et de son organisation.

Quatrième raison, parce que finalement, la réalité du mouvement est une réalité subjectivée en fonction de plusieurs paramètres : en fonction du poste d’observation qu’occupent tous ces agents de la force publique (d’un point de vue géographique et hiérarchique). En fonction de leur sensibilité au climat politique local et national ainsi qu’aux pressions de la presse et de l’opinion publique. En fonction de ce qu’ils savent de l’anarchisme (et ils en savent – ou pensent en savoir davantage au début des années 1890 qu’au début des années 1880 –), en premier lieu lorsqu’ils veulent identifier les compagnons sans les confondre par exemple avec des socialistes ou des socialistes révolutionnaires. En fonction des attentes de leur hiérarchie. En fonction de la pression du « groupe policier » au sein duquel il existe sans nul doute une représentation collective des anarchistes et de leur mouvement. Autant d’éléments qu’il faudrait pouvoir prendre en compte lorsqu’il s’agit d’interpréter ces sources.

Appréhender le mouvement anarchiste à travers les sources policières, c’est donc tenter de le saisir à travers trois prismes : celui d’une réalité interprétée, interprétation dont nous n’avons pas toutes les clés ; celui de la transcription de cette réalité avec sa part d’erreurs, d’omissions et de transformations plus ou moins volontaires ; celui enfin de la conservation des sources et de ses logiques depuis la fin du XIXe siècle, dont une partie nous échappe.

III. Le mouvement anarchiste en Côte-d’Or à travers le regard policier de 1882 à 1885 : un mouvement qui se résume à François Monod

 [16]

1. Le climat politique local

Pour ce qui est du climat politique dans lequel se déroulent les premières enquêtes concernant les éventuels anarchistes de Côte-d’Or ainsi que leurs activités, il est difficile à appréhender. L’inventaire des cartons consacrés à la surveillance de l’opinion publique en Côte-d’Or (1 M 232 : « Effets produits sur l’opinion publique du département par des événements importants ») ainsi que la consultation des trop rares rapports préfectoraux mensuels adressés à l’Intérieur concernant l’état du département (1 M 214) de même que celle des rapports mensuels et périodiques des sous-préfectures au préfet de Côte-d’Or (1 M 220) donnent en effet de très maigres résultats sur cette question. Reste la presse de l’époque ainsi que les rapports des fonctionnaires de police ou des gendarmes, souvent trop partiels. Mais le climat politique est a priori dépassionné. On ne trouve en effet aucun article sur les anarchistes dans les journaux du département à l’époque, ce qui indique que la question anarchiste ne préoccupe ni les journalistes ni l’opinion publique dans la région. De même, les rapports mensuels des préfets et des sous-préfets de Côte-d’Or (certes soucieux de rassurer le pouvoir central) nous montrent des populations dans leur ensemble très attachées aux institutions républicaines et surtout préoccupées des effets du climat sur les récoltes (particulièrement au moment des vendanges) : ainsi en 1879, le préfet rassure le ministre de l’Intérieur dans une note dont la tonalité est celle de nombre de rapports de police ou de gendarmerie postérieurs – au moins jusqu’en 1886 – : le département est parfaitement calme ; les variations climatiques et leurs conséquences sur les productions agricoles locales sont seules à l’origine de troubles violents parmi les populations [17]. Enfin, il en va de même des rapports de police ou de gendarmerie qui nous renseignent sur l’état de l’opinion publique à l’époque : le commissaire de police de Dijon considère en 1882 par exemple que « la population ouvrière est calme » [18], tandis que le brigadier commandant la brigade de Venarey estime en octobre 1882 que, dans toute la circonscription de la brigade, « […] tout le monde est très tranquille » [19].

Toutefois, si a priori l’opinion publique semble calme, les enquêtes ne s’en déroulent pas moins dans un contexte régional particulier qui n’a sans doute pas été sans incidence sur ce regard policier. D’abord à cause des agissements de la « Bande Noire » de Montceau-les-Mines au début des années 1880 [20]. ; ensuite, en 1882, à cause de l’« attentat de l’Assommoir » à Lyon et de la tentative d’assassinat par un jeune ouvrier sans travail, Fournier, d’un de ses patrons dans l’Isère, à la suite d’une grève des tisseurs [21] ; enfin en 1883, à cause du « procès des 66 » qui se déroula à Lyon : autant d’événements dont la presse de Côte-d’or se fait alors l’écho [22]. Rappelons également que ce que le procureur qui instruit le dossier de la « Bande Noire » de Montceau-les-Mines appelle « le foyer empesté de Genève » n’est pas loin [23]. Si le département paraît calme, les autorités ont donc probablement peur d’une contagion révolutionnaire en Côte-d’Or, comme en témoigne par exemple, pour la circonscription de Venarey, un rapport de gendarmerie qui tente de faire le point sur ce risque [24] :

« […] Les habitants n’ont que du dégoût et de l’horreur pour ces choses [les troubles qui se passent à Montceau-les-Mines, Lyon] et restent dans la plus grande tranquillité ».

Par ailleurs, dans le département, un certain nombre de lettres annonçant des attentats à l’explosif, qui s’avèreront finalement être de mauvaises plaisanteries, montrent que, pour une frange de la population, les actions des révolutionnaires de Lyon ou celles des membres de la « Bande Noire » ne sont pas passées inaperçues : lettre de menaces au maire de Nuits [25] par exemple où menaces de mort à l’encontre du cafetier de Pouilly [26].

2. Les investigations policières

Dans ce contexte, les autorités locales portent un regard appuyé sur un certain nombre de petits – comparés à l’agitation que connaît par exemple Lyon à la même époque – événements qui se produisent dans le département : en janvier 1882, la tentative de création d’une « Fédération socialiste ouvrière de la Côte-d’Or » à Dijon ayant pour fonction de fédérer les chambres syndicales du département, qui n’obtient finalement pas de sanction légale ; les agissements d’un certain Louis Bertrand, un ouvrier enfourneur travaillant à la tuilerie de Pouilly, qui colporte le Droit Social [27] et L’Etendard révolutionnaire [28] dans la région entre février et octobre 1882 ; l’envoi par un « Groupe anarchiste révolutionnaire des Laumes » d’une « adresse » assez violente au Droit Social dans son numéro 10 du dimanche 16 avril 1882, signé L.B. ; l’envoi de lettres de menaces « anarchistes », comme celle annonçant au maire de Nuits que les « principaux établissements vont sauter prochainement tels que la mairie, les églises et tout établissement laïque ou religieux », signée : « Un groupe anarchiste ami de ceux de Montceau » ; la venue en octobre 1882, à côté de Semur, d’un certain Dumay, ouvrier du Creusot et gérant supposé de L’Etendard Révolutionnaire, qui rend visite à son oncle travaillant dans une usine métallurgique.

Les enquêtes se font alors très tatillonnes, et les sources nous livrent seulement, sur ces « menées anarchistes » (pour reprendre l’expression des fonctionnaires de l’époque) le regard de chefs de service et d’unité, voire d’élus (les rapports de fonctionnaires subalternes et d’indicateurs n’ont pas été conservés [29] et nous n’avons donc qu’un aperçu bien incomplet de ce regard policier) dans le cadre d’enquêtes menées à échelle départementale, régionale et nationale, sans doute parce que certains fonctionnaires sont inquiets des contacts qui pourraient exister entre les anarchistes, ou supposés tels, de différents départements : ainsi, pour ce qui est de l’affaire Bertrand, ces rapports, ces notes ou ces courriers émanent, entre autres, du préfet de Côte-d’Or, des sous-préfets de Beaune et de Semur, du Secrétaire Général pour la police de Lyon, du commissaire central de Dijon, du commissaire spécial en poste à Bellegarde, de capitaines de gendarmerie, de la direction de la Sûreté Générale à Paris, de maires [30]... Et dans ce cadre, les impulsions viennent pour l’essentiel des autorités locales, qui informent le ministère de l’Intérieur dans un second temps ou lorsque ce dernier peut faire avancer l’enquête grâce à des éléments dont ne disposent pas les autorités locales.

Par ailleurs, il faut signaler qu’au tout début de ces années 1880, l’essentiel des rapports et de la correspondance interne conservés aux Archives Départementales témoigne dans son ensemble d’un regard policier professionnel, attentif et le plus neutre possible porté sur les individus qui sont les objets de ces enquêtes ainsi que sur le mouvement (nous entendons par "neutre" et "professionnel" le fait qu’il n’y a dans ces archives policières pas de place pour des jugements de valeur, que les renseignements qui nous parviennent restent toujours très factuels, et qu’il y a enfin un vrai souci de la part des enquêteurs de les vérifier quand c’est possible) : comptes rendus de réunions ; signalement de l’arrivée de tel individu ; mention de telle action tentée par tel compagnon tel jour... Cela dit, on constate aussi qu’une minorité de fonctionnaires dont nous ne savons pratiquement rien sauf qu’ils servent la République (nous n’avons pas pu consulter leurs dossiers individuels), sans preuves tangibles, utilisent un vocabulaire indiquant que, pour ce qui est du mouvement anarchiste, ils envisagent l’existence – ou sont convaincus de l’existence – d’une organisation relativement structurée aux ramifications nationales ou internationales, plus ou moins centralisée, disposant éventuellement de ce que Marianne Enckell appelle des « exécutants disciplinés » [31] : dès le début des années 1880 en effet, pour ces fonctionnaires, il pourrait exister en Côte-d’Or non pas un mais des groupes anarchistes discrets à Dijon et aux Laumes, comme en témoignent respectivement en 1882 puis en 1884 un communiqué adressé par un « Groupe anarchiste révolutionnaire », des Laumes au Droit social [32] ainsi qu’une affiche anarchiste de 1884 signée « Les Groupes anarchistes de Dijon » [33] ; ces groupes feraient partie d’une organisation plus vaste, plus structurée et centralisée : en 1882, le communiqué adressé des Laumes au Droit Social devient, dans une note du préfet du Rhône à son collègue de Dijon [34], un acte d’adhésion du groupe des Laumes, dont le « correspondant » serait un certain Bertrand, à la « Fédération révolutionnaire lyonnaise », ce dont il n’est nullement question dans le communiqué (qui est seulement un message de soutien aux anarchistes lyonnais dans leur action [35]), et quatre mois après, la Sûreté Générale (1er bureau) s’inquiète à nouveau, à propos du même communiqué, d’une affiliation [36] possible du groupe des Laumes à « un comité anarchique révolutionnaire » [37] ; de même en 1882, une lettre anonyme du 27 octobre dont l’auteur menace de faire sauter le cafetier de Pouilly s’il n’en chasse pas tous les « buveurs de sang » , qui commence par ces mots : « Comité exécutif révolutionnaire, section du centre » et se termine par : « Le délégué aux explosions », est prise dans un premier temps très au sérieux par le chef d’escadron commandant la Cie de gendarmerie de Côte-d’Or [38] . Enfin en 1884, François Monod, dans une lettre du préfet de l’Ain au préfet de Côte-d’Or, devient « l’un des correspondants les plus actifs de la section française dans l’Est avec les révolutionnaires anarchistes de Genève », « désignés par ces derniers comme dépositaire des écrits et des publications de divers documents de propagation de l’idée qu’ils cherchent à répandre » ; grâce à lui « la propagande anarchiste-communiste-révolutionnaire est alimentée dans le rayon de Dijon » [39]. Pour conclure, il est encore question dans ces mêmes rapports ou notes de l’existence au sein du mouvement anarchiste de « chefs » [40], d’« adeptes » [41] et d’« agents » [42].

L’apparition de cette idée selon laquelle les anarchistes feraient partie d’une mystérieuse organisation centralisée et fonctionnant grâce à des donneurs d’ordres semble alors naître 1. De la confrontation des agents de l’autorité à l’inconnu, à l’insaisissable (ils ne parviennent pas à savoir ce qu’est ce mouvement anarchiste en gestation dont les contours sont flous, et plaquent sur le mystère un vocabulaire inquiétant, souvent hérité du passé, notamment de l’histoire des Internationales) 2. Elle naît également de quelques anarchistes eux-mêmes comme Monod, qui, pour donner davantage d’importance au mouvement, transforment la réalité locale en signant un placard qu’il a peut-être écrit seul : « Les groupes anarchistes de Dijon » [43] 3. Elle naît encore du vocabulaire utilisé par de probables mystificateurs comme celui qui menace le cafetier de Pouilly [44] 4. Elle naît des contacts que les anarchistes entretiennent les uns avec les autres et des événements qui se déroulent dans les départements frontaliers, notamment en Saône-et-Loire et dans le département du Rhône, avec toujours cette crainte d’une contagion révolutionnaire qui se produirait grâce à des agents au service d’une organisation révolutionnaire centralisée et ramifiée.

Or que pouvons-nous alors savoir des anarchistes de Côte-d’Or à travers les sources policières si l’on confronte les informations factuelles dont nous disposons à celles qui nous laisseraient penser qu’il existerait une mystérieuse « Internationale noire » au sens où nous l’avons défini dans un précédent article [45] ?

3. Le mouvement anarchiste en Côte-d’Or au début des années 1880

Nous savons d’abord que la question anarchiste dans le département, s’il n’y a pas d’effet d’archives, semble se poser aux autorités à partir de 1882, sans doute à cause des événements de Montceau-les-Mines ou de Lyon. Mais y a-t-il bien des anarchistes à cette époque dans le département ? Il n’y a sans doute pas de groupes anarchistes dans le département avant 1886 (d’ailleurs, il faut alors s’entendre sur ce que l’on appelle « groupe anarchiste » [46]), et les seuls individus sur lesquels se braque le regard policier sont d’abord Louis Bertrand, qui habite Venarey du 7 février 1882 au 27 septembre, puis Pouilly, qui est colporteur de journaux anarchistes, mais sur lequel on ne sait rien d’autre [47] ; ensuite Dumay, peut-être gérant de L’Etendard révolutionnaire de passage à Montzeron près de Semur pour visiter son oncle et dont la police s’inquiète de savoir s’il est venu faire de la propagande ; enfin François Monod. Ce dernier est un agitateur qui colporte un temps La Tenaille [48], qui a des contacts avec des ouvriers sans travail de Lyon et a également des liens avec Genève d’où il reçoit des lettres et des paquets, mais dont rien n’indique dans les sources avant 1884 qu’il soit anarchiste, une étiquette politique qu’il assume seulement lors de la publication cette année là par ses soins d’un placard au nom des « groupes anarchistes de Dijon » [49].

Monod est-il inséré dans une vaste organisation hiérarchisée et centralisée ayant des ramifications nationales et internationales avec des donneurs d’ordres et des agents exécuteurs ? Rien ne l’indique non plus : la tentative de création d’une « Fédération socialiste ouvrière de Côte-d’Or » en 1882, qui n’était d’ailleurs pas anarchiste, a été un échec, et elle n’a eu aucun lien avec des organisations extérieures au département ; il n’y a aucune preuve de l’existence de groupes anarchistes à Dijon ou aux Laumes (dont il est seulement fait mention respectivement dans un placard de 1884 [50] et dans un communiqué à un journal en 1882 [51]), ce d’autant qu’en dehors de Monod, il n’est pas fait mention dans les sources d’autres « anarchistes » dans le département : il s’agit sans doute d’inventions, respectivement de François Monod et de Louis Bertrand ; par ailleurs, aucune autre source ne vient confirmer la lettre du préfet de l’Ain présentant Monod comme le rouage institutionnalisé d’une organisation centralisée et hiérarchisée [52]. En revanche, les contacts de Monod avec des anarchistes de Genève sont plus que probables dès 1884 [53] et confirmés deux ans plus tard par des informateurs de la Sûreté Générale à Genève [54], de même qu’il reçoit en 1885 Terre et Liberté de Paris [55] en entretenant des liens avec la rédaction du journal et qu’il héberge des individus de passage dans le besoin - peut-être anarchistes - comme un certain Berthoud, auquel il cherche du travail [56] mais dont nous ne savons toutefois rien de l’engagement politique [57].

Quelle est la nature de ses liens avec des anarchistes militants dans des foyers assez dynamiques du mouvement comme Lyon, Genève ou Paris ? Comment se sont-ils tissés ? Enfin, quel a été le rôle de Monod en tant qu’anarchiste de Côte-d’Or à partir de 1884 au sein du mouvement où la Côte-d’Or revendique une place ? Sans doute aucun dans les menaces d’attentats en Côte-d’Or qui, pour celle de Nuits comme pour les autres, ont probablement été le fait de « triste[s] mystificateur[s] » [58]. En revanche, il a eu un rôle dans le mouvement des ouvriers sans travail à l’échelle régionale puisque des sources policières, à la fois lyonnaises et dijonnaises, signalent sa présence en septembre 1884 à Lyon lors d’une réunion des ouvriers sans travail au cours de laquelle il se fait connaître par la violence de son discours et distribue 280 exemplaires d’un placard imprimé à Dijon : « Pourquoi il y a des anarchistes ? D’où vient la misère ? » [59]. Enfin, il a eu un rôle dans la propagande écrite, ce de diverses manière 1. Envoi de communiqués et d’articles aux journaux anarchistes paraissant à l’extérieur du département 2. Rédaction et impression à Dijon du placard : « Pourquoi il y a des anarchistes ? D’où vient la misère ? » tiré à 6000 exemplaires selon les dires de l’imprimeur et à 10 000 selon Monod [60] grâce à de petites économies ou à des quêtes dans les milieux ouvriers 3. Diffusion de ce placard à Lyon et au Creusot notamment, soit lors de ses déplacements, soit grâce à des compagnons de passage, ou encore à la poste avec des complicités sur place [61] 4. Redistribution d’imprimés anarchistes en provenance d’autres groupes français (ainsi le Forçat du travail publié à Bordeaux en 1885-1886 parvient à Monod, qui le redistribue par exemple en septembre 1885 à Dijon – certains spécimens du journal sont conservés aux Archives Départementales de Côte-d’Or – ) [62] mais également en provenance de Genève (ainsi, en décembre 1885, le commissaire spécial de Dijon, qui avait été prévenu par la Sureté que l’anarchiste Régis Faur de Saint-Etienne [63] avait adressé à Monod plusieurs exemplaires d’une brochure vraisemblablement éditée à Genève, intitulée Les Fruits de la terre, constate que Monod distribue cette brochure en ville [64]), et notamment, participation au circuit de distribution du Révolté tel que nous avons pu le décrire dans notre thèse [65]. Quant à savoir si Monod participe à ce circuit de distribution parce qu’il a été « désigné » comme « dépositaire » par « les anarchistes de Genève » [66], c’est très improbable compte tenu des idéaux des compagnons, notamment de leur refus de toute autorité : comme d’autres à la même époque, il assume ce rôle de fait et de plein gré, sans avoir été « désigné ».
François Monod est donc bien en 1884 un anarchiste militant très actif qui sait quelles sont une partie des actions entreprises par le mouvement dans les autres départements et à l’étranger. Il contribue à la propagande, notamment écrite, dont la diffusion repose sur des réseaux qui se sont constitués sur la base des affinités et par nécessité dans le cadre de l’action [67] ; il est un rouage non institutionnalisé d’une organisation anarchiste (dans le sens le plus large que l’on peut donner à ce mot [68]), et son engagement non formalisé y témoigne de formes de militantisme qui trouvent un regain aujourd’hui.

Les fonctionnaires de Côte-d’Or attachés au maintien de l’ordre n’ont donc a priori pas travaillé sous pression, mais le regard qu’ils portent sur le mouvement, dont témoigne le vocabulaire utilisé dans certains rapports ainsi que la manière de conduire les enquêtes, a probablement été influencé par le contexte régional dans lequel elles se sont déroulées, qui leur laissait penser que les premiers anarchistes pouvaient faire partie d’une vaste organisation éventuellement structurée sur le modèle des Internationales. Ce regard, qui est tronqué, est alors en fait double : 1. Dans une minorité de rapports, il est empreint de l’idée qu’il existerait peut-être une Internationale noire avec des donneurs d’ordres dont les contours restent très flous 2. Dans la majorité des sources, il est précis, factuel et le plus neutre et professionnel possible (au sens ou nous avons défini "neutre" et "professionnels" ci dessus) par rapport à son objet. Dans tous les cas, ces deux regards s’éclairent l’un l’autre, et le premier regard nous permet de dépasser le second.

IV. Autour des attentats de Dijon et de Lyon en 1887 : un regard policier qui évolue dans un contexte neuf

1. Les inquiétudes de l’Intérieur

Si l’absence de sources n’est pas un effet d’archives, les autorités de Côte-d’Or se montrent à nouveau plus attentives aux activités des anarchistes dans le courant de l’année 1886. Et c’est, semble-t-il, à l’initiative du pouvoir central que le regard des autorités en Côte-d’Or se braque à nouveau sur eux, un regard que nous appréhendons alors à travers des sources plus nombreuses et plus variées émanant encore une fois pour la plupart d’entre elles d’élus ainsi que de chefs de service et d’unité dont nous ne savons presque rien. Ces pièces témoignent d’une part des contacts existant entre la Sûreté Générale (1er et 4e bureaux) – en demande de renseignements sur l’anarchisme dans le département – et le préfet de Côte-d’Or, qui rend compte de la situation, et d’autre part des contacts entre ce même préfet de Côte-d’Or et le commissaire central ainsi que le commissaire spécial de Dijon (ce dernier apparaît alors dans les sources), qui attendent ses directives et l’informent sur l’anarchisme dans le département. Il faut par ailleurs noter que, à moins d’un effet d’archives, la collaboration directe de département à département, entre services, paraît pratiquement nulle à cette époque pour ce qui est des informations relatives au mouvement anarchiste, contrairement à la période précédente, l’Intérieur les centralisant et les redistribuant d’un département à l’autre.

Ce qui inquiète alors le pouvoir central, c’est à nouveau la question des contacts qui existeraient entre compagnons : la recherche d’une éventuelle organisation qui serait le ressort de l’action, et cela dès 1886. La Sûreté Générale à Paris, 1er bureau, a en effet été informée par des indicateurs genevois que François Monod et un certain Alphonse Janodet [69] « reçoivent des courriers de Genève » à leurs adresses respectives, 40, rue Berthier et 28, rue d’Auxonne à Dijon [70] ; elle demande alors des informations concernant ces deux individus, ainsi qu’un troisième, Charles Gevin [71], au préfet de Côte-d’Or [72], qui transmet ces demandes au commissariat central et au commissariat spécial de Dijon. En réponse, ces deux services fournissent les renseignements suivants : deux notices détachées (les premières dont nous disposons pour les individus considérés comme anarchistes en Côte-d’Or, et donc un nouvel outil pour l’historien), et l’information selon laquelle Janodet reçoit alors le Révolté, comme Monod d’ailleurs [73].

A travers l’existence de ces contacts, ce qui l’inquiète également et qui n’est pas sans conséquences sur le regard policier, ce sont les attentats ou les tentatives d’attentats qui ont lieu à Dijon en 1887 et qui pourraient peut-être avoir un lien avec les attentats « anarchistes » de Lyon du 8 février 1887 [74] : le 28 janvier 1887, une boîte à mitraille en bois, en forme de dé dont le couvercle est fixé par des fils de fer, est découverte dans un arbre creux en face du numéro 28 du Cour du Parc à Dijon [75] ; le 8 février 1887 au soir, vers onze heure trois-quarts, deux bombes (de la poudre et des débris de fonte fortement serrés par un fil de fer dans deux sacs) explosent sans faire de victime, l’une sous le portique du Palais de justice, l’autre devant l’église Saint-Jean [76] ; dans la semaine du 6 au 13 février 1887, une bombe composée d’une boîte en bois enveloppée de fils de fer est découverte à l’appui d’une des fenêtres de l’habitation d’un avocat de Dijon [77] ; le 21 mars 1887, un certain Musset trouve dans un urinoir situé en face du commissariat de Dijon une boîte explosible en sapin de vingt centimètres de haut et de sept centimètres de large, contenant un mélange de chlorate de potasse et de sucre d’environ 800 grammes [78]. La mèche en était allumée, mais un « défaut de fonctionnement » avait empêché un « grave accident » [79].

L’enquête concernant ces attentats ou ces tentatives d’attentats n’aboutira pas, et ils cessèrent au printemps 1887 sans que l’on sache pourquoi. Mais s’agissait-il d’actes anarchistes conscients ? Dès lors, fallait-il voir une coïncidence dans la concomitance de ces explosions, un phénomène d’imitation ou encore des tentatives d’attentats résultant d’initiatives concertées à l’échelle, au moins, du couloir séquano-rhodanien ? Ces questions sont relayées par certains journalistes locaux qui n’hésitent pas à imaginer, en 1887 au moins, l’existence d’un « complot » (mais à quel niveau : régional, national, international ? Emanant de quelle structure : d’un groupuscule agissant en électron libre au sein du mouvement ou d’une organisation structurée avec une vraie hiérarchie institutionnalisée ?), ce dont témoigne par exemple un article paru dans le numéro 219 du Bien Public le 11 août 1887 : ce dernier signale que « plusieurs tentatives d’attentats présentant manifestement le caractère de la ‘ propagande par le fait ’ préconisée par les anarchistes, se sont produites à Dijon et à Lyon en décembre, janvier et février dernier » et que « la simultanéité de ces divers attentats, la similitude des procédés et des matières employées permettent de croire à l’exécution d’un mot d’ordre unique, à l’existence d’un complot » [80].

2. Une opinion publique locale plus sensible aux actions des anarchistes de Côte-d’Or

Dans ce contexte, l’opinion publique de Côte-d’Or, sur laquelle les rapports mensuels des préfets et des sous-préfets ne nous renseignent pas, semble avoir été plus attentive à la question anarchiste, surtout en février 1887, comme le montre le numéro 35 du Bien Public du 5 février 1887 :

« La population est émue par ces attentats. Les dégâts ont heureusement été nuls, mais le but évident des misérables qui viennent de commettre ces tentatives de crime était de causer quelques sinistres catastrophes comme par exemple de faire sauter une partie du Palais de Justice ou d’amener la destruction de l’église Saint-Jean. »

Le commissaire spécial de police de Dijon paraît de son côté plus inquiet de l’évolution d’une frange au moins de l’opinion publique en février 1887 : « Je crois qu’une agitation sociale peu ordinaire règne parmi les ouvriers en général » [81]. Et quand à l’été 1887 s’ouvre le procès de Monod et de Naudet pour tentative d’assassinat sur le procureur de la République de Dijon, le commissaire central de police de Dijon rassure le préfet ; il a pris les mesures nécessaires :

« A l’approche de l’ouverture de la session des Assises [...], j’organise un service extraordinaire de surveillance : des rondes parcourent certaines parties de la ville depuis 11 heures du soir jusqu’à 4 heures du matin. La surveillance des anarchistes deviendra plus étroite de manière à prévenir tout événement. Je crois, Monsieur le Préfet, qu’il n’y a rien à craindre en ce qui concerne les anarchistes de Dijon. »

3. Un regard policier qui se pose avec davantage d’acuité sur les anarchistes de Côte-d’Or

Ce climat et ces événements n’ont bien sûr pas été sans conséquences sur le regard policier, et les autorités locales se sont légitimement posé les mêmes questions que les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, que les journalistes et qu’une frange de la population, et ils sont d’abord à l’affût d’éventuels « conciliabules » – pour reprendre le vocabulaire utilisé dans certains rapports – entre anarchistes, au moins à l’échelle locale ou régionale, qui auraient permis ce "complot" : le 9 février 1887, le commissaire spécial de police de Dijon écrit que les affaires de Dijon et de Lyon seraient liées et qu’une réunion ayant eu lieu les 3 et 4 décembre 1886 serait à l’origine des attentats : auraient été présents lors de cette dernière des Dijonnais comme Monod, des Lyonnais comme Montfouilloux [82], qui auraient rencontré à Vienne (Isère) des hommes comme Toussaint Bordat [83] ou Pierre Martin [84]. Le 3 mars 1887, un rapport annonce pour le 5 mars une réunion anarchiste à Chasse (Isère) ou à Saint-Cyr-sur-le-Rhône (Rhône), au cours de laquelle les membres les plus militants de Vienne, Saint-Etienne, Roanne, Lyon, Grenoble auraient discuté « des moyens de propagande révolutionnaire pour la région » [85]. De même, les sources lyonnaises exploitées par Marcel Massard montrent qu’à Lyon, les autorités se posent les mêmes questions : ces sources se font en effet l’écho de rencontres – pour la plupart invérifiables – qui auraient eu lieu dans la région : des anarchistes bien identifiés dont il donne les noms auraient été à l’origine de l’attentat visant le palais de justice de Lyon ; ils seraient venus de Genève, auraient été ensuite « délégués par les groupes suisses pour visiter les compagnons français », et après l’attentat, se seraient rendus à Vienne (Isère), à Saint-Etienne, puis à Dijon le 19 février, où ils auraient dû rencontrer Monod. Toutefois, à l’annonce de l’arrestation de ce dernier, ils se seraient dirigés sur le Creusot, et seraient même venus à Lyon où ils auraient rencontré Montfouilloux, Vitre [86] et d’autres [87]. Enfin, on constate les mêmes préoccupations à la direction de la Sûreté Générale à Paris : une note en date du 9 mars 1887 émanant de la Sûreté (4e bureau) demande en effet au préfet de Côte-d’Or des renseignements sur Toussaint Bordat, Monod, et sur un certain Aubert, qui auraient habité Genève où ils se seraient rencontrés [88] ; Georges Aubert (sur lequel la police n’arrive en définitive pas à mettre la main et dont on peut finalement douter de l’existence), aurait été un agitateur lié aux anarchistes de Genève et de Lyon et serait compromis dans des attentats [89].

Par ailleurs, dans quelques très rares rapports (moins de 2 % des pièces) qui sont surtout ceux du commissaire spécial de Dijon, le vocabulaire utilisé laisse entendre que le complot aurait peut-être été fomenté au sein d’une organisation relativement structurée (au moins dans une zone géographique délimitée par Dijon, Lyon, Saint-Etienne, Vienne en Isère, Genève, qui, pour cette dernière, pour exprimer cette idée en langage contemporain, aurait été une sorte de base-arrière anarchiste [90]. Mais de quel type d’organisation ? 1. D’une « fraction » anarchiste pour reprendre les mots du commissaire spécial en 1888 [91] ? 2. D’un « parti » à la tête duquel se trouveraient des « chefs » donnant des mots d’ordre comme semble le soutenir le commissaire spécial de Dijon en 1887 (le 18 février 1887, le commissaire spécial de Dijon évoque dans un rapport les « chefs » du « parti anarchiste » [92] ; le 3 mars 1887, il signale des phrase énigmatiques « placées en post-scriptum sur les lettres de Monod » et « employées » par la plupart des compagnons « dans les correspondances qu’ils échangent » signifiant que « l’affaire aura lieu » [93]) sans que l’on sache réellement ce que ce dernier entend par « parti » et par « chef » : la façon dont le Littré définit le mot « parti » dans son édition de 1889 laisse une large place à l’interprétation [94] ! 3. D’une « secte » comme il l’écrit en 1889, comptant des « coreligionnaires » [95] dont certains seraient des « illuminés » (dans un rapport de la police des chemins de fer, on trouve pour la première fois en 1887 à l’occasion du procès de Monod et Naudet le mot « illuminé » [96] ; le 3 mars 1887, le commissaire spécial de Dijon utilise le mot « coreligionnaire » pour désigner les anarchistes [97] ; enfin le 26 avril 1889, il fait du mouvement une « secte » [98]) sans que là encore on sache si dans ses rapports, le commissaire spécial voit véritablement le mouvement comme une organisation close sur elle-même dans laquelle les membres seraient éventuellement introduits par des rites initiatiques, adopteraient des signes de reconnaissance et dont les réunions compteraient des rituels ? Encore est-ce nous qui précisons une définition qui, dans les dictionnaires de langue française de l’époque, reste bien vague [99]. D’ailleurs, pour ce qui est du commissaire spécial, le fait qu’il désigne le mouvement à la fois comme un « parti », une « secte » ou une « fraction » ne plaide pour un usage précis de ces mots.

Aujourd’hui, l’historien, peut interroger cette perception policière de la réalité anarchiste dans la seconde moitié des années 1880 en s’appuyant sur d’autres sources, elles aussi policières, qui consistent dans leur très grande majorité en rapports toujours très factuels sur les compagnons et sur leurs activités : donc sur un deuxième regard policier sur les anarchistes.

4. Un mouvement anarchiste qui prend consistance en Côte-d’Or

Ces dernières nous montrent alors que le mouvement paraît prendre consistance en Côte-d’Or (d’ailleurs comme dans d’autres départements de province au milieu des années 1880 [100]), notamment à travers quelques individus qui apparaissent dans les rapports et pour lesquels, pour certains d’entre eux, comme nous l’avons signalé, les premières « notices détachées » sont rédigées au commissariat central ou au commissariat spécial : il s’agit d’Alphonse Janodet et de sa femme en 1886 ainsi que de Charles Gevin ; en 1887, de Pierre Forgemont, Pierre Naudet, Angel Diatz, François Arthot et sa femme ; enfin en 1889, de Dominique Cabaillot. Pourquoi ont-ils été fichés comme anarchistes et le sont-ils ? Sont-ils des militants, des adhérents ou des sympathisants tels que nous avons pu définir ces catégories dans un précédent article [101] ? Pour la plupart d’entre eux, ils ont été fichés comme « anarchistes » parce qu’ils lisaient les journaux anarchistes ou faisaient de la propagande (ce ne sont ni des délinquants, ni des socialistes) même s’il est difficile de mesurer leur degré d’implication au sein du mouvement : Alphonse Janodet et sa femme l’ont été en raison de leurs liens avec Monod, dont ils partagent les convictions et avec lequel ils ont tenté de mettre sur pied la « Fédération socialiste ouvrière de Côte-d’Or » en 1882 [102] ; Forgemont [103] , parce qu’il essaie d’organiser une « conférence » pour Monod en février 1887, à l’endroit où il habite [104] : lui aussi a participé à la tentative de création de la « Fédération » [105] ; Pierre Naudet [106], parce qu’il est inculpé avec Monod de détention de substance explosive en 1887 ; Charles Gevin [107], à la demande de l’Intérieur, parce qu’il reçoit le Révolté en 1886 [108] ; Dominique Cabaillot [109], à cause de ses fréquentations anarchistes ainsi que de son attitude, puisqu’il se revendique ouvertement comme anarchiste a été chassé de l’arsenal pour cette raison en 1887 [110] ; Angel Diatz [111] qui s’installe à Dijon après avoir vécu en Espagne, à cause de son passé anarchiste [112] ; Arthot [113] et sa femme, parce qu’ils reçoivent régulièrement des exemplaires du Révolté par centaines en 1887 [114]. D’un point de vue sociologique, il s’agit surtout d’hommes, d’artisans ayant dépassé la trentaine.

Quant à savoir si, à partir de ces sources policières, le mouvement, en 1886-1888, serait une organisation structurée et hiérarchisée ou encore une « secte » ? Elles nous montrent que le mouvement n’a rien à voir avec ce type d’organisation, ce qui serait d’ailleurs bien inattendu de la part des anarchistes : on ne remarque en effet à l’échelle locale à travers les sources policières l’existence d’aucune structure rigide, d’aucune hiérarchie formalisée, tandis qu’aucun compagnon ne reçoit des ordres. De même ce monde n’apparaît absolument pas comme s’isolant de l’extérieur entre autres grâce à des rituels secrets et à des signes de reconnaissance. Elles témoignent en revanche :

1.Qu’il y a, à la base du mouvement en Côte-d’Or, à Dijon, un petit « groupe » informel (dans le sens le plus large que l’on puisse donner à ce mot utilisé par le commissaire central de Dijon en 1888 [115]), aux contours flous, sans lieu de réunion précis et sans réunion régulière apparemment, dont les individus qui le composent, au moins pour une partie d’entre eux, se connaissent et se fréquentent, se soutiennent si nécessaire en gravitant autour de meneurs comme François Monod (bien connu de certains militants grâce à son activisme ainsi que grâce à des journaux anarchistes comme le Révolté, qui se fait l’écho de son procès en 1887), ou Arthot.

2. Que, grâce à la surveillance exercée par des agents de la Sûreté à l’étranger et grâce au travail du commissariat spécial de Dijon, comme Monod (qui entretient au moins des contacts avec Saint-Etienne grâce à Régis Faur [116], avec Paris où il se rend par exemple à la rédaction de du Révolté en février 1887 [117], avec Vienne dans l’Isère ou encore avec Lyon et Genève) les anarchistes de Côte-d’Or nouent ou ont noué plus ou moins temporairement des contacts avec des compagnons habitant en dehors du département, là encore sur la base des affinités, comme Gevin [118], Janodet [119], Arthot [120], ou Diatz [121].

3. Qu’à l’échelle régionale, ces hommes et ces quelques femmes n’hésitent pas à s’aider les uns les autres, la presse anarchiste jouant un rôle dans ce processus d’entraide : à Vienne (Isère), un rapport du 10 juin 1887 nous apprend ainsi que le groupe local a envoyé des secours à une fille de Dijon dont le père est détenu politique [122] ; en mars 1887, des collectes au sein des groupes à Lyon, Vienne (Isère) et Saint-Cyr-sur-le-Rhône auraient été organisées en faveur de la femme de Monod [123] ; à l’été 1887, après la condamnation de Monod à trois ans de prison pour « détention de substances explosibles » et celle de Naudet à trois mois de prison pour complicité, le commissaire spécial de la police de Dijon dénonce les contacts entre anarchistes lyonnais et dijonnais en indiquant que les Lyonnais ont envoyé des sommes d’argent à leurs compagnons de Côte-d’Or emprisonnés [124], cela en se fondant sur un entrefilet du Révolté, indiquant les sommes versées aux détenus de Dijon par les Lyonnais pour les aider : soit 10 francs [125]. L’entraide est donc une dimension de la vie du mouvement qui se fait plus nette à travers les sources dans cette partie du couloir séquano-rhodanien sans que l’on puisse en tirer de conclusion sur un possible renforcement des liens entre les groupes qui s’y trouvent à cette époque.

4. Que, pour ce qui est des « conciliabules » qui auraient eu lieu à l’échelle régionale entre compagnons de Côte-d’Or, du Rhône, de Genève, de l’Isère..., si aucune source ne permet de vérifier leur réalité, il y a un tissu de suspicions et un constat : dans les autres départements dans lesquels il existe des groupes anarchistes à la même époque, on sait avec certitude que, de manière informelle, pour préparer telle ou telle action ou dans le cadre d’une sociabilité anarchiste entretenue bien au-delà du groupe, les militants les plus impliqués des différents groupes se rencontraient avec plus ou moins de régularité : ce fut ici au moins le cas pour préparer l’anniversaire du 18 mars (des réunions eurent lieu le 19 mars 1887 à cet effet à Vienne, Lyon et Saint-Cyr-sur-le-Rhône), anniversaire participant, comme dans d’autres régions, de la construction d’une mémoire du mouvement à échelle locale et nationale [126].

5. Enfin que les activités des compagnons sont alors de différents types. Les membres les plus militants essaient de faire du prosélytisme en organisant des conférences publiques, comme lorsque Forgemont tente d’organiser une conférence pour Monod dans un café à Yzeure (Côte-d’Or), conférence à laquelle quelques habitants s’opposent et qui n’aura pas lieu [127]. Ces compagnons font également œuvre de propagande écrite, et à cette occasion, sont capables (sans que l’on connaisse la périodicité de ces affichages ni celle des distributions d’imprimés dans les rues de Dijon ou dans les campagnes avoisinantes) de distribuer ou d’afficher sur place des placards, brochures ou journaux imprimés à l’extérieur du département. Pour ce qui est de la propagande écrite, ils sont alors dépendants (aucun imprimé n’est signalé comme l’œuvre des compagnons de Dijon [128]) de ce que nous avons pu définir comme des « pôles » anarchistes [129] à l’échelle du territoire national (notamment de Paris) voire à l’échelle internationale (Genève) : ainsi un rapport du commissaire central au préfet nous apprend qu’en 1886, un Manifeste anarchiste-International antipatriotique dont un spécimen se trouve aux Archives Départementales, vraisemblablement édité à Genève [130], a été apposé sur les murs de Dijon [131] ; de même un rapport du 13 mars 1887 nous apprend que Monod a à nouveau reçu quelques mois auparavant de Régis Faur de Saint-Etienne une centaine d’exemplaires des Produits de la Terre [132] ; le 16 juillet 1887, le commissaire spécial de Dijon signale au préfet de Côte-d’Or qu’Arthot de Dijon a reçu une centaine d’exemplaires du Révolté imprimés à Paris [133] ; enfin, le 28 juillet 1887, un nouveau rapport du commissaire spécial indique que le compagnon Diatz, arrivant de Marseille en Côte-d’Or, reçoit des paquets de brochures et journaux (notamment le Révolté de Paris) qu’il distribue à d’autres [134]. Pour finir, ces compagnons ont peut-être pensé, de leur propre initiative ou en concertation avec des anarchistes de Lyon et de Genève entre autres, à la propagande par le fait, mais rien ne permet de l’affirmer (hors la troublante coïncidence des attentats de Lyon et de Dijon du 8 février 1887 contre des objectifs semblables), et dans ce cadre, le procès de Monod et Naudet pour tentative d’assassinat sur un procureur de Dijon a surtout pour intérêt de nous donner l’occasion, pour une fois, de confronter les sources anarchistes aux sources policières, puisque le Révolté, dans sa rubrique Mouvement social, nous raconte leur arrestation, leur détention, et les conséquences familiales de leur emprisonnement. On apprend ainsi qu’après l’arrestation de Monod, son fils aîné a été jeté avec une telle brutalité dans la voiture qui devait le conduire chez les bonnes sœurs que son bras a traversé la vitre et qu’il s’est blessé [135] ; que sa femme a été arrêtée alors qu’elle était prête de mourir d’une maladie [136] ; que leurs enfants ont été victimes de mauvais traitement de la part des bonnes sœurs de l’hôpital où ils avaient été placés [137], qu’ils y ont été baptisés de force [138] et que lors de leur interrogatoire par le juge d’instruction, ce dernier a tout fait pour qu’ils « chargent » leur père, ce qu’ils n’ont bien sûr pas fait [139] ; que Naudet et Monod ont subi des mauvais traitements, des insultes et des privations en prison [140] et que le père de Naudet en est mort de douleur [141] ; enfin que la femme de Monod est revenue sur des aveux forcés faits en prison sous la menace de ne pas revoir ses enfants [142]. On remarquera que le Révolté tente ici surtout d’exalter le courage de Monod et de sa femme tout en montrant la façon abjecte dont ils sont traités, cela alors que les sources policières nous montrent au même moment un couple qui se déchire [143].

6. Bref, que le mouvement a forci en Côte-d’Or et qu’il n’est plus question pour la police ou la gendarmerie de consacrer des dizaines de rapports aux communiqués de groupes anarchistes plus ou moins fantaisistes comme c’était le cas au début des années 1880.

Tenter de cerner le regard policier dans les années 1886-1888, c’est donc tout d’abord savoir que ce regard est tronqué, comme dans les années 1880, parce nous n’aurons jamais accès à un certains nombre de pièces qui ont été perdues ou détruites (notamment les rapports des fonctionnaires subalternes et des indicateurs). Ensuite, c’est l’appréhender à travers de nouveaux types de sources comme les premières « notices détachées » ou les premiers « signalements », des sources également sensiblement plus nombreuses : sur l’ensemble des sources conservées dans les années 1880, 38 % des pièces correspondent à la période 1882-1884 et 62 % d’entre elles à la période 1885-1890 (plus particulièrement à la période 1887-1890). C’est l’appréhender dans un contexte particulier qui n’est pas sans l’influencer : celui d’attentats ou de tentatives d’attentats qui ont lieu à un même moment dans la région et qui peuvent donner corps à la thèse d’un complot préparé par une organisation aux contours vagues, proche du parti ou de la secte. C’est ce qui inquiète l’Intérieur, qui commence à prendre en main la répression, et ce dont certains journalistes sont persuadés, tandis qu’une inquiétude palpable gagne une frange de la population. Pour autant, c’est toujours l’appréhender à travers un double regard : d’abord celui qu’exprime la très grande majorité des sources, qui est un regard technique et départi de tout jugement de valeur à travers des rapports toujours très factuels, cela même dans un contexte plus sensible. Ensuite, le regard du commissaire spécial de Dijon, commissaire qui utilise un vocabulaire pouvant nous laisser imaginer qu’il pense avoir affaire à une organisation avec ses rites et ses signes de reconnaissance, hiérarchisée, dont les membres pourraient obéir à des donneurs d’ordres. Et c’est ce double regard qui nous permet, en interrogeant le second, de nous en affranchir pour montrer que le mouvement est composé d’individus et de groupes en contacts via des réseaux, qu’il est hiérarchisé dans les faits, polarisé, et qu’il est animé par des individus solidaires partageant une même culture politique : il est ainsi bien une organisation au sens où nous avons utilisé et défini ce mot au cours d’un précédent article [144].

V. 1891-1894 : autour des attentats anarchistes parisiens ; le regard policier sur les anarchistes de Côte-d’Or

1. La Côte-d’Or à l’heure de Paris

De 1892 (dès le moment où Ravachol passe à l’action) jusqu’à la fin de 1894, avec parfois de brefs temps morts comme pendant une partie de l’été 1892, la presse de Côte-d’Or fait vivre les habitants du département à l’unisson des événements parisiens. Les journaux à grand tirage comme le Bien Public multiplient les articles sur les attentats que connaît la capitale [145]. Il ne se passe pas un jour sans que ne soient publiés les derniers développements des enquêtes en cours ou les professions de foi des quelques propagandistes qui seront ou qui ont été exécutés ; pas un jour sans que les journalistes ne consacrent aux compagnons quelques reportages ou qu’on ne suive ceux qui ont été arrêtés derrière les grilles des prisons ou dans les tribunaux. Et tandis que de multiples débats sur les nécessités de la répression s’engagent à tous les niveaux de la société, les rumeurs les plus folles circulent, que les journalistes inventent ou dont ils se font l’écho sans les vérifier, comme ce jour où l’un d’entre eux fait courir le bruit que l’arrestation de Ravachol participe en réalité d’une manipulation orchestrée par les services du ministère de l’Intérieur pour rassurer l’opinion [146], ou lorsque dans un article du 23 mai 1892 intitulé « La Dynamite », un journaliste du Bien Public affirme gratuitement que les anarchistes parisiens ont eu l’idée de faire sauter les quartiers riches de la capitale grâce aux conduites de gaz, idée qui aurait déjà eu un commencement d’exécution [147].

Face à toutes ces informations (fausses la plupart du temps), comment la population du département réagit-elle dans ces années 1891-1894 ? Peut-on parler de psychose ?
Les sources (essentiellement la presse au cours de ces années) nous donnent tout d’abord l’impression que les habitants de Côte-d’Or, confrontés à une masse d’informations souvent contradictoires et exagérées, ont beaucoup de mal à évaluer le danger que les anarchistes peuvent représenter pour la République : comme le montre par exemple un article du Bien Public du jeudi 28 avril 1892 intitulé « Violence néfaste », on voit l’opinion publique osciller entre l’idée que les anarchistes sont une armée secrète de militants organisés susceptibles de renverser le régime républicain au rebours de celle qui ne voit dans l’anarchie « qu’une poignée d’illuminés agissant individuellement » [148].

Par ailleurs, certains éléments de cette population, désorientés face au phénomène politique qu’est l’anarchisme et face aux attentats qui frappent la capitale, se laissent ponctuellement aller à des élans de colère, comme le montrent des rapports de police qui signalent que les réunions des anarchistes locaux donnent parfois lieu à des manifestations d’hostilité [149] (mais il faut ici faire la part, et c’est difficile car les sources sont imprécises ou volontairement muettes, des violences populaires spontanées et des incidents orchestrés par des provocateurs engagés par les services de police). Ces populations (les Dijonnais surtout) sont aussi gagnées de temps à autres par l’inquiétude, voire la panique : le jour où un pétard explose à proximité de l’Hôtel de ville, le Bien Public du 30 avril 1892, dans son numéro 120, dans un article intitulé « La bombe de l’Hôtel de ville », dénonce « une fumisterie » mais remarque que la population « paraît sensibilisée » en constatant « l’émotion violente que [la pseudo-bombe] produisit dans la ville » [150].

Cela dit (même lorsque le président de la République Sadi Carnot est assassiné et sauf ponctuellement lors d’explosions qui retentissent à Dijon [151]) elles ne perçoivent certainement pas l’anarchisme comme une menace directe. Pour elles, l’action engagée par les compagnons intéresse avant tout la capitale. Et s’il n’y a donc pas de véritable psychose comme celle qui gagne Paris à la même époque, c’est tout simplement parce que les anarchistes de Côte-d’Or ne sont pas réellement pris au sérieux par les habitants du département. Bien connus des autorités, ils sont considérés comme inoffensifs car ils ne se livrent pas à la propagande par le fait. La presse locale témoigne de cette attitude car si des articles fréquents paraissent sur les événements qui se déroulent à Paris, quasiment aucun journaliste ne s’intéresse aux compagnons de Côte-d’Or et à leurs activités : pour la seule année 1892 par exemple, on ne répertorie dans le Bien Public que quelques rares articles les concernant comme celui intitulé « Conférence anarchique » dans le numéro 99 du journal paru le samedi 9 avril 1892, qui s’inquiètent de l’activité des compagnons de Dijon et réprouve la passivité des pouvoirs publics [152].

En fait, ces populations attendent une vraie fermeté de la part du pouvoir et blâment l’action des compagnons à Paris en ne cessant de réclamer le retour à l’ordre, et à la tranquillité : le sous-préfet de Beaune écrit le 2 mars 1894 que « les crimes anarchistes ont produit ici comme partout en France une grande indignation, mais sans effrayer autrement la population qui s’est rassurée par l’attitude énergique du gouvernement [...] » et qui approuve complètement les « mesures de rigueur prises pour quelque temps » ; « On ne demande qu’à voir persévérer le ministère dans la campagne commencée » [153]. Le préfet ajoute en mai 1894 [154] :

« Les regards sont toujours tournés du côté des criminelles manifestations anarchistes et l’énergie déployée par le gouvernement rencontre une approbation complète chez l’immense majorité de la population. Je crois donc pouvoir vous affirmer [...] que toutes les mesures les plus énergiques prises dans le but de faire rentrer dans l’ordre les malfaiteurs et tous les fauteurs de désordre seront bien accueillies par l’opinion publique. Jamais le désir de calme et de tranquillité n’a été plus grand qu’aujourd’hui. »

Et l’assassinat du président de la République Sadi Carnot le 24 juin 1894 est une nouvelle occasion pour réaffirmer l’unité nationale contre les « crimes » anarchistes : le sous-préfet de Châtillon écrit par exemple au préfet de Côte-d’Or (le ton de cette lettre est représentatif de celui adopté par l’ensemble des fonctionnaires de l’Etat en Côte-d’Or lorsqu’ils décrivent l’état de l’opinion publique à cette occasion) [155] :

« La population toute entière de l’arrondissement sans distinction d’opinion a connu avec tristesse et indignation la nouvelle de l’assassinat du président Carnot. La rapidité de la transmission du pouvoir, la tranquillité absolue qui a régné sur tout le territoire, enfin le choix même du nouveau président, ont produit la plus heureuse impression. Cette crise qui semblait pouvoir être redoutable n’a eu d’autre résultat que de démontrer une fois de plus à quel point les institutions républicaines étaient inébranlables. »

Bref, malgré quelques signes d’inquiétude ou de panique, les rapports des préfets et des sous-préfets (certes sans doute là encore soucieux de rassurer le pouvoir central) nous montrent des masses plutôt hostiles à l’anarchisme. En avril 1894, alors que Paris est au cœur de la tourmente anarchiste, le préfet écrit encore que « la journée du 1er mai s’est passée sans incident », que « les ateliers n’ont pas chômé » et que la ville de Dijon « n’a pas cessé un seul instant de conserver un aspect ordinaire. [...] les anarchistes ne se sont pas montrés et leur chef, le nommé Monod » a cru bon de « s’absenter et de passer la journée en Suisse à la campagne. Ce monde là se désagrège de plus en plus [...] » [156].

2. Un regard policier qui s’affine toujours plus

Dans ce contexte, les autorités de Côte-d’Or ont a priori pu travailler sans céder à la psychose, pour participer, alors que la législation se durcit avec le vote des « lois scélérates », à une répression vigoureuse engagée à l’échelle nationale par le pouvoir central, soumis, lui, à la pression des habitants de Paris que les attentats des années 1891-1894 inquiètent beaucoup et qui souhaitent voir éradiquer la menace anarchiste le plus vite possible.

L’essentiel des impulsions guidant la répression à l’échelle départementale provient alors en effet de Paris (on a même l’impression à la lecture des sources que, sans ces impulsions, les autorités, à l’échelle départementale, auraient peu réagi, ce qui signifie peut-être que la menace n’a pas été prise au sérieux dans le département), et l’Intérieur a alors eu plusieurs objectifs 1. Mieux connaître la population anarchiste du département en la fichant avec toujours plus de précision et en ne cessant de demander la mise à jour des listes d’anarchistes [157] 2. Suivre les individus fichés dans tous leurs déplacements sur l’ensemble du territoire national, et jusqu’en prison 3. En 1893 surtout, obtenir des informations sur le mouvement pour comprendre comment il fonctionne [158] 4. Enfin, Améliorer la lutte contre les diverses formes d’action anarchistes (notamment la propagande écrite [159]).

Ces informations permettent tout d’abord à la Sûreté de tenter une première photographie de la France anarchiste dans les années 1893-1894 à travers quatre outils qui n’existaient pas auparavant, qui sont le résultat des investigations menées dans chaque département, et dont, pour le troisième et le quatrième, nous n’aurons plus l’équivalent par la suite. Il s’agit de :

1. « L’état numérique des anarchistes signalés par les préfets en réponse à la circulaire du 16 novembre 1893 », état arrêté à la date du 21 décembre 1893 [160].

2. l’« état numérique des anarchistes arrêté à la date du 31 décembre 1894 » [161].

3. l’ « état numérique des perquisitions opérées le 1er janvier 1894 » [162].

4. « L’organisation des anarchistes en France », rapport de synthèse sous forme de tableau établi par les renseignements généraux à partir des réponses des préfets à une circulaire du 13 décembre 1893 visant à mieux connaître le mouvement anarchiste [163].

Dans le même temps, le pouvoir central se veut le rouage essentiel de la répression qui s’exerce contre les anarchistes (c’est la Sûreté qui centralise les informations en provenance des divers départements pour les croiser [164] et les vérifier, tandis que les traces d’une coopération interdépartementale de service à service perceptibles dans les archives au début des années 1880 sont toujours inexistantes dans les sources), et tente de rendre le travail des différents acteurs de la répression plus efficace de différentes façons : 1. Dans chaque département, améliorer la remontée des informations concernant les anarchistes vers les préfets et vers la direction de la Sûreté Générale, des informations en provenance des commissaires spéciaux [165], des maires [166], ainsi que des directeurs des circonscriptions administratives [167] 2. Faire en sorte de mieux partager les informations entre les divers acteurs de la répression à l’échelle départementale (notamment les listes d’anarchistes et les divers « états verts ») : gendarmes, policiers [168], magistrats instructeurs [169] ; en accélérer la diffusion en utilisant le télégraphe et l’autographie [170] et en éviter la déperdition en doublant par exemple le canal de l’information [171] 3. Contrôler d’une part l’exécution des circulaires émanant de la Sûreté en rappelant à l’ordre si nécessaire certains acteurs de la répression comme les commissaires spéciaux en 1893 [172] ou comme les fonctionnaires des services des postes et télégraphes [173], ainsi que, d’autre part, la bonne application des « lois scélérates », en appelant les fonctionnaires à la plus grande fermeté [174]

Et sur le terrain, dans le cadre d’une volonté de l’Etat de mettre fin à la menace que semble représenter le mouvement anarchiste français à l’échelle nationale, volonté dont ses représentants en Côte-d’Or se font le relai scrupuleux comme nous l’avons déjà signalé, la Sûreté incite les préfets à faire appel dès que nécessaire, soit pour la recherche, soit pour la surveillance, aux services des brigades de gendarmerie [175], avant que le ministère de la Guerre n’accepte que l’action des autorités civiles s’exerce sur les gendarmes sans réquisition lorsqu’il s’agira de prendre des renseignements sur des individus ou sur la vente d’une publication préconisant la propagande par le fait [176].

Par ailleurs, les agents de l’autorité, recourent, à la demande de l’Intérieur, à des perquisitions plus nombreuses que dans les années 1880 (qui, du coup, nous donnent lorsqu’elles sont fructueuses des informations supplémentaires sur le mouvement) et procèdent à des arrestations également plus nombreuses ainsi qu’à des expulsions. Pour ce qui est des perquisitions, elles apparaissent davantage dans les sources mais il est impossible de les comptabiliser pour en tirer des statistiques et comparer leur nombre à celui des années 1880 car elles n’y sont pas toutes mentionnées. Dans un rapport daté de 1894, on peut lire par exemple : « Conformément aux instructions, j’ai fait procéder le 1er janvier à des perquisitions chez quatre militants anarchistes de Dijon, et depuis lors, j’ai procédé à des mesures du même genre, échelonnées de distance en distance [...] » [177]. Pour ce qui est des arrestations, elles n’auront jamais été aussi nombreuses – ni les condamnations aussi lourdes – que dans les années 1892-1894 : ainsi, sur l’ensemble des condamnations apparaissant dans les sources de 1880 à 1914, les trois-quarts ont été prononcées entre 1892 et 1894, phénomène que Jean Maitron constate d’ailleurs à l’échelle nationale [178]. Enfin, au cours de la même période, les rares individus signalés comme des anarchistes étrangers séjournant en Côte-d’Or sont l’objet de procédure d’expulsion : c’est par exemple le cas de Jean-Joachim Kreuzfeld, ouvrier fumiste arrivé à Dijon en août 1891, qu’un rapport du commissaire central Dijon au préfet de Côte-d’Or d’avril 1892 signale comme « très dangereux », « à expulser sans pitié » [179], demande suivie d’effet avec rapidité [180].

Donc au début des années 1890, alors que des foyers anarchistes nouveaux apparaissent dans le Territoire de Belfort, dans le Doubs, dans le Jura, dans l’Aube, et que le mouvement anarchiste dans l’Isère connaît une profonde transformation [181], le regard policier en Côte-d’Or, dont nous dépendons quasiment exclusivement pour appréhender le mouvement anarchiste à l’échelle départementale, à travers des demandes plus pressantes de l’Intérieur qui se traduisent par une inflation de notes, de rapports, de directives..., se précise : sur l’ensemble des pièces conservées aux Archives Départementales de Côte-d’Or de 1880 à 1894, 61,2 % d’entre elles ont été produites entre 1891 et 1894. Il se précise parce que l’historien peut, en 1892-1893, utiliser et confronter les nouveaux outils dont se servent alors les policiers (les premières listes d’anarchistes, les listes d’abonnés à des journaux anarchistes, les listes d’adresses saisies chez des anarchistes dans d’autres départements, les premiers « états signalétiques », les procès-verbaux des perquisitions, les registres d’écrou et les premiers vrais rapports de synthèse sur le mouvement en 1893). Il nous dévoile davantage les contours du mouvement grâce à des informations – bien plus conséquentes que dans les années 1880 – en provenance à la fois de la Sûreté (qui elle-même les tient d’informateurs travaillant dans d’autres départements ou à l’étranger), des départements limitrophes et bien sûr de Côte-d’Or, surtout à travers des rapports de chefs de service ou d’unité (les rapports des fonctionnaires subalternes et des indicateurs n’ayant pas été conservés, comme pour la période précédente), Côte-d’Or où le préfet continue, comme dans les années 1880, à jouer un rôle central dans la répression : donc de différents postes d’observation du mouvement. Il se précise enfin grâce à un ensemble d’informations qui, pour l’essentiel d’entre elles (plus de 95 % des pièces) sont traitées de manière très neutre, comme pendant les années 1880, en rendant compte de tel ou tel fait sans l’interpréter ; en signalant tel ou tel individu sans le juger...

En revanche, ce n’est pas le cas des autres pièces : surtout des rapports de synthèse émanant du préfet de Côte-d’Or ainsi que du commissaire de police du 1er arrondissement et du commissaire central de Dijon. En les parcourant, on rencontre en effet un lexique, qui, en France, fait naturellement partie du vocabulaire de certains hauts fonctionnaires, policiers, gendarmes ou mouchards dans les années 1890-1894 lorsqu’il s’agit de désigner les compagnons et leurs mouvement : « adeptes », « affiliation », « association », « parti », « chefs », « comités », et, plus nouveau dans le département, « criminels » ou « malfaiteurs » (on assiste ainsi à travers l’utilisation de ces derniers mots, avec les attentats parisiens, en Côte-d’Or, ce en tous cas d’après les sources conservées, à une criminalisation des compagnons dans le vocabulaire des agents de la répression). A travers ce vocabulaire, ces acteurs de la répression nous livrent une interprétation de la réalité anarchiste qui reste bien vague : fantasme d’une Internationale noire centralisée et hiérarchisée de manière plus ou moins institutionnalisée et aux contours plus ou moins bien définis ? Certitude d’avoir affaire à une nouvelle secte composée de fanatiques prêts à commencer, dans le sang, une régénération du monde ? Association de malfaiteurs auxquels il faut dénier tout objectif politique ? Utilisent-ils ces mots pour faire plaisir à un supérieur : notamment pour bien marquer vis-a-vis de ce supérieur leur désaveu par rapport aux agissements des anarchistes et leur attachement à la République dont ils seront les vrais fidèles soutiens en ces périodes difficiles ? Ce sont des questions auxquelles il est toujours difficile de répondre sans connaître ces hommes, et les réponses varient sans doute en fonction des individus : de leur connaissance du mouvement anarchiste ; de leur sensibilité politique ; de leur volonté ou non de se fondre de cette manière dans le "groupe policier" ; de leur rapport à la hiérarchie ; de l’émotion que les attentats parisiens ont pu susciter chez eux et de leur inquiétude quand à l’avenir politique proche du pays.

3. Ce qu’est le mouvement anarchiste en Côte-d’Or au début des années 1890

L’ensemble de ces sources policières nous permet en tous cas de mieux appréhender la réalité du mouvement au début des années 1890 en Côte-d’Or, bien que l’information soit très variable d’une année à l’autre et souvent invérifiable.

Par-delà le distinguo classique entre militants, adhérents et sympathisants, elles nous donnent accès à cinq catégories de noms : 1. Quelques-uns sont ceux d’individus qui, s’ils n’ont pas tous milité exactement au même moment, ont tous joué un rôle au sein du mouvement en Côte-d’Or de 1891 à 1894 au moins, comme François Monod [182], Louis Bardot [183], Victor Gaillard [184], Clovis Massoubre et sa femme [185], Jean-Baptiste Martenot [186], Alfred Catinot [187], Georges Mertz [188], Million [189], Eugène Borne [190], comme un certain Schrobel [191], comme Joseph Hinaud ainsi que sa femme [192], ou encore comme Jean-Baptiste Manière [193] et sa concubine Marie-Courbey. 2. D’autres sont ceux d’individus paraissant moins impliqués dans les activités du mouvement, mais qui fréquentent ou ont un temps fréquenté des compagnons en partageant leurs idées, comme François Petit dont la notice a été établie en 1891 [194] ; comme Louis Baptiste [195], François Paris [196] et François Henriot, dit « Ulysse » [197] en 1893 ; enfin comme Lucien Ponselet en 1894 [198]. 3. D’autres sont ou ont été des lecteurs de journaux anarchistes et éprouvent – ou ont éprouvé – au moins de la sympathie pour les idées des compagnons, comme Ferdinand Forgemont [199], Jean Fertat [200], Nicolas Munier [201], Lévêque [202], Pierre Quanquin [203] ou François Trevey [204]. 4. D’autres apparaissent trop fugitivement dans les sources pour que l’on puisse savoir s’ils ont réellement été militants ou sympathisants anarchistes, ou tout simplement s’ils ont été anarchistes, comme Gustave Quesnel [205], François Coquibus [206], Croissant [207], Louis Grandjean [208], Auguste Zambeau [209], Eugène Belle [210], Eugène Guillerme [211], Raoul Hinaud [212], Jacques Manjonnet [213], Mosser [214], Léon Renoncias [215], Lucien Rivière [216], Geslin [217], Rigaud [218]. 5. Enfin d’autres, signalés dans certaines sources comme anarchistes, ne l’ont pas été : il s’agit de Carillon [219], Damidot [220], Fevret [221]. Armand [222], Martinet [223], Charles Popp [224], Noël Roze [225], Leweckmann [226], Meyer [227], Joseph Laruelle [228], Chambelland [229], Phislains [230], Aucordonnier François [231], Tournois [232], Philippe Courot [233], Claude Vincent [234], ou de la veuve Goguely [235].

Donc pour le début des années 1890, autour d’un noyau d’une petite dizaine de militants graviteraient au maximum une quarantaine d’individus, dont, pour une petite quinzaine d’entre eux, nous ne saurons probablement jamais s’ils furent des anarchistes d’un jour ; s’ils furent fichés à cause d’un comportement déviant comme Zambeau ou parce que, sans être anarchistes, leurs propos tombaient sous le coup d’une « loi scélérate » comme Coquibus ; ou encore, comme la veuve Goguely ou Raoul Hinaud, s’ils furent fichés à cause de leurs relations avec les anarchistes, la veuve Goguely étant probablement la maîtresse de Sébastien Faure et Raoul Hinaud appartenant sans doute à la famille de Joseph Hinaud. Reste que le chiffre d’une trentaine d’individus au maximum gravitant autour de quelques militants peut être rapproché de celui fourni par un rapport datant de 1891 selon lequel les compagnons auraient organisé une « soirée familiale » rassemblant trente personnes, tant hommes que femmes [236], ce qui signifie que le nombre de militants et d’adhérents devait alors être inférieur, car ces « soirées familiales » rassemblaient en général bien plus d’individus qu’il n’y avait de militants ou d’adhérents. Il peut être également rapproché d’un autre chiffre fourni par un rapport rédigé un an plus tard, en 1892, selon lequel le groupe constitué à Dijon aurait compté une vingtaine de membres. Il peut également être rapproché du nombre d’individus signalés sur une « Liste des anarchistes de Dijon en 1892 » mentionnant alors dix-huit noms. Enfin, ce chiffre n’est pas surprenant si nous le mettons en vis-à-vis des statistiques de l’Intérieur pour 1893 [237] et 1894 [238], qui sont elles-mêmes le résultat d’enquêtes réalisées dans le département à la demande du préfet. Par ailleurs, il est fort probable que, comme partout en France, ces effectifs aient diminué au cours des années suivantes.

Pour ce qui est de ces militants, adhérents et sympathisants anarchistes qu’il est possible d’identifier avec assez de précision en Côte-d’Or, nous pouvons établir leur profil sociologique en commençant par constater un profond renouvellement du milieu anarchiste depuis les années 1886-1888, puisque, à l’exception de Monod et de Forgemont, aucun n’apparaissait dans les sources policières à cette époque. Il s’agit pour l’essentiel d’hommes dont la situation familiale est très diverses : on rencontre parmi eux des célibataires, des individus vivant en concubinage, et des hommes mariés avec des enfants à charge. Dix-sept biographies renseignées nous montrent que la majorité d’entre eux est originaire de la région (huit sont originaires de Côte-d’Or, trois du Doubs, un du Rhône, un du Jura, un de l’Yonne, un de Haute-Saône, un de Poitiers et un de Bourges). Ils ne sont ni trop vieux (seuls deux ont plus de trente-cinq ans) ni trop jeunes (un seul a moins de vingt-cinq ans), onze d’entre eux sur quinze ayant entre vingt-cinq et trente ans (la moyenne d’âge du groupe est d’un peu plus de vingt-sept ans), et ils exercent des professions très diverses : débitant de boisson, fripier, forestier, cordonnier, plombier, employé, cultivateur, fondeur, camelot, menuisier, chiffonnier, ouvrier typographe, ajusteur. Et si la vie n’est certainement pas facile pour tous, seulement une minorité d’entre eux vit apparemment en marge, signalée soit comme délinquante, sans domicile fixe ou ayant sombré dans l’ivrognerie.

Pour ce qu’il est des rapports que ces individus entretiennent entre eux, ils sont là encore difficiles à saisir à travers les sources. Ce que l’on perçoit toutefois à travers elles, ce sont, parfois, les amitiés qui ont lié plus ou moins durablement quelques-uns d’entre eux. Ainsi Monod a des liens réguliers avec François Petit, qui, alors qu’il arrivait de Beaune, est venu faire des achats dans sa friperie, et il l’a présenté à d’autres compagnons [239] ; il a également à cette époque des contacts étroits avec Hinaud [240], avec Ponselet [241], avec Catinot (un de ses « intimes » aux dires du commissaire du 1er arrondissement), lui-même hébergé par Massoubre [242] et ayant voyagé à Lyon pour assister à une conférence avec Bardot [243] ; avec Million, qui place chez lui son fils en apprentissage ; et peut-être encore des relations avec Forgemont qu’il connaît depuis quelques années [244]. Hinaud, de son côté, fréquente également Ponselet auquel il a rendu plusieurs fois visite avec Monod [245], François Petit (auquel il a demandé des services quand il s’est agi de faire des travaux dans sa maison) ainsi que François Paris, qu’il héberge lors de son passage à Dijon [246]. Evidemment, cette proximité put donner lieu à des tensions entre compagnons [247]. A ce propos, Jean-Paul Salles nous reproche avec raison d’avoir parlé dans notre thèse de « l’atmosphère empoisonnée des groupes » [248]. Il ne faut effectivement pas généraliser cette impression qui ressort surtout des sources parisiennes. Dans nombre de groupes en province, ce que montre par ailleurs notre thèse, l’entente est de règle, comme à Dijon par exemple.

Mais surtout, ce que l’on perçoit à travers les sources policières, ce sont les liens plus formels qui les ont unis à partir de 1892. A cette époque en effet, on apprend par un certain nombre de rapports conservés aux Archives Départementales de Côte-d’Or que les compagnons dijonnais auraient mis sur pied un groupe, c’est-à-dire, a minima si l’on se fonde sur la définition de Sanlaville citée par Jean Maitron : « un organisme très particulier [...] qui ne ressemble en rien aux sections ou groupes des autres partis. Il n’y a ni bureau ni cotisation fixe et aucun compagnon n’est obligé d’annoncer d’où il vient, ce qu’il fait et où il va. La salle du groupe est un lieu de passage où chacun discourt à sa guise, lieu d’éducation et non d’action » [249].

C’est en effet en janvier 1892, à la suite d’une note de l’Intérieur demandant des renseignements au préfet sur l’existence d’un groupe dijonnais qui se réunirait tous les samedis dans la grande salle du café de l’Industrie et compterait une vingtaine de membres [250] qu’un rapport daté du 31 janvier 1892 confirme son existence en signalant une réunion la veille au soir [251] et qu’un autre rapport du 1er février 1892 nous indique que ce groupe s’appelle « Les Résolus » [252], information confirmée par la Révolte en 1892. A l’aplomb de ces rapports, nous disposons des notices individuelles de certains de ses membres, qui nous livrent quelques informations, malheureusement invérifiables, sur son fonctionnement : on y découvre par exemple que Louis Bardot, présenté par le commissaire du 1er arrondissement comme un des piliers du groupe, se charge « de recevoir les correspondances des groupes anarchistes du dehors » en se les faisant adresser boulevard voltaire, 18, où il loge, et qu’il « prend place au bureau, généralement en qualité de secrétaire » [253], et on y apprend aussi qu’il n’est pas nécessaire d’habiter Dijon pour faire partie du groupe, comme le montre l’exemple de Million, habitant Saint-Aubin dans le Jura, qui fait partie des « Résolus » et « cotise pour les frais de propagande » [254]. En 1893, à la suite d’une nouvelle demande d’information de l’Intérieur sur le mouvement anarchiste dans le département, son fonctionnement se précisera à nouveau, d’abord dans une note du 16 novembre 1893 du préfet au ministre de l’Intérieur et ensuite dans une note du commissaire central au préfet datée du 15 décembre 1893 [255] : on y aurait été « admis sur la présentation d’un compagnon » ; il se serait réuni « tous les 8 jours au domicile de l’un d’entre eux à tour de rôle » [256], « le samedi de préférence » [257] ; il aurait compté une vingtaine de membres, « menés par deux ou trois d’entre eux », « les chefs du groupe » ; ses membres auraient été très susceptibles « dans certaines circonstances d’obéir à un mot d’ordre » [258] ; il aurait fini par disparaître avec la répression des années 1893-1894 [259], comme la plupart des groupes français [260]. Enfin en 1894, nous apprendrons par le préfet de Côte-d’Or que, comme ailleurs en France, « ce monde-là [le groupe anarchiste de Côte-d’Or] se désagrège de plus en plus, essentiellement à cause de la répression [...] » [261].

Que retenir sur la façon dont se sont organisés les anarchistes de Dijon ? Un certain nombre d’informations qu’il faut relire à la lumière des idéaux du mouvement tout en les confrontant aux informations conservées dans d’autres départements ainsi qu’à la Préfecture de Police de Paris :

1. L’existence d’un groupe à Dijon auquel ses membres ont ressenti le besoin de donner davantage de visibilité en l’appelant « Les Résolus » et en faisant la publicité de ce nom dans la presse anarchiste.

2. Le fait que ce groupe, constitué sur la base des affinités, soit composé d’une vingtaine d’adhérents solidaires les uns des autres, l’adhésion s’exprimant par la participation aux activités qu’il entreprend ou par la présence aux réunions.

3. Le rôle de meneurs au sein de ce groupe, et donc l’existence d’une hiérarchie informelle telle que nous avons pu la définir dans un article précédent [262] – mais certainement pas d’une hiérarchie institutionnalisée : aucun rapport ne témoigne d’ordres donnés par un compagnon à un autre compagnon.

4. Le fait que sa survie nécessite un minimum de précautions, notamment pour le protéger des « mouchards », et qu’il a vraisemblablement été « fermé », au moins à partir de 1893, comme un certain nombre d’autres groupes de l’époque.

5. Que l’efficacité de son fonctionnement aura nécessité un minimum d’organisation et de contraintes comme la mise en place de réunions régulières, ou le fait que certains anarchistes, sur la base du volontariat bien sûr, dans des rapports de gré à gré au sein du groupe, de manière non institutionnalisée, se dévouent pour accomplir telle ou telle tâche permettant son fonctionnement.

6. Bref qu’il constitue par nécessité, pour fonctionner efficacement et pour survivre, à Dijon, un organisme à mi-chemin entre le groupe anarchiste tel que le décrit idéalement Sanlaville [263] et une structure plus rigide.

Pour les forces de l’ordre, si l’on reprend les sources policières, ces « Résolus » seraient alors loin d’être isolés. Ainsi, dans une note du 16 novembre 1893, le préfet écrit au ministre de l’Intérieur qu’il ne sait pas encore si ce groupe est « en relation avec les associations du même genre existant en France », même s’il est à peu près « certain » qu’ils correspondent (notamment Monod, sous le nom de « Poiriel ») avec Genève, et s’il constate par ailleurs que les « principaux meneurs » à Dijon ont connaissance « des déplacements des compagnons les plus en vue » en France [264]. Il en va de même le 15 décembre 1893 du commissaire central de police, qui décrit le fonctionnement du groupe ainsi que les relations qu’entretiennent ses membres au préfet de Côte-d’Or en ces termes : « lorsqu’un attentat ou un crime quelconque est commis par un des leurs, même à l’étranger », ils « manifestent sans gêne leur satisfaction », ce qui « peut démontrer qu’ils suivent point par point les actions de leurs adeptes » [265]. Ils sont en contact avec les membres du groupe de Besançon, avec celui de Troyes (qui envoie des articles à la Mistoufe et avec quelques compagnons de Saint-Aubin dans le Jura dont Million) [266]. Ils ont encore des contacts à « peu près sûrs » avec des anarchistes de Genève, et, à La Chaux de Fonds, avec Von Gunten [267] ; ils ont également des relations avec des anarchistes parisiens (Joseph Hinaud est notamment entré en contact avec Joseph Tortelier [268] et Sébastien Faure [269], tandis que les compagnons dijonnais ont accueilli Sébastien Faure à Dijon, où il est venu faire une conférence, avant d’être, aux dires du préfet de Côte-d’Or, « reconduit à la gare » par Hinaut et Monod, « qui semblaient [accompagner] le voyageur avec la déférence que l’on doit à un chef reconnu » [270]. Enfin, le commissaire de police du 1er arrondissement de Dijon, dans un rapport non daté destiné au préfet, est quant à lui le seul, au moins par écrit, de manière explicite, à envisager qu’il puisse y avoir au sein du mouvement des donneurs d’ordre et des agents exécutants puisque selon lui, Alfred Catinot « aurait été recruté et amené [par qui ?] à Dijon pour grossir la maigre phalange » [271].

L’existence de ces réseaux n’est par ailleurs pas démentie par la Sûreté Générale, sur la base d’informations en provenance d’autres départements ou de l’étranger, dont les fonctionnaires pointent ponctuellement du doigt des contacts entre compagnons à l’échelle de la France : tantôt une liste d’abonnés au Falot cherbourgeois [272]. dont font partie les membres du groupe des « Résolus » en 1892 [273] ; tantôt, la même année, l’information en provenance du département du Rhône selon laquelle cinq anarchistes dijonnais en contact avec des anarchistes lyonnais auraient suivi des conférences de Sébastien Faure à Lyon [274] ; tantôt les noms d’individus comme Bardot, qui, en Côte-d’Or, ont été en correspondance avec Sébastien Faure pendant que ce dernier était emprisonné à Clairvaux en 1894 [275] (d’ailleurs, quand on se réfère directement à la « Liste des noms relevés sur la correspondance et les registres appartenant à S. Faure, correspondance et registres saisis à Aix chez Leydet le 21 mars 1894 et transmis à M. le Procureur de la République d’Aix, le 31 mars 1894 » [276], on y découvre entre autres ceux des Dijonnais Bardot, Monod et Martenot) ; tantôt enfin l’information selon laquelle, en février 1894, il faut surveiller étroitement les anarchistes de Dijon car ils sont en « relations suivies » avec Catinot et Massoubre, alors que ces derniers comparaissent devant le tribunal de Troyes pour avoir fabriqué de la fausse monnaie [277].

Enfin, les investigations que nous avons pu mener dans les départements voisins nous permettent de donner davantage de corps à ces réseaux. Ainsi, grâce aux archives départementales de Saône-et-Loire, on sait qu’à Chalon par exemple, l’anarchiste Guillemin [278] « fréquente les comités [quel sens donner à ce mot dans l’esprit de son auteur ?] de Dijon [...] » [279] ; dans le Jura, à Saint-Aubin, on sait que Million est en relation constante avec Monod, qui devient son ami et chez lequel il met son fils en apprentissage [280] ; à Belfort, des perquisitions de janvier 1894 font état de correspondances entre les anarchistes de cette localité et ceux de la préfecture de Côte-d’Or [281] ; dans le Doubs, on signale que Victor Bardot, né d’ailleurs dans le Doubs, fait des allers-et-retours à Besançon [282], tandis que le préfet du Doubs écrit au procureur de Besançon qu’au cours d’une perquisition à Dijon, une lettre d’Alfred Reuge [283], anarchiste de Besançon, a été saisie [284] ; en 1891, le bruit court parmi les compagnons de Grenoble, qui le connaissent, que Monod doit venir les visiter [285] ; en 1892, on apprend par le préfet du Rhône que les compagnons Bardot et Catinot de Dijon ont probablement été à Lyon pour assister à une réunion publique au cours de laquelle ils ont rencontré les anarchistes locaux [286]. Enfin, plus sujet à caution car trop vague et invérifiable, ce rapport conservé aux archives de Saône-et-Loire, selon lequel deux anarchistes de Dijon se sont rendus au Creusot chez un nommé Laurent, un socialiste révolutionnaire ayant essayé deux ans auparavant de grouper les quelques anarchistes existant encore au Creusot : ces compagnons auraient été envoyés par Monod de Dijon pour rendre compte de l’état des esprits dans les centres ouvriers. Et à la suite de cette entrevue, Laurent serait parti pour le Jura, « sans doute pour faire de la propagande parmi les ouvriers », aurait rencontré Monod sur le chemin, puis se serait dirigé sur Paris quinze jours plus tard, sans que les indicateurs puissent en connaître la raison [287].

Bref, on constate à travers diverses informations en provenance des autorités de Côte-d’Or, des départements voisins et de la Sûreté, elle-même informée par des agents en France et à l’étranger, que ce groupe est en contact avec des individualités, avec d’autres groupes et avec des comités de rédaction partout en France de manière directe ou indirecte ; qu’une partie de ces échanges a sans doute été codée (ce qui est crédible au vu d’autres informations que nous avons pu rassembler dans différents départements) et que les compagnons se tiennent au courant de ce qui se passe ailleurs en France. En revanche, si l’on constate à travers les sources qu’il existe une hiérarchie informelle à l’échelle de la France (perceptible par exemple à travers l’attitude que les compagnons de Côte-d’Or adoptent à l’égard de Sébastien Faure [288]), aucun rapport sinon celui d’un commissaire de Dijon ne témoigne explicitement de l’existence d’une autorité supérieure aux groupes et s’imposant à eux [289].

Ces réseaux, que l’on peut clairement identifier grâce à différentes sources policières, sont le support de la propagande en général.

A l’échelle nationale, si l’on considère la propagande orale, son fonctionnement témoigne, vu de Dijon, d’une polarisation du mouvement dans la mesure où les compagnons de Côte-d’Or regardent vers de grands « centres anarchistes » comme Lyon, où ils se rendent parfois pour assister à des conférences [290], et Paris, d’où ils espèrent la venue de conférenciers ayant une stature nationale comme Sébastien Faure en 1893 [291]. En revanche, à l’échelle régionale ou locale, les anarchistes dijonnais ont leurs orateurs, qui relaient cette parole : ainsi Monod milite à Dijon, mais on le rencontre aussi à Saint-Aubin dans le Jura en 1890 [292] tandis qu’en 1891, on l’attend à Grenoble [293]. Si certains compagnons comme Sébastien Faure planifient des tournées de conférences avec l’appui de groupes anarchistes de la capitale et de province, ce qui fait que l’on peut effectivement parler de « stratégies » [294] de la part de groupes ou d’individus dans le domaine de la propagande orale à une échelle qui peut être l’échelle nationale, cette répartition des rôles entre conférenciers ayant une stature locale ou régionale comme Monod et conférenciers ayant une stature nationale comme Faure ne relève bien sûr pas d’une stratégie à l’échelle du mouvement pensée par un quelconque « exécutif », mais d’une situation de fait, liée à leur charisme au sein du mouvement. Par ailleurs, nous avons catalogué Sébastien Faure parmi les anarchistes « gyrovagues » dans notre ouvrage, un adjectif dont Marianne Enckell critique l’usage dans le compte rendu qu’elle a fait de notre livre [295]. Accolé à « anarchiste », cet adjectif n’est pas, il est vrai, très heureux, puisque le mot, au sens strict, faire partie du lexique religieux (les historiens du Moyen-âge parlent des « moines gyrovagues »). Mais il a été – et est toujours – utilisé par des historiens du mouvement ouvrier au XIXe siècle pour décrire l’itinéraire d’« ouvriers gyrovagues », ce qui nous a conduit à reprendre l’expression pour parler en général de ce que les sources policières appellent les « anarchistes ayant des habitudes de déplacement » (conférenciers ; particuliers…). En fait, si la critique de Marianne Enckell telle qu’elle est formulée dans son compte rendu n’est pas recevable et témoigne d’une mauvaise lecture de notre ouvrage, nous pensons qu’il serait malgré tout plus juste de n’utiliser cette expression que pour désigner les compagnons sans attache apparente, qui sillonnent la France au cours de ces années tout en se livrant à des activités de propagande.

Pour ce qui est de la propagande écrite, les anarchistes de Côte-d’Or regardent encore vers les grands foyers émetteurs d’imprimés anarchistes, notamment vers Paris, voire Londres ; ils en attendent du matériel parfois : à Novillars où il habite, dans le Doubs, on trouve chez Bardot, lors d’une perquisition, d’abord une lettre datée du 22 avril 1893 émanant du comité de rédaction du Père Peinard lui annonçant l’envoi d’un polycopie et la façon de s’en servir, et ensuite le polycopie lui-même [296]. Ils en attendent des imprimés, qui leur parviennent soit par le jeu des abonnements (le 6 mars 1894 par exemple, le ministère de l’Intérieur transmet au préfet une liste de dix-neuf abonnés au Père Peinard et à la Révolte), soit sous le manteau, via des réseaux : dans la nuit du 29 au 30 octobre 1893 par exemple, un rapport de police notifie au préfet que, comme ailleurs en France, ce dont les archives départementales témoignent, un manifeste « Fête du 14 juillet » signé du groupe « L’Avant-Garde de Londres » [297] et imprimé à Londres sans doute en 1892 [298] ainsi qu’un manifeste « A bas le Tsar » signé « La ligue des antipatriotes » imprimé probablement à Paris en octobre 1893 [299] ont été posés en différents points de Dijon [300]. Mais pour ce qui est de la propagande écrite, les Dijonnais jouent eux-mêmes un rôle à l’échelle régionale de plusieurs manières, d’une façon autonome là encore, sans qu’il soit question de stratégie pensée par un quelconque « comité » à échelle du mouvement : 1. En rediffusant via leurs contacts des imprimés anarchistes venus des foyers émetteurs, comme les paquets portant la mention « Imprimés et journaux » expédiés par un nommé Bardot Victor, de Dijon, à l’anarchiste Reuge, « expédition faite le 23 septembre dernier à Dijon » [301], ou comme en octobre 1893, deux colis adressés à l’anarchiste Piochot de Besançon, « comme toujours », par l’anarchiste Bardot de Dijon, contenant chacun 200 exemplaires du Père Peinard [302] (cela éventuellement après être passés dans les mains de plusieurs intermédiaires) 2. En donnant la parole à des groupes anarchistes comme celui de Troyes grâce au journal qu’ils font paraître : La Mistoufe [303] 3. En imprimant ce journal et d’autres placards comme en 1893 un imprimé intitulé « Manifeste publié par les groupes de Dijon et de Saint-Aubin (Jura) » [304] : il est distribué à Dijon, et avec d’autres brochures et journaux, est découvert par exemple lors d’une perquisition faite chez l’anarchiste Magnin de Besançon le 1er janvier 1894 [305].

Quant à la propagande par le fait, elle n’a pas cours en Côte-d’Or à cette époque : aux Archives Départementales de Côte-d’Or, en 20 M 189, on dispose seulement d’un dossier de quinze pièces consacré à un « complot », cela à la suite d’une lettre anonyme reçue par le chef de gare de Dijon en septembre 1894, transmise ensuite au commissaire spécial de Dijon avant que l’information ne parvienne au ministre de l’Intérieur par l’entremise du préfet en moins de deux jours, selon laquelle un attentat aurait été projeté contre un train. Après une enquête minutieuse et des perquisitions chez Manière, Borne et François Petit, aucune piste sérieuse ne fut découverte [306].

VI. Conclusion

Lorsque nous essayons aujourd’hui de saisir le regard policier porté sur les anarchistes de Côte-d’Or de 1880 à 1894, nous devons constater qu’il s’agit d’un regard recomposé parce que filtré par trois prismes : celui de la conservation des sources et de ses logiques depuis la fin du XIXe siècle, dont une partie nous échappe ; celui d’une réalité interprétée par les agents de la répression, interprétation dont nous n’avons pas toutes les clés ; celui de la transcription de cette réalité avec sa part d’erreurs, d’omissions et de transformations plus ou moins volontaires.

Ce regard a été porté sur le mouvement dans un contexte politique particulier, toujours plus anxiogène pour une partie des populations (au moins les populations parisiennes car c’est à Paris qu’ont lieu la plupart des attentats), et il s’est précisé au fur et à mesure que l’anxiété a grandi dans les années 1880-1894 avec les actions des Ravachol, Henry, Léauthier, cela à l’initiative d’un pouvoir central de plus en plus inquiet : c’est la raison pour laquelle le chercheur dispose pour la période (et cela ne sera plus vrai à partir de 1895), grâce aux impulsions données par l’Intérieur, de sources policières de plus en plus nombreuses et de nature très diverses, qui se font souvent écho.

En Côte-d’Or, ce regard peut s’appréhender à travers les lettres, notes, rapports, directives émanant d’hommes assumant des fonctions diverses (maires, capitaines de gendarmerie, sous-préfets, préfets, Directeurs de la sûreté : donc d’élus ainsi que de chefs de service et d’unité), qui considèrent le mouvement de postes d’observation très divers : de Paris, des départements limitrophes, de l’étranger grâce à des informateurs, et bien sûr de Dijon même. Nous disposons donc de perceptions multiples et fragmentées de ce mouvement grâce aux autorités. Il n’est en revanche jamais directement celui des agents subalternes ou des « mouchards ».

Par ailleurs, même si ceux qui enquêtent sur les anarchistes sont des républicains convaincus ou veulent passer pour des républicains convaincus (la haine même des anarchistes pouvant servir de marqueur républicain) et alors même qu’une partie de la presse de l’époque, au fur et à mesure que le danger semble croître, véhicule les peurs les plus irraisonnées, les archives policières nous livrent en définitive un regard (pour plus de 95 % des sources) d’une part très professionnel sur le mouvement dans la mesure où elles témoignent du souci constant de vérifier les informations, et d’autre part très "neutre", ne nous donnant pour le département pratiquement que des informations très ponctuelles et très factuelles concernant la vie du ou des groupes locaux (comptes rendus de réunions ; arrivée d’un compagnon venu d’une autre ville ; résumé d’une lettre reçue la veille par un membre du groupe, annonce d’une conférence…) ; donc des centaines de faits (parfois erronés mais dénués de tout jugement de valeur) qui laissent place à l’interprétation.

En revanche, il existe, c’est vrai, perceptible dans une minorité de sources, un second regard policier que le premier regard permet bien sûr d’interroger. Ce second regard nous livre une perception de la réalité anarchiste en France somme toute très vague à travers un lexique à la fois politique et religieux, voire criminel à partir du début des années 1890 : il y est question d’« organisation », d’« associations », de « comité », de « parti », de « secte », d’ « association de malfaiteurs », de « coreligionnaire », d’« adeptes », de « chefs », de « complot(s) » de « criminels ». Autant de mots (utilisés parfois en même temps) qui témoignent surtout, pour ceux qui les écrivent, de leur incapacité à comprendre avec précision ce qu’est ce mouvement anarchiste, un mouvement qui se dessine finalement à travers les sources pour ces policiers comme une forme d’organisation assez mystérieuse, close sur elle-même, dont les membres sont solidaires les uns des autres et au sein de laquelle il existe peut-être une hiérarchie institutionnalisée (seulement cinq pièces sur plus de six-cents conservées pour les années 1880-1894 laissent entendre sans ambiguïté qu’il y aurait pour leurs auteurs au sein du mouvement des « donneurs d’ordre » et des « agents exécuteurs »). Et le fait que certains de ses leaders aient appelé les compagnons à passer à l’action illégale explique que des agents de la répression aient pu considérer le mouvement comme une vaste association de malfaiteurs. De même, l’usage par quelques policiers d’un lexique religieux pour le décrire n’est pas totalement surprenant quand l’on sait que quelques militants eux-mêmes n’avaient pas hésité au début des années 1890 par exemple à comparer l’anarchisme à une forme de nouvelle religion portée par exemple par des figures quasi christiques comme celle de Ravachol, mort en martyr [307].

Pour conclure, cette étude sur l’anarchisme à travers le regard policier en Côte-d’Or nous montre que, dans ce département au moins, notre perception du mouvement à travers les sources policières ne nous rend pas dépendants de la théorie du complot telle que nous l’avons définie [308]. Elle nous rappelle, il est vrai, que les informations souvent très factuelles dont nous disposons sans réel contrepoint archivistique peuvent nous amener ponctuellement à répéter des erreurs des policiers et des mouchards concernant un nom, une date, ce qui ne remet toutefois pas en cause le fonctionnement d’ensemble que nous avons pu observer dans notre thèse à partir bien sûr des sources policières de Côte-d’Or mais également des archives conservées dans plus d’une vingtaine d’autres départements, chaque fois avec la même prudence et le même souci de confronter ces sources policières entre elles quand cela était possible. Le mouvement à la fin du XIXe siècle en France est bien une organisation (dans le sens le plus large dans lequel on peut entendre ce mot) politique, rassemblant des individus solidaires, organisation polarisée, hiérarchisée dans les faits telle que nous avons pu le montrer dans deux articles [309] et en partie secrète, laissant place a l’action individuelle ainsi qu’à la concertation.