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PORTER, David. "Les ’Révolutions sans meneurs’ et la chûte de Mubarak"
Article mis en ligne le 14 février 2011
dernière modification le 16 mars 2011

par r-c.
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    traductions de cet article :
  • English

Trad. Ronald Creagh

Egypte, Al-Ahram 9 Mars 2011

Les "révolutions sans meneurs", telles qu’on les voit actuellement en Afrique du nord, posent un important défi aux médias des autres pays et aux publics de l’étranger, en général. Ils sont à la recherche de voix autorisées pour clarifier l’image d’événements qui changent rapidement. Mais les révolutions authentiques sont conduites d’en-bas, par des myriades d’énergies et des objectifs de centaines de milliers ou de millions de personnes qui fusionnent au moins autour de quelques exigences fondamentales. Les impatiences et les contraintes de temps des journalistes et des publics extérieurs amènent à s’appuyer sur les analyses rapides fournies par le cercle habituel et hiérarchisé des "experts" et des dirigeants politiques, et à résister, bien entendu, au processus ardu que suppose une enquête sur la population.

C’est pourtant au niveau de la base et pas simplement par la concentration médiatique sur la place Tahrir que des années durant se sont accumulées les intenses frustrations, les désespoirs et les rages. Ce ne sont pas les modèles abstraits et les formules de la classe politique qui fournissent les fondations essentielles des révolutions authentiques venues d’en-bas.

Cette impulsion s’est formée par la lente accummulation de centaines de milliers de confrontations avec les fonctionnaires et les élites locales, les efforts d’organisation d’aide mutuelle (même les clubs égyptiens de football, comme Dave Zirin le remarque), les affirmations individuelles et collectives des droits des femmes, les tentatives infatigables pour solidifier les positions communes des travailleurs contre les patrons (comme dans les grandes vagues de grèves dans la cité du textile de Mahalla), le rejet par les étudiants des conditions scolaires autoritaires, et les efforts pour défendre le voisinage, – presque toujours loin de la vue des médias étrangers,– qui ont lentement développé le courage, la confiance et les réseaux horizontaux essentiels qui bouillonnaient sous la surface d’un
paysage politique apparemment figé.

Le sens de la solidarité et de la communauté (et au moins quelques victoires partielles à petite échelle) qui, des contextes locaux s’élargit peu à peu vers une prise de conscience des luttes semblables qui ont lieu ailleurs, et la création de liens personnels de confiance et d’objectifs communs. A ces niveaux locaux, les réactions souvent individuelles et spontanées de résistance au lieu de soumission au contexte oppressif quotidien, ces mini révolutions personnelles et communautaires s’accumulent au cours du temps dans une détermination toujours plus forte de défier les éléments toujours plus larges du régime en place. Ce sont là les vraies "directions" de la révolution.

Sans l’augmentation croissante de la résistance volontaire de centaines de milliers de personnes au niveau de la base, aucun appel par Twitter ou Facebook, par les organisations progressistes, radicales ou révolutionnaires, ou par des figures nationales charismatiques n’inspirerait à des millions de personnes de risquer des effusions de sang et la torture qu’implique la confrontation avec le visage brutal de la police du régime.

Sans le très grand nombre de gens déjà prêts à prendre de tels risques, les centaines de milliers ou de millions de badauds du passé n’auraient pas soudain osé crier leurs profonds sentiments d’aliénation, de ressentiment et de rage. Et quand le régime, à son tour, utilise au grand jour la répression, comme ce fut le cas des voyous pro-Mubarak la semaine précédente, il attise même un plus grande rage et une participation trapue. Quand soudain la résistance massive s’affirme dans des manifestations gigantesques, les participants font l’expérience d’une expansivité communautaire et d’un égalitarisme utopique sans précédent. Tels sont les sentiments que nous avons entendus s’exprimer communément au Caire et dans les autres villes d’Egypte. Ce sont les mêmes états d’esprit expérimentés à Paris en 1968, à Prague en 1989 et dans d’autres contextes révolutionnaires. Même dans des situations non révolutionnaires, comme dans les grandes marches pour les droits civiques et contre la guerre, aux Etats-Unis, au cours des années 1960, la même atmosphère festive de grand espoir et de solidarité pouvait se sentir.

Tandis que le visage humain du régime oppresseur - comme Mubarak en Egypte, Ben Ali en Tunisie et Bouteflika en Algérie,– se trouve méprisé à juste titre pour lui-même, de telles cibles symbolisent aussi une très large gamme de griefs qui s’étendent depuis les organes nationaux de l’Etat et des militaires jusqu’aux humiliations locales quotidiennes causées par le mépris des fonctionnaires, l’exploitation des patrons, le mauvais traitement des étudiants et l’exclusion des femmes du lieu de travail et de la vie politique. Ce sont là les plus importantes réalités du "régime" oppressif en place. Et cette plus large dimension de la révolution populaire pose une toute autre question de "leadership". Quand certains "porte-parole" du mouvement des "négociateurs" indépendants s’établissent, encouragés par les négociateurs de l’ancien régime, ou par les médias, ou par leur propre auto-promotion, on peut douter que ces aspirations révolutionnaires de niveau si profond seront entendues. Telle sera la clé d’une observation dynamique de l’Egypte dans les semaines à venir.

Lorsque seulement le chef de l’Etat comme Mubarak, son cabinet, son parti au pouvoir ou quelques dirigeants militaires sont écartés, si même la constitution est refaite ou remplacée pour permettre une plus grande représentation, de tels changements sont rarement assez profonds pour affecter la réalité de l’oppression quotidienne dans la vie des gens. On peut comprendre qu’il y ait un authentique soulagement de la brutalité du régime précédent et une atmosphère ouverte de libre expression. Ce sont là de grands accomplissements du peuple égyptien. Mais si la logique hiérarchique de l’économie capitaliste, de la démocratie libérale, de la domination des puissances étrangères et de l’exploitation sociale comme le sexisme, demeure en place, la révolution politique n’aura que partiellement réussi. Ces millions de "meneurs" égyptiens qui ont goûté les possibilités fécondes d’une communauté utopienne, même brièvement, vont maintenant confronter les réalités d’une reprise de la longue lutte de résistance pour une vie dans la liberté et la dignité.

P.S. :

David Porter a entrepris des recherches et publié des écrits sur les grandes expériences d’autogestion en Algérie il y a près de cinquante ans. Il est professeur émérite de science politique à SUNY/Empire State College, où il a enseigné de nombreux cours, y compris sur l’histoire algérienne moderne. Il est l’éditeur intellectuel de Vision on Fire : Emma Goldman on the Spanish Revolution (rev. ed., AK Press, 2006) et doit publier cette année avec AK presse un livre sur les perspectives des anarchistes français au sujet de l’Algérie de 1954 à nos jours. On peut lui écrire à cette adresse.
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